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Quelques années s’écoulèrent. Château-Gaillard parvenu à une fortune indépendante, à la fortune qu’il lui fallait pour mener largement la vie, avait quitté le ministère et vendu son journal, en se réservant assez d’actions pour en demeurer maître, sans en être responsable.
Qu’avait-il besoin d’être ministre, et de se courber plus longtemps sous le faix des affaires ? le Sénat lui restait, et lui donnait une grande situation honorifique ; son crédit personnel, à la cour, lui conservait la réalité du pouvoir. Il avait, d’ailleurs, une main dans toutes les grandes affaires qui se traitaient, et réalisait, sans s’agiter, des gains considérables.
Et puis, à cette époque, les réformes du 24 novembre 1860 avaient eu lieu. L’Empire, au sens de ses premiers serviteurs, déviait de son principe, oscillait sur sa base morale ; la guerre d’Italie jetait notre politique étrangère dans une impasse ; les ministres étaient obligés, ou de paraître devant le Corps législatif, ou de s’y faire représenter par des espèces d’avocats, avocassant pour le compte du gouvernement, sous le titre de ministres sans portefeuille ; et il fallait s’entendre avec ces gens-là qui, tout esclaves du maître qu’ils fussent, raisonnaient cependant, et jetaient de petits bâtons dans les grandes roues, pour se rendre nécessaires.
Tout cela était ennuyeux.
La politique, d’autre part, n’était pas claire et ne se saisissait pas. Le pays avait encore une confiance entière, une confiance aveugle en l’empereur ; mais ceux qui l’approchaient, ceux qui assistaient au conseil, se demandaient si le souverain avait une politique secrète, tellement profonde, que nul ne pût la deviner ; ou bien, s’il agissait, tour à tour, sous le coup de pressions diverses, en comptant sur son étoile pour tirer parti du résultat final ?
Château-Gaillard, quant à lui, croyait à peine à la durée de l’Empire, et pas du tout à l’avenir de la dynastie. À son sens, la force d’impulsion donnée par le coup d’État et les succès des premières années, était telle, que le train impérial pouvait aller encore, sur ses rails, plus ou moins longtemps, et plus ou moins loin, mais non pas, cependant, au-delà d’une époque donnée : celle de la mort du maître. Et alors ? qu’arriverait-il ? on ne le pouvait prévoir, mais les probabilités étaient pour une catastrophe révolutionnaire.
Ces calculs donnés — et Château-Gaillard ne les faisait pas seul dans l’entourage impérial — quelle était la sagesse, en se plaçant au point de vue épicurien ? La sagesse était de jouir de toutes les jouissances que peut donner la vie, sans attendre le lendemain.
Des fonds placés à l’étranger en prévision d’une catastrophe, et, à Paris, la vie à grandes guides… telle fut la conclusion, pratique, que tirèrent Château-Gaillard et quelques autres, des considérations qui précèdent. Une fois la catastrophe prévue, et une assurance prise contre ses conséquences, on ne calcula plus la dépense actuelle sur des bases normales, mais on jeta l’or à poignées, sans compter, dans le gouffre du plaisir.
En effet ; — ou il y aurait encore, au jour présent, un lendemain, et alors ce lendemain devait apporter, aux puissants du régime, le rendement d’une contribution nouvelle ; — ou le jour présent n’avait pas de lendemain, et alors il fallait savourer, à outrance, l’ivresse qu’on ne retrouverait plus.
De là, ce tourbillon furieux et vertigineux des dernières années du régime impérial. De là, cette sorte de danse de Saint-Guy, de riches qui excédaient leur fortune, et de voluptueux qui excédaient leurs forces.
Sarah, pour son amant à la fois avide et blasé, inventait des surexcitations et des plaisirs, et Château-Gaillard cherchait encore au-delà de Sarah.
Pour quelle part y étaient les artifices de l’art, les cosmétiques et la toilette ? on ne l’aurait su dire ; mais madame Le Sourd était toujours une des resplendissantes étoiles de l’empyrée parisien.
Les curieux qui faisaient haie le long de l’avenue de l’Impératrice, ou bien autour du lac, se la montraient encore, à l’aller et au retour des courses, soit enfouie dans les amples replis des plus riches fourrures, soit sertie par les reflets chatoyants du satin, du velours ou de la gaze, comme une perle par des diamants, des rubis ou des turquoises. Au bal elle était resplendissante. — Son âge ? personne ne le demandait, et chacun lui donnait encore dix ans de beauté au moins.
Château-Gaillard, aussi, restait « la fleur des pois ».
