‹ Château-GaillardChapitre 37 sur 45 · 2 · 12

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— Monsieur le ministre, — vint un matin dire à Château-Gaillard, un solliciteur cravaté de blanc, et qui saluait jusqu’à terre dès en entrant, j’ai l’honneur d’être conseiller général du département de *** et d’être accrédité auprès de Votre Excellence, comme représentant de la compagnie du chemin de fer de Z.

— Ah ?… mais les chemins de fer ne ressortent pas de mon département, et c’est à mon collègue des travaux publics, sans doute, que vous devez présenter votre requête.

— Excellence, il s’agirait d’une grâce à obtenir de Sa Majesté l’Empereur ; on sait quel est votre pouvoir sur l’esprit de Sa Majesté, et l’on m’a chargé de vous intéresser à notre pauvre Compagnie, vraiment bien empêchée, si on ne lui vient en aide. L’intérêt public d’ailleurs…

— J’en suis convaincu. L’intérêt public n’a qu’à gagner au développement de nos grandes voies ferrées ; mais…

— Excellence, se hâta d’ajouter le négociateur, j’ai aussi l’honneur d’être recommandé à votre bienveillance par cette lettre de M. Baudrillet, qui, je crois, a le bonheur d’avoir vos bonnes grâces.

Château-Gaillard se renversa sur le dossier de son fauteuil, chaussa son pince-nez, et, après avoir, d’un coup d’œil, envisagé son interlocuteur, tendit la main en disant :

— Voyons.

· · ·

Il faut savoir d’abord que, quelque temps auparavant, dans le fumoir de la Saint-Didier, cet avertissement avait été donné au ministre par un ami :

« La Compagnie du chemin de fer de Z. va demander l’autorisation d’établir son chemin de fer sur deux voies. Elle n’en a qu’une, et cela ne suffit ni au transport des voyageurs, ni à celui des marchandises. Cette seconde voie lui est impérieusement nécessaire, pour que l’exploitation de la ligne rapporte en proportion des dépenses de son établissement. »

Et que Château-Gaillard avait répondu à l’avertisseur, — lequel était un des gros bonnets de la bourse :

— Bien ; mais je ne crois pas que l’Empereur soit disposé à accorder cette seconde voie. Ce chemin, au point de vue de la stratégie, est peu utile ; et à un moment donné pourrait être dangereux…

— Ah !… vous croyez ?… Pourtant l’Empereur a volontiers l’oreille ouverte aux propositions qui tendent à augmenter les voies de circulation.

— Je crois que vous ferez bien de laisser les actionnaires vendre…

— Bien ! — Et quand les actions seront au plus bas ?…

— D’en faire acheter le plus possible, par X., pour nous trois.

· · ·

Tandis qu’il parcourait des yeux la lettre de Baudrillet, après avoir regardé son solliciteur, Château-Gaillard se disait donc :

— Voilà un homme qui a été envoyé à Paris par un groupe d’intéressés, pour obtenir la concession. Il présente, dans sa province, assez de surface sociale pour pouvoir engager ses mandants, et n’a pas cependant une situation telle, qu’il ne puisse se compromettre dans une mission délicate. On se sera dit, là-bas, en apprenant que l’Empereur, pour des raisons stratégiques, ne se souciait pas d’accorder la concession d’une seconde voie, et en voyant la baisse des actions : « Il faut intéresser quelque puissant dans l’affaire ; » et l’on a envoyé ce brave monsieur pour s’enquérir du « puissant » et s’entendre avec lui, au nom des actionnaires. Maintenant, mons Baudrillet qui est à l’affût de quelque occasion de râfler quatre ou cinq cent mille francs, a eu vent de l’arrivée de l’émissaire et lui a offert son intervention, moyennant… — plus ou moins. — Ou bien, qui sait ? peut-être est-ce l’homme qui est allé trouver Baudrillet ? Mais alors, Baudrillet se vanterait donc de me faire agir ?… ou d’être mon agent, mon homme de paille ?… En sorte que ce monsieur, et ses ayant-cause, penseraient que je touche les quatre cinquièmes du pot de vin donné à Baudrillet… — Ah ! oui-dà !… Et c’est ainsi que les réputations se font ! que les… calomnies… courent la province !… qu’on nous dépeint, nous, les hommes au pouvoir, comme des forbans, qu’il faut payer, pour obtenir ceci ou cela ! Hum !… il devient nécessaire de couper court à ces propos d’estaminet, qui finiront par saper le gouvernement… Et puis, Baudrillet qui croit bonnement que je vais faire une démarche auprès de l’Empereur, pour lui mettre, à lui, vingt mille livres de rente en poche ?… avec lesquelles, mon clerc d’avoué satisfait, ira vivre à Tours ou à Chartres, entouré de sa petite famille, me laissant sur les bras l’embarras des journaux ! — Que diable a-t-il, ce Baudrillet ? que lui faut-il ? Je lui fais ici une situation que jamais de la vie, tout seul, il n’aurait pu même ambitionner… Les gens sont insatiables, ma parole d’honneur !

