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Le vieux Dydecker vécut juste assez pour voir sa fille, femme d’un ministre ; brillante, fêtée, heureuse du bonheur qu’elle avait rêvé. En mourant il lui laissa un héritage de trois millions bien nets, bien placés, et rapportant, gaillardement, leurs cent cinquante mille livres de rente.
Donc, Château-Gaillard était désormais assuré contre les revers de la fortune, quelles que fussent les chances de la politique. Toutefois, il voulut avoir des millions à lui. Outre que deux cent mille livres de rente étaient peu pour ses appétits, il voulait être toujours le maître de sa femme ; la fortune de celle-ci devait servir à édifier la sienne, et rien de plus. En conséquence il mit son pouvoir au service de ses intérêts.
Mais, le souvenir des scandales des dernières années du règne de Louis-Philippe, et l’expérience personnelle qu’il avait acquise par ses propres revers, lui inspiraient une défiance et une dextérité singulières. — Tirer parti de sa position, sans doute ! Mais se faire prendre la main dans le sac, ou, seulement, laisser compromettre son nom dans une affaire : Jamais !
Et d’abord, Château-Gaillard, homme de l’Empire, arrivé avec lui, et par lui, ne croyait pas à l’Empire. Ce n’était pas — est-il besoin de le dire ? — un doctrinaire comme M. de Persigny, qui voyait, dans l’Empire, le compromis naturel et nécessaire entre le principe d’autorité et l’avénement de la démocratie ; pas davantage, comme Romieu, un homme de plaisir qui supposait la France arrivée à l’heure de la décadence, et regardait le césarisme comme le dernier avatar brillant des peuples finis. Ah ! point du tout ! Il n’allait pas chercher aux faits de la politique des causes philosophiques, ni des buts humanitaires. Pour lui, le fatum seulement régnait sur le monde, et, quant aux cas particuliers de succès ou de revers, ils étaient, uniquement, les résultats individuels de la combinaison des habiletés et des tempéraments.
Jadis, les coups de Strasbourg et de Boulogne avaient manqué, parce que Louis Napoléon les avait tentés, mal à propos, et sans moyens d’action suffisants. Récemment, le coup de décembre avait réussi, parce que le tempérament de l’homme avait été soutenu par les forces extérieures qu’il trouvait à son service. Mais, dans la pensée de Château-Gaillard, ces trois tentatives étaient du même ordre. Une conspiration Mallet, un coup de pistolet tiré au coin d’un carrefour, pouvaient, d’un jour à l’autre, renverser tout l’échafaudage impérial.
En vain voyait-il l’enthousiasme du suffrage universel ; en vain, entendait-il les acclamations unanimes des populations, et constatait-il l’essor singulier du crédit public ; pour lui, tout cela était comme une fantasmagorie, comme le cortège éblouissant et rapide de madame la princesse Occasion. Il s’était trouvé sur la piste : il avait saisi un des cheveux de la belle : son affaire était d’empoigner au passage, de plaisir tout ce qu’il pouvait prendre, d’or tout ce qu’il lui fallait pour acheter du plaisir encore, quand la sarabande aurait passé.
Donc, rien pour rien ! — toute chose accordée était une faveur, et toute faveur avait son prix : jouissance actuelle, ou jouissance future : or, ou volupté.
Ses matinées étaient aux affaires, ses journées aux manœuvres politiques, administratives, financières qui lui semblaient utiles, tant pour la conservation de son pouvoir, que pour la consolidation du gouvernement qui le lui donnait ; ses soirées, au luxe, au monde, au faste ; ses nuits au plaisir.
« À outrance ! »
Telle était la devise que le baron de Château-Gaillard avait fait peindre sur ses voitures, au-dessous de ses armoiries, et graver sur son cachet ; la devise qui résumait la vie, à grandes guides, qu’il menait avec une suprême audace, une maëstria incomparable, un emportement endiablé.
