‹ Château-GaillardChapitre 38 sur 45 · 2 · 13

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Pour avoir perdu de sa violence, la colère de Baudrillet n’en diminuait pas d’intensité. Il courut chez lui, et exhala le reste de sa rage en racontant la félonie de Château-Gaillard à sa femme.

— Je l’avais bien prévu, lui dit celle-ci, et je suis bien sûre que si tu n’as pas moyen de l’y contraindre, cet homme-là ne fera rien pour toi !

Ces paroles ne le calmèrent pas ; mais elles lui rappelèrent qu’il avait en effet, heureusement, un moyen de faire marcher Château-Gaillard.

C’était de lui envoyer copie de la lettre jadis écrite, par lui, à Valdeuil.

Et, sans plus attendre, il ouvrit un meuble, en tira le précieux talisman, et le relut en le dégustant.

De temps en temps, ses yeux brillaient du plaisir de la vengeance, et il se pourléchait les lèvres, en pensant au mal qu’il pouvait faire à Château-Gaillard.

Quel effet, grand Dieu ! si jamais on publiait dans le Nouvelliste — car, après tout, il était bien le maître, lui, Baudrillet, de publier dans le journal ce qu’il voulait, quitte à déménager des bureaux le lendemain ! — Quel effet donc, si l’on publiait la fameuse lettre, avec un « en-tête » à peu près dans ce style :

« On assure que la lettre suivante émane d’un ministre, de l’Empire, actuellement au pouvoir ; qu’elle est datée, signée, donne en toutes lettres les noms que nous indiquons par des points. Si le fait est vrai, voilà qui serait plus piquant encore que l’histoire des autographes de M. de Malleville, trouvés dans le dossier de l’affaire de Boulogne, etc !… etc !… »

Et si, le soir, à la petite Bourse, devant le passage de l’Opéra ; le nom de Château-Gaillard était dans toutes les bouches ! Baudrillet copia la longue missive de sa plus belle écriture, et sans s’arrêter. Puis, il souligna les passages les plus caractéristiques à l’encre rouge, et les contempla, avec une joie de plus en plus vive, en en mesurant toute la portée.

« … Mon cher Horace, en vérité, le diable seul sait où nous allons, à supposer qu’il y ait un diable : quant au bon Dieu, tu sais que je n’y ai jamais cru… »

— Ainsi Château-Gaillard ne croyait pas en Dieu, et le déclarait ! — avis au parti clérical avec lequel il avait su se mettre si bien !

« … Sarah Bertin vit depuis trois ans en Autriche, avec Le Sourd qu’elle a, je crois bien, rencontré chez Fanny… On dit que nous pourrions bien un jour la voir légitime épouse du millionnaire. Ma foi ! pourquoi pas ? Nous sommes appelés, si j’en crois mes inductions, à voir bien autre chose qu’une drôlesse chaperonnée par un mari. »

Oh ! c’était quand Baudrillet relisait ce passage surtout, qu’il jouissait, en imagination, de toutes les voluptés de la vengeance !… Baudrillet savait tout le pouvoir de la courtisane mariée, sur Château-Gaillard… et il aurait fallu bien peu connaître la nature humaine, et la nature féminine, pour ne pas comprendre la mortelle blessure que la publication de ces lignes ferait à Sarah !

« … Qui va devenir le président de notre République ?… Tout simplement le citoyen Louis Bonaparte lequel, comme tu sais, à Strasbourg, puis à Boulogne… Mais présentement il demeure place Vendôme, hôtel du Rhin, en face de la Colonne…

« À l’Assemblée le citoyen Bonaparte ne sonne mot. Tout au plus, quand il est mis en demeure, prononce-t-il quelques phrases embarrassées que rédige, dit-on, son ancien précepteur, le représentant Vieillard. À l’hôtel du Rhin il reçoit tous les hommes quelconques qui ont des prétentions à n’importe quoi : réformer le monde, ou arriver au ministère.

« J’y suis allé, à mon tour, par curiosité. Le prince a une figure impassible, qu’on dirait sculptée dans du bois ; son regard est fixe et terne, et le trait saillant de sa physionomie est une forte moustache aux pointes bien cirées. Il invite les gens à parler, et les écoute attentivement. Que ce soit Proudhon ou Émile de Girardin, ou Victor Hugo qui parlent, il approuve du bonnet ; quand c’est M. Thiers, il s’incline. Jamais, d’ailleurs, il ne proteste ni ne conteste. En sorte que tous ces messieurs sont, à part eux, persuadés qu’ils règneront en son nom, s’il est élu. De là, convergence d’efforts…

« … En attendant, on appelle le héros de l’hôtel du Rhin « le perroquet mélancolique. »

« … Bref, ce chevalier de la triste figure, fait en ce moment l’affaire de tout le monde. Il plaît aux ambitieux parce que tous comptent, sous son règne, se donner carrière ; aux apôtres du socialisme, parce qu’en conséquence des hochements de tête de la poupée de Nuremberg, ils croient l’avoir convertie à leur marotte ; aux orléanistes et aux légitimistes, parce que, malgré les efforts de ces autres idéologues, la branche aînée et la branche cadette ne se sont point réconciliées, et, qu’en attendant, le prince Louis tiendra l’emploi du soliveau de la fable. Aux Jacobins, parce qu’il les débarrasse de Cavaignac ; au grand parti de l’ordre, parce qu’il s’appelle Bonaparte. Il répond au besoin du moment enfin, chacun se tenant pour assuré, qu’au moins, il ne sera jamais difficile de s’en débarrasser.

