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C’est pourquoi il se mit en campagne, activement, pour trouver son cautionnement. Chemin faisant, il lui sembla, à deux ou trois reprises, être suivi ; cependant, par réflexion cela lui parut invraisemblable. Il ne voulait pas se donner la berlue, et chassa cette préoccupation de son esprit.
Un cautionnement de deux cent mille francs ne se trouve guère dans les vingt-quatre heures. Baudrillet ne s’étonna donc point, d’abord, des réticences de celui-ci, et des hésitations de celui-là. Cependant, il se sentait, de plus en plus, pressé d’en finir. Je ne sais quelle atmosphère, peu rassurante, l’enveloppait.
Madame Baudrillet avait défendu qu’on lui dit, désormais, quand le ministre enverrait chercher de ses nouvelles. Mais il apprit, indirectement, qu’on venait tous les jours.
Au bureau du journal on n’allait plus comme auparavant le consulter sur toutes choses. Quand on lui parlait, c’était avec des précautions infinies ; ses réponses, d’autre part, et ses moindres paroles semblaient scrutées avec une attention extraordinaire.
Il s’impatienta d’attendre, au milieu de ces étrangetés malsaines, et trouvant que ses espérances financières ne se réalisaient pas assez vite, dans des conditions normales, il alla trouver un prêteur d’argent assez exigeant, et auquel jamais l’idée de s’adresser ne lui serait venue, en d’autres circonstances. Mais que lui importait en ce moment de payer 7 % ce qu’il aurait pu avoir pour 5 1/2 ou 6, au plus, en attendant un peu ? Le point principal, pour lui, était de quitter Paris, et d’aller se cantonner dans sa recette, comme un rat dans un fromage de Hollande.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction ? le prêteur d’argent qui fournissait, d’ordinaire, aux fils de famille et aux prodigues, le refusa tout simplement. Ailleurs, il trouvait des défaites polies ou des promesses éloignées ; là, il trouva presque de la brutalité. Mais la brutalité, c’était aussi de la franchise.
— Mon cher monsieur, dans votre état de santé, comment diable voulez-vous qu’on fasse des affaires avec vous ? s’écria l’usurier, répliquant à son insistance et à son étonnement.
— Ah ! dit-il, — bien ! je comprends maintenant !
En effet, une lumière soudaine lui éclairait la situation.
« Château-Gaillard, se dit-il, enragé d’avoir été obligé de me donner la recette générale que j’exigeais, ne veut pas que j’en puisse profiter. Il sème, il fait semer des rumeurs fâcheuses sur mon état mental, et je ne trouverai pas mon cautionnement ! Le brigand ! l’infâme gredin !… En même temps, il me remplacera au journal, que je suis censé quitter pour une superbe situation, et, par le fait, je resterai à pied… et discrédité ! Mais cela ne se passera pas ainsi ! non !… Il faudra qu’il le fasse, lui, mon cautionnement ! »
Cependant Baudrillet se demandait comment s’y prendre, car il n ’avait plus d’armes contre Château-Gaillard, et sa seule ressource, de ce côté, était, comme nous l’avons vu, de jouer serré, en faisant croire qu’il en avait. Mais il s’était déjà presque servi de ce moyen, et, ce néanmoins, Château-Gaillard ne craignait point de lui faire la guerre. Fallait-il donc penser que le roué personnage savait à quoi s’en tenir ? C’était pourtant difficile. Baudrillet ne vit qu’un moyen de s’en assurer : celui d’avoir un entretien avec Château-Gaillard, et de lire les impressions sur son visage.
Mais, quand il se présenta au ministère, soit à la porte officielle, soit à la porte privée du ministre, il ne fut pas reçu. Bien que les formes fussent courtoises, la consigne restait inflexible.
« Gredin ! gredin ! » grommelait-il entre ses dents toute la journée. Et il en devint vraiment irritable et irascible, tant chez lui qu’au bureau.
Ne pouvant entrer d’emblée au ministère, il écrivit à Château-Gaillard : une fois, deux fois, pour en obtenir audience. Le ton des lettres était raide, sinon impératif.
Château-Gaillard, au reçu de la seconde lettre, fit appeler son secrétaire intime.
— Lisez cela, dit-il, nonchalamment, au jeune homme ; — je ne sais si vous connaissez la signature ?
— Mais n’est-ce pas un personnage qui venait assez souvent, et que Votre Excellence ne reçoit plus, depuis qu’il a fait une scène dans son antichambre ?
— Précisément. Cet homme, maintenant, vient tous les jours me bombarder de lettres dans le genre de celle-ci ; tâche de pénétrer jusque dans mes appartements privés et — m’a-t-on dit — profère des menaces contre moi !
— Votre Excellence devrait prendre garde ! prévenir ses domestiques, et même avertir M. le préfet de police.
— C’est ce que dit madame de Château-Gaillard. Je ne crois pas ce Baudrillet capable d’un mauvais coup. Cependant, peut-être, pour obéir aux pressentiments de la baronne, feriez-vous bien d’aller voir, soit le préfet de police, soit le chef de la police de sûreté tout simplement. Vous lui exposeriez le cas, — de vive voix, — et il verrait s’il trouve à propos de faire surveiller Baudrillet.
— Certainement ! et le plus tôt sera le mieux.
— Qu’on n’y mette pas d’affectation ; car peut-être Baudrillet n’est-il qu’un cerveau un peu malade ; un homme exalté par une idée fixe. À mon sens, même, il n’y a rien de plus.
— Diable ! mais c’est assez ! Les fous sont encore plus dangereux que les malfaiteurs !
