‹ Château-GaillardChapitre 40 sur 45 · 2 · 15

2 · 15

Baudrillet, quant à lui, était rentré d’un pas relevé, tout guilleret d’avoir réussi, enchanté de la flèche de Parthe qu’il avait lancée, et brandissant sa nomination, qu’il jeta triomphalement sur les genoux de sa femme.

Jamais il n’avait compté sur Château-Gaillard pour faire son cautionnement ; car, en ce moment-là, il y avait abondance de capitaux sur la place — et le cautionnement d’une recette générale n’était pas difficile à trouver. Baudrillet, d’ailleurs, grâce à sa position dans la presse, ne manquait pas de relations avec les gens de finances. Et les paroles qu’il avait jetées à son ex-protecteur en le quittant, ne visaient que le but de le tenir en respect pour l’avenir.

Le lendemain donc, dès le matin, il s’en allait en quête, lorsqu’il se heurta dans son escalier avec un garçon de bureau du cabinet de Château-Gaillard.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ah ! monsieur va bien ; tant mieux.

— Mais que venez-vous faire ?

— Prendre des nouvelles de monsieur, de la part de Son Excellence.

— Sapristi ! quelle tendresse ! — je me porte très bien. Merci.

« Mais c’est de la cajolerie ! pensa Baudrillet, en continuant sa route. Lui ferai-je donc, maintenant, si peur que cela ? »

Il commença quelques démarches à la recherche de son cautionnement, et revint au bureau avec de bonnes espérances.

Au bureau, il ne dissimula pas sa nouvelle fortune, et parla de son prochain départ. — Si Château-Gaillard avait lancé des bruits propres à faire prévoir son remplacement, il voulait, au moins, qu’on sût bien qu’il ne quittait la place que pour prendre une situation supérieure.

Dans l’après-midi, on lui annonça : « un monsieur de la part de son Excellence ». — C’est mon successeur peut-être, que Château-Gaillard envoie pour que je commence à le mettre au fait de tous les détails de l’administration, pensa Baudrillet.

Il vit un homme chauve, à l’air doucereux, aux lèvres melliflues, cravaté de blanc, et tout de noir vêtu.

— Monsieur, dit l’arrivant, Son Excellence s’intéresse beaucoup à vous.

— Je le sais, monsieur, et lui en suis profondément reconnaissant.

— Dans les circonstances délicates où vous vous trouvez, il voudrait que tout s’arrangeât pour le mieux.

Baudrillet ne répondit que par une inclination de tête et un sourire. « Serait-ce pour m’offrir un cautionnement que Château-Gaillard m’envoie ce quidam ? » se demanda-t-il.

— Et d’abord il faudrait éviter toute secousse, toute évolution brusque.

— Certainement. « C’est pour le Journal, » pensa-t-il. — « Château-Gaillard veut que le changement de direction et d’administration s’effectue en douceur. Eh ! mais je ne demande pas mieux ! » — Monsieur, croyez bien que je vais m’appliquer à sauvegarder tous les intérêts. Je sais les devoirs que m’impose ma longue gestion, et si vous devez prendre la suite des affaires, il nous faudra plus d’un entretien…

— Oui ; plus d’un entretien. Néanmoins je voudrais remporter du premier, au moins, une impression. Donnez-moi votre main, cher monsieur.

Baudrillet tendit la main machinalement, mais tout en grommelant :

— Ma main ? ma main n’est pour rien dans l’affaire, et pourvu que ma tête…

— Justement ! — laissez-moi aussi palper un peu votre tête ; permettez :

— Ah ! ça, mais, monsieur, vos façons me surprennent, et je ne pense pas que le ministre vous ait envoyé ici pour m’ausculter ?… — Encore si c’était moralement ! reprit Baudrillet avec un sourire.

— Oui, moralement aussi, cher monsieur. Permettez-moi une question : vous vous occupez beaucoup de politique ?

— Par état ; mais je sais que, dans ma nouvelle situation, je devrai m’isoler des agitations des partis.

— Eh ! bien, tant mieux, c’est déjà un sentiment juste de votre état. Alors vous saurez vous résigner à la retraite ?

— Comment ? mais ce n’est pas moi, monsieur, qu’il s’agit de mettre à la retraite ; c’est M. de V., receveur général à N.

L’étranger regarda Baudrillet d’un air de commisération.

— Allons ! allons ! nous ne sommes pas encore aussi sage que je le pensais.

— Monsieur, répliqua Baudrillet impatienté, je ne comprends rien du tout à votre conversation. Faites-moi le plaisir d’être clair, et de me dire dans quel but le ministre vous a envoyé auprès de moi ?

— Aïe !… voilà l’exaltation !

— Eh ! morbleu ! monsieur, les saints y perdraient patience !

— Allons paix ! paix !… tout doux !… je me retire, monsieur, nous reprendrons cet entretien un autre jour.

— Mais quel entretien, sacredieu !… Où voulez-vous en venir ?

L’inconnu sortit à reculons, sans répondre, et en faisant, de la main, des signes d’apaisement à Baudrillet, qu’il regardait, en même temps, d’un singulier regard.

Il n’avait pas encore fermé la porte, que Baudrillet tira violemment le cordon de la sonnette :

— Regardez-moi bien cet animal-là, cria-t-il au garçon qui entra : vite ! dévisagez-moi ce monsieur qui sort ; — signalez-le, et qu’on se souvienne bien de ne jamais le laisser parvenir jusqu’à moi !

— Mais, monsieur, cependant, s’il vient de la part du ministre ?

— Quand il viendrait de la part du diable !

Le caissier de l’administration était entré, derrière le garçon, sa plume sur l’oreille et un papier à la main.