Les pensées courent dans le cerveau plus vite que la plume sur le papier, ou même que les yeux sur l’écriture. Toutefois, la lettre de Baudrillet n’ayant que vingt lignes, le solliciteur, à la cravate blanche, se dit que le ministre en méditait les expressions, en calculait peut-être les promesses, et augura bien du moment de réflexion que prenait Son Excellence.

Il sourit agréablement en regardant Château-Gaillard, avec une question dans le coin de l’œil, pendant que ce dernier repliait la lettre de Baudrillet.

— Je vois en effet, dit le ministre, que M. Baudrillet s’intéresse à votre affaire ; mais oserai-je vous demander à quel titre ? M. Baudrillet serait-il, à mon insu, un des forts actionnaires de la compagnie ?

Le provincial finaud, qui avait fait provision d’astuce et de diplomatie, tout en se rendant de son hôtel au ministère, resta béat devant cette question à brûle-pourpoint du ministre.

— Mais… probablement, balbutia-t-il.

— Je porte intérêt à M. Baudrillet, certainement. Cependant je ne crois pas possible qu’il s’imagine, ni vous non plus, homme sérieux, conseiller général, que, pour lui être agréable, moi, ministre, je m’entremettrais dans une affaire qui n’est pas de mon ressort, qui empiéterait sur les attributions d’un collègue, et… enfin qui… — peut-être, — pourrait aller à l’encontre des vues du gouvernement.

— Ah !… sans doute… certainement ; répondit le conseiller général, de plus en plus désarçonné. Mais, comment l’établissement d’une double voie, sur un chemin de fer important, pourrait-elle être dangereuse pour le gouvernement ?

— Je ne sais pas, moi ; je vous le répète, les questions de chemin de fer n’intéressent, que très-indirectement, mon département ministériel. Mais il me semble avoir entendu dire — peut-être me trompé-je ? — que l’Empereur… — qui, vous le savez, s’occupe des moindres détails de l’administration — avait des préventions, contre l’établissementde cette nouvelle voie.

— Ce sont ces préventions justement qu’il faudrait arriver à détruire, reprit l’envoyé des actionnaires, heureux de trouver enfin une branche où se prendre, au cours de sa déroute.

Et un nouveau sourire, plus engageant encore que le premier, vint voltiger sur ses lèvres.

— De deux choses l’une, répliqua Château-Gaillard, dont le visage devenait sévère à mesure que celui de son interlocuteur s’épanouissait : ou ces préventions sont malfondées ; — et qui est mieux en situation de le savoir que mon collègue des travaux publics ? — ou elles ont leur raison d’être, et alors quelle redoutable responsabilité n’assumerais-je pas en cherchant à les détruire ?

— Mais… elles sont mal fondées… et, enfin, si Votre Excellence voulait s’intéresser à nous, certainement notre reconnaissance, comme M. Baudrillet le lui dira…

— Assez, monsieur ! s’écria Château-Gaillard d’une voix vibrante, et avec une indignation à la fois hautaine et dédaigneuse, qui fit blémir et chanceler le pauvre conseiller général. Je ne sais trop… — je ne veux pas savoir ! — quelle entreprise M. Baudrillet et vous avez tentée sur un ministre du gouvernement de l’Empereur… car je serais obligé de sévir, en requérant toute la rigueur des lois !

Le ministre s’était levé. Avant que son interlocuteur n’ait eu le temps de se dresser à son tour sur ses jambes chancelantes, il avait touché légèrement un bouton d’ivoire ; et, tandis qu’un huissier répondait à l’appel, il faisait tomber son pince-nez d’un geste rapide, dont l’expression inimitable et indescriptible mettait, entre lui et le tentateur, tout un monde d’honneur, d’incorruptibilité et de mépris.

— Reconduisez monsieur, dit-il, sans regarder plus l’homme chassé, que l’homme à chaîne d’argent ; et faites entrer, par ordre d’arrivée, les porteurs de lettres d’audience !