Voyant qu’il ne recevait pas de réponses à ses lettres, et qu’il ne pouvait pénétrer ni au ministère, ni dans la salle des pas-perdus du corps législatif, ni en aucun lieu où il pût espérer rencontrer Château-Gaillard, Baudrillet se résolut à l’attendre à l’entrée ou à la sortie du palais Bourbon.
Comme journaliste il avait, précédemment, l’entrée de la salle des pas-perdus — qui, soit dit en passant, n’était point inabordable aux jours les plus despotiques de l’empire, comme elle l’a été sous le règne de M. Baze.
On le laissa passer, mais, précisément, ce jour-là, Château-Gaillard n’y parut pas. Et, le lendemain, consigne se trouva donnée.
Cela devenait comme une sorte de lutte entre Baudrillet qui voulait, absolument, parler à Château-Gaillard, et Château-Gaillard qui ne voulait pas, absolument, parler à Baudrillet. Ce dernier, avec un peu de réflexion, aurait bien dû comprendre que son insistance était absurde, et n’aboutirait à rien. Mais il se bụta. Ne pouvant attendre dans la salle des pas-perdus, il attendit dans les cours, puis devant les grilles ; tantôt du côté du quai, tantôt du côté de la place du palais Bourbon.
Et enfin, le troisième jour, il saisit au passage le ministre, qui s’en allait à pied, entre deux députés.
— Mon cher ami, pourquoi me faire comme cela consigner partout ? Vous m’obligez à vous poursuivre, car il faut absolument que je vous parle, lui dit-il, en se mettant en face de lui, comme un obstacle en travers du chemin.
Ce début était malheureux, car les deux députés voyant, tout de suite, qu’il s’agissait d’un fâcheux, s’empressèrent à couvrir le ministre.
— Mon cher monsieur, répondit Château-Gaillard, je ne vous reçois pas, parce que je n’ai pas de temps à perdre, et que vos visites seraient sans but. Vous avez désiré une place ; j’ai fait tous mes efforts pour vous la faire obtenir et j’ai réussi. — Peut-être auriez-vous dû vous tenir pour satisfait… — Maintenant vous voulez de l’argent. Je n’en ai pas. Si j’en avais, je le garderais pour moi, et il ne me conviendrait pas de vous le prêter. Voyez des banquiers ! c’est leur affaire.
— Eh ! c’est bien ce que j’ai fait d’abord, mais les banquiers ne veulent pas me prêter, et…Monsieur le ministre, cela me paraît extraordinaire, fort extraordinaire !…
— Pas à moi.
— C’est que, peut-être, vous savez pourquoi on m’accueille partout comme un cerveau malade… comme un homme dont l’intelligence et le caractère n’offrent aucune garantie…
— Le ministre ne répondit que par deux regards jetés à ses compagnons ; regards qui se pouvaient ainsi traduire :
« Vous voyez, cet homme s’en prend à moi, comme si j’étais responsable du dérangement de son esprit ?
» … — Et voilà pourquoi, poursuivit Baudrillet, je voudrais vous entretenir un moment en particulier, pour vous prouver que… je suis parfaitement raisonnable… que j’ai conservé bon souvenir du passé, autant que j’ai le sentiment juste du présent… »
Baudrillet fixait Château-Gaillard, en lui disant ces mots, comme pour lui inculquer des réflexions salutaires. Les deux députés, effrayés de la fixité de ce regard, s’interposèrent :
— Voyons, Monsieur, passez votre chemin ! Vous voyez bien que Son Excellence n’a rien de plus à vous dire…
En même temps, deux ou trois agents de police, en bourgeois, se trouvèrent à portée de la scène. Baudrillet n’y prit pas garde.
— Messieurs, répondit-il aux députés, M. de Château-Gaillard et moi sommes de vieilles connaissances, qui n’avons pas besoin d’intermédiaires entre nous. — Çà, mon cher Château-Gaillard, dites-moi donc, je vous prie, pourquoi vous avez l’attention délicate d’envoyer tous les jours chez moi, prendre de mes nouvelles, et pourquoi…
— Monsieur Baudrillet, la scène que vous me faites m’ennuie. Voici des passants qui s’assemblent, laissez-moi passer. Je dois vous dire, d’ailleurs, que ce n’est point ainsi que vous obtiendrez quelque chose de moi !
Et Château-Gaillard avança d’un pas. Les députés avancèrent avec lui, et même poussèrent un peu Baudrillet qui résista.
Soudain deux agents s’élancèrent et le saisirent au collet. Il se retourna effaré. Château-Gaillard et ses acolytes passèrent.
— Ah ! brigand ! s’écria le malheureux Baudrillet, tu me fais arrêter… Canaille ! assassin ! démon !
Un troisième agent et deux sergents de ville entourèrent, en une seconde, le malheureux qu’on garottait et bâillonnait, tandis que Château-Gaillard se retournait pour dire aux agents, avec une dédaigneuse miséricorde :
— Ayez égard à son état, n’est-ce pas ?
Une heure après, Baudrillet, suffoquant de fureur, était écroué « à la pistole » de la conciergerie. Le lendemain matin, il recevait, — sans pouvoir lui défendre sa porte, cette fois ! — la visite du monsieur chauve, à cravate blanche et à sourire béat, qui lui tâtait le pouls et le crâne tout à son aise ; et, le surlendemain il était enfermé dans un cabanon de fou.
La recette générale de N… trouva un autre titulaire. Quant à madame Baudrillet et aux enfants Baudrillet… hélas !…
Mais le ministre avait, de temps en temps, la bonté de leur faire passer un petit secours !