« À outrance ! »
Dans son cabinet, avec le ton d’un grand seigneur, les façons d’un galant homme, des formes d’une courtoisie charmante, il était le Gobseck, il était le Schylock le plus impitoyable. — Avait-il intérêt à faire ce qu’on lui demandait ? Bien. On était sûr d’obtenir. — N’avait-on pour soi que des droits acquis ? que des considérations de mérite, de talent, de circonstances sympathiques ? On était sûr de n’emporter que des paroles et de l’eau bénite de cour.
Mais, avec quelle grâce il la jetait sur la tombe des plus légitimes espérances !
Àla cour, il flattait ; dans le conseil, il préconisait les mesures césariennes : bien plus soucieux de conserver la faveur du maître que de soutenir ses véritables intérêts ; cherchant, non pas à lui dire la vérité, mais à lui dire ce qui pouvait lui plaire davantage. Avec ses collègues, il se faisait tout à tous, pour que chacun désirât le conserver, et nul le renverser ; avec ses inférieurs, il était autoritaire, rogue et hautain, tout en gardant, stéréotypé au visage, un sourire de condescendance.
Chez lui, c’était le mari le plus aimable, le plus galant, le plus facile. Jamais fâcheux, jamais grondeur, jamais jaloux. — Pourquoi l’eût-il été ? Il lui fallait avoir une maison opulente et bien tenue ; une femme élégante pour porter son nom dans les salons, et trôner dans sa calèche armoriée au bois de Boulogne. Minna remplissait le programme, menait comme lui la vie à grandes guides, et ne s’inquiétait jamais de savoir s’il avait des maîtresses.
D’ailleurs, quoi qu’il dût arriver dans l’avenir… n’avait-il pas tout avantage à laisser Minna prendre son essor, à être un mari confiant et gentilhomme ? — S’il voulait toujours bien vivre avec sa femme, soit qu’elle lui fût utile et agréable, soit qu’il eût besoin de sa fortune, il ne fallait, mettre entre eux, aucune gêne, aucune blessure ; et s’il voulait, au contraire, à un moment donné, la rejeter loin de lui, ne trouverait-il pas facilement un prétexte, grâce à la liberté d’allures de la jeune lionne, tout en gardant pour lui le beau rôle, à cause de la confiance qu’il aurait précédemment montrée ?
Mais son véritable intérieur, le centre de sa vie, c’était la maison de Sarah Bertin, désormais devenue légitimement madame Le Sourd.
Là, même luxe que chez lui, avec plus de confort savant. Là, non-seulement une femme élégante, mais une femme attrayante, dont la grâce comme la toilette, et les habitudes comme l’encadrement, révélaient une entente complète de la volupté.
Sarah, sûre de Le Sourd qu’elle possédait absolument, mettait tous ses soins à rester la maîtresse souveraine de Château-Gaillard. Non-seulement parce que, si le premier lui donnait la fortune, le second lui apportait la puissance, mais, parce qu’elle avait un certain orgueil de dominer cette nature indomptable et férocement égoïste ; parce qu’il lui plaisait de faire mordre la poussière, à ce paladin armé de toutes pièces, que nul assaut ne pouvait entamer. Cet amour entre le forban social et la courtisane était un duel : Sarah se sentait la plus forte, et son instinct la poussait à rester maîtresse du terrain.
Aussi faisait-elle « des frais » pour Château-Gaillard. — Château-Gaillard n’était-il pas le type, le chef d’une légion ? et, satisfaire à tous ses appétits conscients et inconscients, n’était-ce pas satisfaire, en même temps, par l’imagination au moins, ceux de tous, les légionnaires ? Sarah avait pour commensaux tous les hommes de plaisir de Paris, et pour tous elle était l’idéal ; elle avait pour amies toutes les femmes qui, sous certains dehors, et dans tel ou tel but, s’étaient faites les prêtresses de Vénus. En même temps elle recevait des hommes d’esprit, des artistes, des journalistes, pour aviver la conversation, et quelques douairières besogneuses, pour donner à son salon un vernis de convenance.