Quinze jours après, un arrêté du ministre des travaux publics concédait, à la Compagnie du chemin de fer de Z., l’autorisation d’établir une seconde voie. Les actions montaient de 150 fr., et Château-Gaillard réalisait, pour sa part, un bénéfice de trois millions.

Il va sans dire, d’ailleurs, que jamais l’Empereur n’avait songé à mettre le moindre obstacle à l’établissement de la seconde voie du chemin de fer de Z.

Le pauvre conseiller général était sorti du ministère en trébuchant, plus ahuri que s’il eût marché entre trente six chandelles, plus écrasé que s’il avait reçu l’Arc de triomphe sur la tête. Longtemps, il avait battu les murailles comme un homme ivre, mais enfin cependant, peu à peu, il marcha plus droit et retrouva ses esprits dispersés. Alors, la colère remplaça la stupéfaction. Furieux de sa déconvenue, il chercha, parmi les divers inspirateurs de sa démarche, à qui s’en prendre. La recherche ne fut pas longue.

« C’était Baudrillet qui lui valait cela ! Et encore, Dieu sait ! ce que Baudrillet aurait pu lui valoir encore ! car, il s’en était fallu de peu que le ministre, l’amenant à des propositions directes, et faisant constater la tentative de corruption, ne l’envoyât en Cour d’assises ! Et si un tel malheur était arrivé, quel en eût été le résultat ? Sans parler de la peine encourue, c’était la déchéance, le déshonneur pour lui et sa famille, si avantageusement connue dans le département. — Qui sait, même si, déjà, il n’y en avait pas assez pour qu’aux élections prochaines, sa candidature ne fut combattue par le gouvernement ?

Plus il pensait, plus il éprouvait le besoin de se venger sur Baudrillet, et, d’abord, de lui faire une scène. Car enfin, ses commettants en l’envoyant à Paris, s’étaient bornés à lui dire : « il paraît que, pour obtenir quelque chose des grands, il faut savoir adroitement payer leurs faveurs ; » tandis que Baudrillet lui avait indiqué l’homme, et s’était fait fort du succès. Et puis, ses commettants étaient des collègues, des amis, des voisins, des compatriotes ; — avec lesquels il devait vivre sa vie durant, — tandis que Baudrillet n’était rien, qu’un associé de passage, un parisien, avec lequel il n’aurait plus jamais l’occasion de se rencontrer.

Ses pieds le portèrent droit au journal. Il tomba, comme la foudre, sur Baudrillet.

— Monsieur, vous n’êtes qu’un polisson ! entendez-vous ! qu’un polisson ! et pas autre chose ! — Eh bien ! elle est belle, votre influence sur le ministre ! Il fait cas de vous et de vos lettres, je vous assure ! Grâce à vos conseils et à votre chiffon de papier, j’ai failli aller coucher à Mazas ! être envoyé au bagne, peut-être !

— Heim ? quoi ? Comment ? Qu’est-ce que c’est ?

Le premier mouvement de Baudrillet, comme on le devine, avait été de sauter à la gorge de l’insulteur. Mais celui-ci ayant eu le temps de débiter tout ce qui précède, avant que Baudrillet, qui était gros et court et qui avait du ventre, ait pu tirer ses pieds de sa chancelière, et sa personne de son fauteuil de cuir, la colère soulevée par l’invective se trouva, quand le mouvement fut accompli, dominée par la stupéfaction.

— Oui ! recommença le conseiller général ; j’ai fait comme vous l’avez dit, — absolument ! et j’ai été traité comme un vil suborneur ! et non-seulement je n’ai rien obtenu, mais j’ai vu le moment où votre ministre me faisait empoigner. — Tudieu ! on nous disait, là-bas, que les hommes du gouvernement s’achetaient !… Ah ! bien, ce sont de fameux dragons de vertu.

— Comment ? comment ? répétait Baudrillet, d’un air hébété.

Il fallut lui tout raconter. Et, quand il eut fini, le conseiller général ajouta :

— Mais les hommes qui n’ont pas d’autre autorité que la vôtre, monsieur, ne devraient pas offrir de vendre la protection des ministres, à de braves gens, qui font comme ils peuvent, pour défendre leurs intérêts compromis !

Sans plus répondre à cette nouvelle injure qu’à la première, Baudrillet enfonça son chapeau sur ses yeux, prit, parmi cinq ou six autres, une canne formidable comme un gourdin, et courut d’une traite au ministère.