« Pour moi, il me fait l’effet d’un crétin inoffensif, assez bien dirigé par des gens d’esprit : (Mocquard, Morny, et autres commensaux de Fanny, sont ses amis.) On lui a surtout recommandé de se tenir tranquille ; ce qu’il fait.

« … Il prépare d’ailleurs, ou l’on prépare, son élection à l’anglaise. Jamais on n’aura vu tel déluge de bulletins de vote, tel artifice de boniments. On sèmera des bulletins par les bois et les sillons ; on fera les boniments dans les villages les plus reculés : aux paysans on dit que « c’est l’ancien qui est revenu de Sainte-Hélène, » ou bien que… « c’est le fils authentique du grand homme, » sans se soucier, autrement, de calommier la vertu de la reine Hortense. Il est vrai qu’avant d’arriver à la calomnie, il y a tant à faire pour la médisance… »

— Ah ! ministre de l’Empereur, voilà qui te mettrait dans de beaux draps ! se disait et se redisait Baudrillet tout rutilant de joie.

Il sortit et s’en alla faire un tour aux Champs-Élysées. Car en expédiant cette belle copie à Château-Gaillard, encore fallait-il y joindre un billet. Et il fallait que ce billet fût un chef-d’œuvre.

Parce qu’il ne se sentait plus secoué par les bouillonnements de la colère, Baudrillet se croyait calme, tandis qu’au contraire sa tête se montait davantage par la réflexion. En effet, il sentait bien que désormais, depuis la scène faite dans l’antichambre ministérielle, la guerre était déclarée entre lui et Château-Gaillard ; et, tout fort qu’il se sentit, grâce à la lettre, il n’était pas sans appréhensions secrètes, sans appréhensions qu’il ne s’avouait pas à lui-même, touchant les péripéties de la lutte.

Se venger était bien. — La vengeance qui est le plaisir des dieux, étant aussi celui des hommes. — Mais il serait meilleur, raisonnablement parlant, de faire payer la lettre à Château-Gaillard, et de se mettre, autant que possible, à l’abri de ses coups.

Après une longue promenade, et de profondes réflexions, Baudrillet écrivit le billet suivant :

« Monsieur le ministre,

» Vous savez combien j’ai soif du repos de la vie sédentaire, dans le sein de ma famille. Je sais, d’autre part, quelles sont les bienveillantes dispositions que je dois à votre ancienne amitié. Permettez-moi donc de vous signaler une occasion de m’être utile, que vous ne laisserez pas échapper, j’en suis sûr, sachant que je compte absolument sur vos bons services.

» La recette générale de N *** va être vacante, le titulaire touchant à la limite d’âge. Obtenez-la-moi. Vous pouvez me faire nommer immédiatement. Je m’arrangerai avec mon prédécesseur, pour quelques mois de service actif qui lui restent à faire. Et, en aucun cas, je ne laisserai en souffrance les entreprises de journalisme que je gère pour vous.

» Je n’ai plus à vous parler de mon dévouement.

 » Baudrillet. »

Cette lettre était inattaquable, comme fond et comme forme. « Il faut penser à tout, » se disait Baudrillet, qui se tint pour le plus habile diplomate du monde, parce qu’il n’avait pas suivi son premier mouvement, lequel le poussait simplement à écrire à Château-Gaillard : « Mon camarade, si tu ne profites pas de ta présence au pouvoir, pour me donner immédiatement une situation sûre, et une fortune de vingt-cinq ou trente mille livres de rente, je te précipite du Capitole au bas de la roche Tarpéienne, et je te fais irrévocablement renvoyer par ta maîtresse : si tu ne me tires pas du bas-fond, je t’y entraîne avec moi. »

Au demeurant, le billet qu’il venait d’écrire, arrivant sous le même pli que la copie soulignée de la lettre à Valdeuil, exprimait exactement la même chose que les lignes brutales dictées par le premier mouvement ; — et il ne pouvait pas être référé au procureur impérial, comme d’une menace à un fonctionnaire, dans l’exercice de ses fonctions.

Ce fut avec amour que Baudrillet l’introduisit dans l’enveloppe, après avoir inséré, entre les deux feuillets, la copie de la fameuse causerie intime que, par une heure de désœuvrement, et par un temps de trouble et d’incertitude, Château-Gaillard avait eu l’imprudence de fixer, en pattes de mouches noires, sur du papier blanc.