Sa toilette était, chaque jour, celle qui devait le mieux captiver les yeux et charmer les sens de Jean. Sa société, celle qui convenait aux intérêts du ministre, ou celle qui devait le distraire, le changer de milieu. Tout chez elle, et autour d’elle, était asservi au culte du plaisir, à l’enveloppement, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’homme, dans une atmosphère capiteuse et enivrante.
La conversation d’ailleurs, chez elle, tant qu’il y avait des « Philistins » comme on disait, se tenait sur un ton collet-monté. Les propos même, quelquefois, y étaient tellement en désaccord, tant avec le passé de la femme qu’avec le milieu ambiant dans lequel ils étaient tenus, qu’il fallait, aux gens, la grande habitude du monde pour ne pas laisser échapper des marques d’étonnement.
Quelques-uns n’y résistèrent point, en entendant Sarah cingler, d’une parole corrosive comme une lanière empoisonnée, des femmes faibles et déchues et des filles entretenues ; ou bien, prendre parti dans les querelles philosophiques et religieuses, et opiner toujours dans le sens ultramontain.
Ils furent aussitôt bannis sans observations, comme sans appel, pour avoir oublié que la première devise de l’homme du monde est celle-ci : « Nihil mirari » « ne t’ébahis pas. »
Tout autre était la maison de Minna. Partout, et en tout, du brio et de l’étrangeté. Pas un jour où sa toilette, au bois, ne fit événement ; pas une fête, où elle ne donnât le ton. Ses matinées se passaient en audiences données aux modistes, ou en courses chez les bons faiseurs, à moins qu’elle n’allât prendre une leçon au manége. De deux heures à quatre, elle recevait les amies et les chevaliers en faveur. Amies, avec lesquelles on se retrouvait le soir, ici où là ; amies lionnes comme Minna et avec lesquelles l’art de la toilette voulait qu’on s’entendit ; chevaliers, mis en vedette par « la chronique » soit pour leur élégance, soit pour leurs amours, soit pour leurs folies ; ou bien encore, promis par la fortune, le rang, les protections, à de hautes destinées.
De l’essaim des merveilleuses elle se faisait un entourage ; de l’essaim des hommes à la mode, une cour. J’entends, autant qu’il était possible alors de transformer en sigisbés, des viveurs qui n’appartenaient en réalité qu’aux hétaïres. Au bois, elle ne s’offensait point qu’ils quittassent la portière de sa voiture, pour aller prendre rendez-vous avec une impure, dont la calèche rasait la sienne. Au logis, elle permettait le cigare, et même prenait la cigarette. Quant aux propos, ils y étaient autant lestes que chez Sarah, réservés. L’argot même y voltigeait parfois sur des lèvres de rose. En politique, en art, en sentiment, elle se faisait un jeu d’avancer des énormités.
On ne disait rien d’ailleurs de sa conduite, et, bien qu’elle affichât ses excentricités, on ne lui prêtait pas d’amants. Château-Gaillard lui donnait le bras à la cour, et, de temps en temps, dans les salons officiels, et le reste du temps lui laissait toute liberté. Elle allait seule alors, et ne s’en plaignait pas. Le chaperonnage du nom et de la situation sociale lui suffisaient.
Minna et Sarah se voyaient, mais décidément, ne s’étaient pas liées. Quelques propos, on le pense bien, étaient arrivés à la première touchant la seconde, sans la scandaliser. — Minna ne se scandalisait jamais. — Toutefois, il ne convenait point à l’héritière de se faire une amie de la courtisane parvenue. Elle ne l’eût point flagellée, soit qu’elle ne se crût pas l’autorité de s’ériger en justicière, soit qu’elle trouvât puéril de flétrir ceci plutôt que cela, dans une société facile et corrompue, soit, enfin, qu’elle jugeât de mauvais ton d’attaquer ou de proscrire une femme, chez laquelle son mari paraissait assiduement ; mais, elle n’alla chez madame Le Sourd qu’en visite du soir, quatre fois par an, et ne la vit qu’à ses réceptions officielles, et aux fêtes où elle invitait deux cents personnes.