Qu’importaient ses cinquante et quelques années ? Il était, comme jadis Brummel, le type sur lequel se modelait la jeunesse élégante. — Avait-il les cheveux teints ? — qui l’eût dit ? — Avait-il la moustache brunie par le cosmétique ? le cosmétique, alors, devenait de mode, et les barbes les plus soyeuses se roulaient en flèches aiguës. L’avait-on vu, en loge grillée, avec une « cocotte ? » aussitôt, la belle trouvait un admirateur qui lui donnait un hôtel et un attelage.
Pour Minna, baronne de Château-Gaillard, elle s’était fait une vie tout à fait en dehors de celle de son mari. Avec ses amies, elle avait formé une sorte de clan féminin, fermé au vulgaire, et régi par une législation jusqu’alors inconnue. À voir l’extérieur, j’entends les toilettes de ces dames, il eût été aisé de les confondre avec les impures effrontées qui affichaient, au bois et au théâtre, leur rôle social en même temps que leur luxe. Pourtant, on ne flétrissait point leur vie privée. Quel imperceptible détail de toilette, quel pli dédaigneux à la commissure des lèvres, différenciaient, à l’œil du connaisseur émérite, les « cocodètes » des « cocottes ? » cela ne se pourrait dire.
Ainsi ne s’expliquera jamais ce qu’on appelle : « le je-ne-sais-quoi ».
Les « cocodètes » faisaient des parties étranges, et jamais on n’a su quel plaisir elles pouvaient trouver, à courir les restaurants et les théâtres mal famés, en compagnie de jeunes gens bêtes, mais habillés par le bon faiseur. Mais, elles faisaient tout au grand jour, et il semblait que cette publicité fût une garantie de leur innocence.
Quelques-unes conservaient une réputation immaculée. — Quelques autres passaient au crible de la critique et du soupçon. De Minna, on ne parlait pas ; soit qu’on la crût au-dessus de toute atteinte, soit qu’on craignît Château-Gaillard.
Au demeurant, qu’était cette jeune femme, jetée bride sur le cou et mors aux dents, au milieu de la société parisienne, et, au centre même, d’un des noyaux les plus corrompus de cette société ? qui n’avait pu longtemps conserver d’illusion ni sur son mari, ni sur le monde où elle était placée, — à supposer qu’elle en eut jamais eu ?
Peut-être, grâce à cette lettre qu’elle écrivait à une autre « cocodète » son amie, comprendrons-nous quel monstre moral, les circonstances avaient fait de cette nature de femme, qu’il ne fallait classer :
Ni à côté de Julie, la résignée, créature angélique s’appuyant à la croix pour se soutenir ; et, pour se consoler, baisant les pieds de la Madone et les cheveux de ses enfants… Ni à côté de Charlotte, la pauvre ilote sociale, qui subissait les événements et les douleurs sans les accepter, obéissait au maître, et ne savait pas plus le sacrifice que la révolte ; pas plus la vertu que le vice…
Ni près de Sarah Bertin, la courtisane insolente, qui régnait sur son temps avec un satanique orgueil, et exploitait le monde en le méprisant… :
« Ma chère Ouragan, »
Car, ces dames se donnaient, ainsi, de petits noms entre elles. — Ah ! et puis un détail : elles s’écrivaient de la main gauche, pour pouvoir tout se dire sans se compromettre, car on sait que toutes les écritures de la main gauche se ressemblent.
« Ma chère Ouragan,
» Tiens, vois-tu, ce soir, ce matin, cette nuit… que sais-je, il est trois ou quatre heures peut-être, et je reviens de chez Rose-thé, où nous avons soupé… Il y avait là, soit dit en passant, avec nos amies, Galaor, plus bête, plus laid et plus fou que jamais ; — Bas-de-cuir, qui se fait de son costume de peau-rouge, exhibé aux derniers bals du carnaval, un regain de succès ; — Buridan, qui nous racontait, pour la dixième fois, comment il a soufflé la donzelle rousse, que tu sais, à Aramis, et comment, il a « pour cinquante mille francs,» « lancé » une ancienne camériste de sa mère devenue maintenant «une femme chic » — pas sa mère… la pauvre baronne, ça ne lui arrivera jamais ! la camériste. — Qui encore ? le beau Tristan de Léonois qui va se marier avec une demoiselle de province, dont la dot le sauvera du désastre, et qu’il nous suppliait, la larme à l’œil, au sixième verre de champagne, de lui dégrossir, un petit peu, à l’arrivée.
» Mais que voulais-je te dire en commençant ?… Ah ! je voulais te dire, que si je n’avais ici papier, plume, encre… et là-bas, au bout d’un horizon perdu, à Monaco, une amie comme toi, à qui je puis écrire tout et autre chose, je prendrais de l’opium pour dormir et pour rêver.