Puis, après avoir dîné en famille, il se coucha, parce que « la nuit porte conseil. » Et le lendemain, frais et dispos, il se dirigea vers l’hôtel ministériel.

Il avait mis son nom sur l’enveloppe et écrit : « Personnelle » en travers du cachet. Ce néanmoins, il jugea qu’il ferait bien de porter la lettre lui-même, et de la voir passer, pour ainsi dire, de ses mains en celles du destinataire.

Àpeine il apparut sur le seuil du ministère, que le portier qui semblait de faction derrière les vitres de sa loge, se précipita :

— Que veut monsieur ?

— Mais je vais chez le ministre ; vous me connaissez bien.

— Monsieur, Son Excellence n’est pas à l’hôtel.

— Bien, je parlerai à son huissier.

— Monsieur, j’en suis fâché, mais… Monsieur a-t-il une lettre d’audience ?

— Non. — Ah ! ça mais, que signifie ?… Baudrillet fut frappé de la figure vraiment décomposée du portier, et tout surpris de lui voir faire, vers les factionnaires, des signaux de détresse.

— Ah ! dit-il, c’est parce qu’hier, je me suis mis un peu en colère ? Chacun a ses moments ; mais laissez-moi passer, mon brave ; aujourd’hui je suis très calme, comme à mon ordinaire, et je veux simplement remettre, à l’huissier, une lettre pour le ministre.

— Alors, monsieur, remettez-la-moi.

— Non ! — Eh ! que diable ! je puis bien, je pense, aller jusqu’à l’antichambre !

— Non, monsieur.

— Elle est forte celle-là ! je vous dis de me laisser passer, et que je prends tout sur moi.

— Monsieur, c’est impossible.

— Allons ! au large ! passez au large ! et vivement ! ajouta une des sentinelles qui jugea le moment venu d’intervenir.

— Gredin ! grommelait Baudrillet, en s’en retournant, je saurai bien te la faire parvenir, moi, ma lettre !

Il rentra, fit écrire une nouvelle adresse par sa femme, cacheta de cinq cachets, et mit le paquet, comme lettre chargée, à la poste.

Puis, satisfait de son expédition, il se rendit au bureau du Nouvelliste.

Mais les figures lui semblèrent singulières.

— Oui, monsieur. — Certainement, monsieur, répondaient les employés, dont nul, d’ailleurs, ne tenait compte de ce qu’il ordonnait.

Quant aux rédacteurs, il leur trouva un petit air composé, qui ne lui présagea rien de bon.

« Mon Château-Gaillard, pensa-t-il, est bien capable de m’avoir déjà démonétisé ici, en laissant entrevoir que je pourrais y être remplacé, mais nous verrons bien ! nous verrons bien ! »

Ce que disant, il se frotta les mains. Toutefois, tout en se donnant, à lui-même, ces témoignages de satisfaction, Baudrillet avait comme froid dans le dos. Il se promenait, de long en large, dans son cabinet, et regardait, tour à tour, la pendule et l’almanach des postes : « Il aura ma lettre dans une heure, — il l’aura dans une demi-heure, — dans un quart d’heure, — il doit l’avoir, — il l’a ! »

Mais il était décidément bizarre que le triomphe donnât ainsi le frisson. Brr… ! Baudrillet était content ; il s’affirmait devant lui-même, cependant il eût donné en ce moment sa vie pour deux sous, comme on dit vulgairement.

« Ce sont, se dit-il, ces sottes figures que j’ai vues toute la journée qui m’auront impressionné… et, déjà hier, cet animal de conseiller général m’avait tout retourné. Il faut, d’ailleurs, qu’il s’y soit bien mal pris avec Château-Gaillard ?… S’il ne m’avait pas mis en colère, j’aurais su à quoi m’en tenir !… Enfin ! le diable l’emporte ! maintenant le vin est tiré, il faut le boire ! Après tout, c’est peut-être pour le mieux… J’aurais langui là, pendant des années, en attendant que ce brigand fît son devoir avec moi… bah !… bah !… il doit être, pour sûr, plus embêté que moi à l’heure qu’il est !… »

Baudrillet passa la soirée en famille, et fut très tendre pour sa femme et ses enfants.

Le lendemain, dès son réveil, il demanda si l’on n’avait rien apporté pour lui, du ministère.

— Non, monsieur, répondit la bonne.

Et je ne sais quelle chaleur commença à lui monter au diaphragme.

On sonna deux ou trois fois pendant le cours de la matinée, comme dans tous les ménages. Et à chaque fois :

— Marianne, qu’est-ce que c’est ?

— Monsieur, c’est le boulanger. — Monsieur, c’est la laitière…

Aïe ! pourtant il ne se pouvait pas que le ministre n’eût pas reçu le paquet lancé la veille… Et alors ?…

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