— Ah ! le brigand ! murmurait-il de temps en temps. Ah ! le brigand !

Il entra, furibond, et marcha droit vers le cabinet du ministre. L’huissier le connaissait bien ; mais, étonné de ses allures, il se mit en travers de la porte.

— Son Excellence, dit-il, a du monde. Je vais annoncer monsieur, tout à l’heure.

— Son Excellence !… » « tout à l’heure !… » Ah ! je t’en f… donnerai, moi, de l’Excellence !

— Monsieur !…

— Dites que c’est Baudrillet, entendez-vous ! Baudrillet ! et qui veut être reçu tout de suite !

— Monsieur, je ne puis entrer avant que le ministre ne sonne ; — et, d’ailleurs, vous me paraissez dans un état de surexcitation qui ne me permettra pas de…

— Comment ! qui ne vous permettra pas ? qu’est-ce que c’est, faquin ? Ne voulez-vous pas, vous aussi, faire votre important ?

— Ah ! monsieur « faquin ! » il n’y a pas de « faquin » ici, entendez-vous ! Je suis un huissier, un fonctionnaire qui fait son devoir, et je ne suis pas un faquin !

— Je vous dis de m’annoncer, ou plutôt de me laisser entrer ! criait Baudrillet, dont la fureur augmentait avec les obstacles, et grandissait avec chaque réflexion. Et si vous ne me laissez pas passer, tout de suite, je vais vous donner ma botte au… monsieur le fonctionnaire !

— Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qu’il y a ? vint demander un second huissier, qui accourait au bruit.

Deux ou trois garçons de bureaux suivirent le second huissier, et se rangèrent à l’entour de leur chef ; — en sorte qu’au lieu d’un seul obstacle, devant la porte de Château-Gaillard, Baudrillet trouva tout un rempart de défenseurs.

— Canailles, gredins ! valetaille effrontée, rugissait-il.

Tant et tant, que les solliciteurs, qui faisaient tapisserie dans le salon d’attente, s’approchèrent, un à un, sur la pointe des pieds, pour voir et entendre cette scène, et que, même, les plus audacieux ou les moins usagés s’enhardirent jusqu’à faire à Baudrillet quelques timides observations.

Mais ce concours, de tous contre lui, l’exaspéra davantage encore.

— Tas de pieds-plats ! de mendiants, de vendus ! continua-t-il.

Et les solliciteurs s’éloignèrent comme ils étaient venus, en murmurant : « C’est un fou ! »

— Ah ! vous êtes tous bien dignes de votre maître, le plus grand forban que le brigandage social ait produit ! continuait-il ; — un chevalier d’industrie, un suborneur de femmes ! un tartuffe ! un impertinent drôle, que je rosserai !

L’huissier, qui avait essuyé le premier choc, s’éclipsa, laissant la porte du ministre bien défendue par son collègue et les garçons de bureaux, et, pénétrant chez l’Excellence, lui conta le cas, avec tous les euphémismes possibles, bien entendu.

— Oui !… faites-le expulser, — répondit Château-Gaillard avec une nonchalance distraite ; — faites-le expulser, si vous croyez que ce soit nécessaire.

— Il nous paraît que ce pauvre M. Baudrillet doit être dans un état que… dans un état qui… Enfin, ces messieurs, qui sont dans le salon d’attente, le croient fou, reprit l’huissier.

Une lueur, plus rapide que l’éclair, passa dans les yeux du ministre : quelque chose comme le reflet d’une idée soudaine.

— En effet ?… je crois avoir entendu dire qu’il a des accès… Eh bien ! tâchez de le calmer… et de l’emmener.

Baudrillet, pendant ce temps-là, rouge comme s’il allait avoir une attaque d’apoplexie, et les yeux hors de leur orbite, continuait à vomir des malédictions et des injures. Pourtant, quand il fut à bout, force lui fut bien de se taire. Alors, il comprit, vaguement, que tous ses efforts se briseraient devant cette porte de velours, à clous dorés, qui n’avait pas de serrure, et que, pour venir à bout de Château-Gaillard, il lui faudrait s’y prendre autrement.

Et, au moment où, cinq à six garçons de bureaux allaient l’enlever pour le faire mettre en fiacre et conduire chez lui, il quitta la place ; mais en montrant le poing et en s’écriant :

— Vous me reverrez, argousins ! et lui aussi me reverra, le brigand !

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