» Pour dormir… et oublier ! et réaliser l’anéantissement de l’être ; pour rêver… et voir autre chose que ce que je vois tous les jours…
» Haah !… Ceci, ma chérie, te représente un bâillement immense qui exprime, à la fois, la suprême limite de l’ennui et la lisière du désespoir.
» Me vois-tu d’ici ? J’ai arraché de mes cheveux crêpés et vaporisés de poudre blonde, une coiffure d’algues marines qui s’harmonisait avec ma toilette — de faye et de crêpe gris-vert, de deux tons, et ma parure de corail ; j’ai jeté mon corsage sur un meuble, quand ma femme de chambre l’a eu délacé ; j’ai enfoui mes bras et mes épaules dans un peignoir de nuit et gardé ma longue jupe à traîne, dans laquelle s’embarrassent mes pieds nus. — Et seule, entre ma psyché qui me renvoie mon image et mon feu qui s’éteint, je pousse cet immense et intraduisible bâillement.
» Oh ! mon Dieu ! pourquoi suis-je née ?… — Mais j’en ai assez de tout cela ! Assez ! assez… Tout ce que le monde a de fêtes, je l’ai connu. — Tout ce que la vanité a de joies, je l’ai senti : Je me suis vue en reine de Saba, en Nymphe, en Hamadryade, en Indienne, en Soleil, en Feu, en Étoile, en Neige, en Comète, et… même en Carmélite ! — Peuh !…
» Pourtant, je suis bien aise d’avoir des photographies de tous mes costumes. Mais la photographie ne rend pas les couleurs, voilà l’ennui. Si je faisais faire un album par G… tu sais, ce peintre qui fait de si jolies aquarelles ? Malheureusement ceux-là vous arrangent votre chic avec leur chic à eux, et ça ne rend plus bien les effets… Enfin j’y songerai… cela me distrairait peut-être.
» J’ai vu tous les opéras, toutes les féeries, toutes les comédies, et même toutes les tragédies… Peuh !…
» Pour les fêtes, après celles de l’Hôtel de Ville et des Tuileries, il n’y a plus rien, n’est-ce pas ?… — eh ! bien, Peuh !…
» Si je prenais un amant ?… Ma chère, je sais d’avance que ça m’ennuierait. Plus d’une fois, j’y ai pensé. Mais il m’a toujours semblé, qu’avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais pas me laisser faire la cour jusqu’au bout… et que si, jamais… Eh ! bien ! je détesterais le personnage, le lendemain, cent fois plus que je ne l’aurais aimé la veille. Bref, je voudrais être Marguerite de Bourgogne… et ne l’étant pas, ma foi !… sauf le caractère, je reste madame Honesta.
» Je ne sais pas si le monde me croit « vertueuse. » Oh ! la belle expression, ma chérie ; je m’en sens toute gelée, rien que de l’avoir écrite. — Mais quoi qu’il pense, à cet égard, il se trompe ; car je ne suis pas « vertueuse, » puisque c’est faute de tentation que je ne commets pas le péché, — et pourtant, je ne suis pas non plus… le contraire… — puisqu’enfin ma robe d’épouse est immaculée.
» Sais-tu ce qui me séduirait le plus ?… ce serait, précisément, de la friper un peu, cette robe éblouissante ;… car il m’ennuie de penser qu’on pourrait me supposer assez niaise pour être fidèle à mon illustre maître. — Fi !… je n’ai jamais eu la sottise de croire que je lui dusse autre chose, que le décorum et des enfants légitimes… — Et encore, les lui dois-je bien ? — je n’en suis pas sûre !… Mais il ne me conviendrait pas de voler ce monsieur.
» Et à propos de ma « raison sociale » j’en ai encore découvert de belles !… Imagine-toi, ma chère, que l’autre jour m’arrive une veuve éplorée… — Être veuve, et être éplorée ?… Comprends-tu, ma mignonne, que ce personnage légendaire peut se voir en chair et en os ? — C’est pourtant vrai, car moi qui te parle, j’ai vu, de mes yeux vu, ce qui s’appelle vu… à preuve, même, que c’était vieux et laid !
» Imagine-toi une bourgeoise renforcée ; robe de soie noire rafistolée : ni longue ni courte ; chapeau de velours plusieurs fois refait, et participant un peu de toutes les modes : châle français à dessins de l’Inde ;… un type, quoi ! — et gants à un seul bouton, sous prétexte sans doute, qu’elle avait un manchon, — un de ces manchons de famille, qu’on se lègue de mère en fille, tu sais.