— C’est quelque fou ! continua Baudrillet avec animation, en se tournant vers lui. Imaginez un individu qui arrive me tâter le pouls et me tâter la tête, en me débitant des paroles sans suite, et vides de sens. Ah ! mais j’en ai assez de ce personnage ! j’en suis tout ahuri ! encore un peu et je le jetais en bas des escaliers.

En rentrant derrière son grillage, le caissier dit aux employés qui paperassaient autour de lui :

— Ma foi ! C’est pourtant vrai que le patron est un peu exalté ; mais, qu’est-ce qui aura pu lui porter sur le cerveau ?

En sortant du bureau du Nouvelliste, le monsieur chauve, au doux parler, à la cravate blanche et au costume noir, se rendit chez madame Baudrillet.

— Madame, je suis médecin.

— Ah ? mais, monsieur, nous allons, Dieu merci ! tous bien.

— Madame, peut-être pas aussi bien que vous croyez. N’auriez-vous pas remarqué, depuis quelque temps, chez monsieur votre mari, une agitation qui… une surexcitation que… enfin, des dispositions étranges à l’emportement ?

— Mais… non, monsieur.

— C’est que, madame, M. Baudrillet a eu l’autre jour, au ministère, à la porte du cabinet de M. de Château-Gaillard, une crise, une véritable crise… et le ministre, averti d’autre part, qu’au bureau du journal, les allures de M. Baudrillet étaient devenues d’une singulière vivacité, a voulu savoir un peu à quoi s’en tenir sur son état… Monsieur votre mari vient, je crois, d’être nommé receveur-général ?

— Oui, monsieur ; et précisément le ministre s’est beaucoup occupé de cette affaire. J’ai eu l’honneur de recevoir ; hier, la visite de Son Excellence, et rien n’a pu me donner à penser qu’elle fût inquiète, à propos de mon mari.

— Son Excellence, madame, en vous apportant une bonne nouvelle, n’aura pas voulu vous laisser un germe d’inquiétude ; — d’ailleurs, il n’y a jusqu’à présent rien de grave, si vous-même n’avez pas eu occasion de remarquer quelques symptômes…

— Mais non du tout !

— Il suffira donc, madame, que vous preniez soin de calmer l’imagination de M. Baudrillet, de lui éviter tout sujet d’emportement ; enfin, de lui rasseoir l’esprit.

— Mais, monsieur, je vous dis que…

— Madame, la situation de receveur-général est importante ; elle comporte une lourde responsabilité. Le ministre, vous le comprenez, parce qu’il s’est intéressé à votre mari, en devient, pour ainsi dire, le répondant. Enfin, c’est lui qui m’envoie.

— Ah ! mon Dieu !

— Tout à l’heure j’ai été voir, au bureau du journal, M. Baudrillet pour bien juger de son état. Eh ! bien, il y a de l’exaltation ! beaucoup d’exaltation. Maintenant, tout ceci, entre nous. Ne lui parlez pas surtout de ma visite ; et agissez en cette circonstance comme une femme prudente doit le faire !

La pauvre femme demeura toute épouvantée ; sa joie, si vive depuis la veille, tomba tout à coup. « Serait-il vrai ? se demanda-t-elle : Baudrillet ?… Pourtant ?… — je l’ai bien vu ces jours-ci inquiet, préoccupé… mais je pensais que cela venait de ses affaires… »

Comme conclusion à ces pensées, madame Baudrillet fit à sa bonne de grandes recommandations ; elle en fit d’autres à ses enfants. Il ne fallait répondre à monsieur, en aucun cas ; il ne fallait faire impatienter papa sous aucun prétexte. Il fallait, enfin, avoir pour le maître et pour le père, les plus grands ménagements.

Le lendemain, en servant à déjeuner, la servante, croyant bien faire, dit obséquieusement :

— On est venu ce matin, de la part du ministre, prendre des nouvelles de monsieur.

— Comment ? de mes nouvelles ? encore ! mais est-ce une scie ? s’écria Baudrillet, en rougissant soudain. Il y a quelque chose là-dessous !

Aussitôt la maîtresse, la servante et les enfants se regardèrent, avec des expressions diverses. Baudrillet surprit ces regards et rougit davantage.

— Et vous avez répondu ?

— Que monsieur allait mieux.

— Mieux !… mais je n’ai jamais été malade ! Mieux ? c’est donc une conspiration ! Est-ce que vous m’avez jamais vu malade, dites, sotte fille !

— Mais non, monsieur ; pas ici… Seulement, monsieur aurait pu être malade ailleurs : au ministère par exemple !

Madame Baudrillet mitraillait la bonne de regards fulgurants. La pauvre fille, ne comprenant plus rien à rien, sortit toute effarée.

— Mon ami ! je t’en prie, calme-toi !… calme-toi, au nom de tes enfants ! reprit la digne épouse en saisissant les mains de son mari, et en le regardant avec des larmes dans les yeux.

— S… nom d’un chien ! Mille tonnerres !… s’écria Baudrillet, en enfonçant son chapeau jusqu’aux sourcils, et en dégringolant l’escalier.

Quand il eut fait vingt pas dans la rue, avec précipitation, il modéra sa course, et se prit à réfléchir.

La visite du quidam de la veille, cette étrange affectation de Château-Gaillard à envoyer chercher de ses nouvelles, lui jetèrent, à l’esprit, une réelle inquiétude. Il connaissait trop le personnage pour ne pas comprendre qu’il y avait, là-dessous, quelque plan de revanche, ou quelque projet de vengeance.

Àla joie du triomphe, succéda une sorte de terreur. Il avait trop réussi. On ne fait pas impunément venir à résipiscence un puissant, aussi redoutable que Château-Gaillard.

« Il faut partir, et vite, conclut-il, après une courte délibération mentale. Et une fois à N… tâcher de s’y faire oublier. »

Page 1