Cependant les soirées de Château-Gaillard ne se passaient pas tout entières chez Sarah. Quelquefois, après avoir paru dans sa loge à l’Opéra, ou tenu tête à Le Sourd jusqu’à une heure du matin, devant une table d’écarté, ou bien après avoir ramené Minna des Tuileries ou de l’ambassade, il se faisait conduire rue Taitbout, chez la Saint-Didier. Là, entre deux et quatre heures du matin, il était à peu près sûr de rencontrer certains hommes riches, viveurs et gens d’affaires, qui connaissaient les forces et les faiblesses du nouveau régime, savaient leur marché européen comme un bon joueur d’échecs sait son échiquier, et pour lesquels les coulisses de la politique et de la bourse n’avaient point de secrets.
Dans un salon, des cartes et des femmes ; dans un fumoir attenant, faiblement éclairé, capitonné de tentures discrètes, des siéges moëlleux et des cigares exquis. C’est là que se rejoignaient et que s’isolaient les loups cerviers qui voulaient causer.
Il s’y faisait pour des millions d’affaires, tandis que d’innocents jouvenceaux, d’imbéciles étrangers, ou d’ignobles intrigants jouaient au lansquenet dans le salon voisin.
Entre eux, ces hauts barons du grand jeu se renseignaient, se prêtaient main-forte, se donnaient la réplique à la bourse. Ce n’était pas une association ayant un contrat contre-signé des parties, mais une agglomération formée par des attractions identiques, des points de départ ou des buts communs. Sans convention préalable, ils se partageaient un certain gâteau.
C’est grâce à cette association d’intérêts avec certains hommes d’affaires indépendants de la politique, que Château-Gaillard pouvait s’enrichir, sans recevoir, bêtement, des mains des intéressés, de misérables pots-de-vin de cent mille francs, comme M. Teste. Ah ! qu’on était loin, alors, de cette naïveté dans la corruption, qui méritait tout simplement la police correctionnelle.
Cette station nocturne chez la Saint-Didier, était comme l’anneau qui reliait les extrémités de la chaîne et rattachait, dans la vie de Château-Gaillard, les plaisirs aux affaires.
Vers quatre heures, il rentrait et dormait jusqu’à huit. De huit à dix, il faisait une toilette longue, raffinée, savante. À dix, il était aux affaires, et ne déjeunait pas avant une heure.
On était alors vers 1855 ou 56, aux beaux jours de l’empire dans son efflorescence. La guerre de Crimée venait de finir et d’être terminée par le traité de Paris.
Château-Gaillard allait sur ses quarante-cinq ans, mais c’était toujours le plus charmant cavalier qu’on sût voir. À peine, autour de ses yeux, quelques plis fins marquaient-ils l’âge pour les connaisseurs. Il avait toujours son étrange et captivant regard ; son sourire charmant, sous sa moustache, d’un blond chaud, et sur ses belles dents blanches, qu’Evans entretenait brillantes et pures comme des perles ; il avait toujours, aussi, cette grâce incomparable du corps, que les tailleurs habiles savent mettre en lumière, mais ne peuvent donner à qui ne l’a pas reçue de la nature. Son front, seulement, s’était dégarni, mais, il avaiune telle façon de porter la calvitie entre les touffes crêpelées de ses tempes, qu’elle semblait, chez l’homme d’Etat dandy, une grâce de plus.
Sarah, elle, avait pris ses quarante-deux ans. — Qu’importait ? À la voir, certes, on ne pouvait trouver autre chose, sinon qu’elle était belle et désirable, et qu’elle réunissait au charme de la beauté la science de la vie.
Dans son couvent là-bas, Charlotte prenait ses quarante ans à peine. — Qu’importait encore ? Elle était fanée, alourdie, déformée, finie : sur son visage morne, le destin avait apposé l’empreinte fatale qui ferme la jeunesse, et semble sceller la vie des femmes, autant que la pierre du tombeau.