» Cette créature déshéritée a un mari — que j’ai vu jadis, ma foi ! et qui était bien le plus épais bourgeois…
» Il faut des époux assortis
» Dans les liens du mariage !…
» lequel mari serait devenu fou, au lendemain du jour où mon époux venait de lui obtenir une recette générale. Juge du désespoir de la petite famille ! On a enfermé M. le Receveur, naturellement, et donné la recette générale à un autre. — Jusques-là rien que de naturel. Mais ma veuve — et voilà où l’affaire s’embrouille — ne veut pas convenir que son mari soit fou. Elle le redemande, on ne veut pas le lui rendre ; alors elle demande un bureau de tabac, en échange.
» J’ai présenté la requête à mon gracieux époux… Tu crois qu’il m’a obtenu ou l’homme ou le bureau de tabac ? Du tout ! Il m’a fait une sorte de scène !… prétendant que tant qu’il vivrait, lui, l’homme serait fou… et que, pour les bureaux de tabac, c’était l’empereur qui les distribuait !
» Sur cette réponse, que je lui ai transmise fort adoucie, la veuve a jeté les hauts cris, et m’en a dit ! et m’en a dit ! sur le noble baron, qui m’a fait l’honneur d’encaisser ma dot !… Bref, le résultat, c’est que j’ai grevé mon budget d’une pension de 2,400 francs à la veuve éplorée, et d’une autre, de 1,200 francs, en faveur d’une ancienne maîtresse du dit baron, déportée au diable Vauvert, dans un couvent qui tient à la fois de la maison Vauquer, de la Salpétrière et d’un asile de filles repenties… Ah ! que c’est un joli merle, monsieur mon époux !
» Eh ! bien ! ma belle, quand je tourne les yeux autour de moi, en me disant… comme ci-dessus : « Si je prenais un amant ?… » Il me semble que j’entends, dans mon for intérieur, une voix — celle de ma conscience peut-être — qui me répond, comme le président à Jean Hiroux demandant « qu’on lui change son gendarme : » — « À quoi bon ? ce serait exactement la même chose ! »
» Pouah ! les hommes sont bien bêtes, n’est-ce pas ?… Et combien de fois, entre nous, n’avons-nous pas été confondues de leur bêtise ?… mais ils sont encore plus ignobles !
» Tiens ?… que vois-je donc filtrer à travers la fente de mes rideaux ? — le jour ! et nous sommes en février ? Bah ?… mais il doit être sept heures. Aussi, depuis un moment, j’avais froid. — La fatigue me gagnait… la Fatigue… oh ! déesse bienfaisante, qui, chaque jour, me fait tomber quelques heures dans un lit, sous des rideaux sombres… et oublier la vie !
» Je vais me coucher, Ouragan… Pourtant ! je ne veux pas être égoïste, et t’envoyer cet épanchement sans y joindre quelques renseignements utiles à toi, pauvre chérie, qui perdrais toutes notions des choses de Paris, sur ton rocher de Monaco. Sache donc que « Feu-follet » était divine, ce soir, dans une toilette capucine, qui assortissait le flamboiement de ses cheveux, et rehaussait l’éclat de son teint mat et de ses yeux de velours noir ; que « Myosotis » en rose, avec une parure de turquoises, a failli rendre poëte ; « Fleur-de-Genêt » dont les cheveux bruns étincelaient, sous une neige de poudre de cristal, et qui semblait une comète, dans sa robe de tulle brodée de jais blanc…
» Voilà, cher bijou. — Les tailles se portent de plus en plus courtes, sans pourtant monter jusque sous le sein. Il n’est plus de bon goût d’être mince. Les artistes ont fait comprendre aux femmes, que la largeur des épaules donnait nécessairement la mesure de la taille, et qu’il était absurde de se serrer. Pour moi, je ne porte même plus de corset ; Myosotis n’en met pas davantage. — Pour les robes du soir, garde la longue traîne à larges plis. — Les jupes doivent brider sur le ventre, et ce dernier ne se dissimule plus ; au contraire ; les couturières rembourrent, d’un petit matelas les femmes-planches. — Mets du blanc ; peu de rouge. — Ne te sers pas de l’eau de *** parce qu’elle dessèche la peau, ni de la poudre de riz au bismuth. — On met des cheveux par cascades ; on se peigne moins que jamais… — La poudre de cristal t’irait bien ; mais c’est le diable ! après, pour l’ôter ; — comme la poudre blonde d’ailleurs ! — et puis, gare aux yeux ! tu sais que c’est du verre pilé.
» Les rousses sont bien heureuses, elles peuvent porter de la poudre d’or…
» Bonsoir, et, Dieu soit loué ! Je tombe de laşsitude.
» Perle-Noire. »