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Charmante et poétique figure que celle de Julie Hérouard ! Dix-sept ans, une beauté exquise, un cœur angélique, un esprit droit et fin ; candide, comme une enfant élevée dans un milieu pur et ouaté de tendresse ; épanouie comme une fleur née dans une tiède atmosphère ; radieuse comme l’être qui n’a jamais souffert, jamais senti que les caresses de la destinée, que les parfums du bonheur.
Et tandis que, sur le pont d’un vaisseau de l’Etat, le sire de Château-Gaillard gagnait l’Algérie, en pantalon garance et la feuille de route au cou dans son étui de fer-blanc, cette adorable créature mettait les premiers baisers d’amour de ses lèvres sur un bouquet de fleurs desséchées que Jean lui avait donné.
Quels avaient été les projets de ce dernier en lui laissant un amour au cœur ?
Voulait-il l’épouser plus tard ? les scrupules de conscience le gênaient assez peu pour cela. Voulait-il seulement s’en faire un champion au sein de la famille Hérouard ? ou bien torturer la mère avec l’amour de la fille ?
Lui-même n’en savait rien. Instinctivement il se disait qu’un ferment d’amour dans le cœur de cette jeune fille pouvait être, à un moment donné, un atout dans son jeu, et il y jetait ce ferment d’amour.
Que lui importait d’ailleurs que l’enfant souffrît ? Que lui importait l’effroi et le désespoir dans ce jeune cœur ? la flétrissure de cette âme vierge ? Et si la semence en germant étendait ses ravages dans une famille entière, que lui importait encore ?
Lui ! et son intérêt ! Lui ! seul sur le monde, et les autres sa proie : Les autres ? — moëllons d’un piédestal pour son ambition ; instruments au service de sa volonté ; pâture de ses besoins.
Mais il ne s’était pas fait un code sur ces bases ; c’était l’instinct qui le poussait. Il était né ainsi : personnalité formidable, appétits féroces, conscience nulle.
Quand il se trouva seul sous le ciel d’Afrique, avec le désert à l’horizon, la tente pour abri, la gamelle pour provende, des paysans mal dégrossis pour société, des sous-officiers pour maîtres, quand il dut aller à la maraude pour trouver sa vie, faire la besogne de valet d’écurie, la cuisine à son tour et l’exercice tous les matins, pour la première fois il raisonna ses instincts, se demanda où était le but, et quels étaient les moyens ?
Car tous les moyens n’étaient pas bons, et il l’ apprenait, en ce moment, à ses dépens. Il fallait donc choisir.
Les hommes, en se constituant en société, avaient combiné un ensemble de conventions auxquelles on donnait le nom de lois. Et, à chaque loi, ils avaient donné une sanction. En outre des lois positives écrites et codifiées, il existait encore une quantité de lois tacites, qui n’avaient d’autre sanction que le blâme d’autrui, mais qu’il fallait éviter d’enfreindre si l’on ne voulait se faire mettre au ban d’une sorte d’élite sociale ; et puis encore, une quantité d’autres convenances qu’il fallait respecter si l’on ne voulait s’en faire tenir à l’écart.
Or, pour parvenir à une certaine situation dans le monde, il était aussi nécessaire d’être de cette élite que d’être né. De là, interdiction absolue de divers moyens pour parvenir. De là, nécessité de présenter toujours une surface irréprochable, de côtoyer, en un mot, comme des écueils, lois positives, lois tacites et convenances, de telle sorte qu’on les pût doubler sans se heurter aux arêtes.
« Les lois, — n’est-ce pas Montesquieu qui l’a dit ? — ressemblent à des toiles d’araignées : les grosses mouches les emportent, et les petites passent au travers. »
Il pesa cet aphorisme, et se souvint, d’autre part, qu’en faisant son droit, il avait observé que, sur les pages des codes, tous les articles de loi sont séparés par des blancs…
Et ces blancs prirent pour lui une capitale importance.
Les blancs du code ? de combien de gloses ils sont le thème ? Quelles lacunes précieuses pour servir de refuge ? Quelle inépuisable mine de ressources !
Et comment lui, — l’innocent ! — il avait étudié les noirs !
— Je referai mon droit tout seul, se dit-il.
» Et les blancs du code, n’est-ce pas, d’ailleurs, mon domaine à moi, exception sociale, citoyen hors cadre ?
En même temps il remarqua encore que, dans les sociétés, la latitude de l’individu quant à la satisfaction de ses désirs, l’audace de ses entreprises, l’impunité de ses méfaits, était en raison directe de sa surface sociale.
C’était donc une chose importante que de n’oser pas au-delà de ce qu’on pouvait faire accepter.
Bref, il ne fallait pas brutaliser l’opinion, mais, au contraire, il fallait lui faire d’autant plus de concessions apparentes, qu’au fond, on voulait tenir moins de compte des contrats sociaux.
De là, l’hypocrisie.
Jusque-là, Château-Gaillard n’avait eu que l’instinct de s’imposer : interrogeait-on son origine ? un coup d’épée pour preuve de noblesse. Lui eût-on demandé comment il tenait ses cartes ? encore un coup d’épée. Tout de même si quelqu’un se fût avisé de trouver qu’il en usait mal, soit avec les jeunes filles soit avec les courtisanes.
Désormais, il sentit que si la paire de giffles et le coup d’épée étaient souvent des raisons irréfutables ou des excuses d’une invincible éloquence, c’étaient pourtant des moyens d’exception qu’il ne fallait pas employer à tout bout de champ.
Et que, dans nos sociétés bourgeoises, on se faisait sa place par d’autres errements ; car, il ne s’agissait pas seulement de se défendre, mais aussi, mais surtout, mais d’abord, de conquérir.
Au moyen âge, tel barbare revenant de la guerre s’emparait d’une pointe de rocher, y plantait un donjon, arrondissait un domaine aux alentours, et rançonnait les habitants de la plaine, les voyageurs des vallées, les navigateurs des fleuves. Le voilà seigneur, lui et ses descendants. Il s’imposait, tout était dit.
Du temps de la Renaissance, les capitaines d’aventure s’engageaient en Italie, au service du pape ou de l’empereur, de la France ou de l’Espagne ; et, ils se taillaient une principauté dans le tohu-bohu des batailles, et devenaient ici, les Sforze, et là, les Castruccio Castracani. Ils enlevaient une souveraineté de haute lutte, s’aidant du poison ou du poignard ; et tout était dit.
Aujourd’hui… sous le règne d’un roi-citoyen, « qui règne et ne gouverne pas » ; dans un pays dominé par deux cent mille épiciers, la force devait se dissimuler sous l’adresse ; le brigandage sous la légalité. Il fallait paraître honnête homme, en un mot, pour être bon corsaire, et parer toujours ses actes d’une surface unie et brillante, comme d’un bouclier de diamants. Il fallait payer ses dettes, vivre d’une fortune ou d’un gain justifiés par des apparences, se marier, n’avoir rien à démêler avec M. le procureur du roi, flatter MM. les électeurs, et même se tenir en bons termes avec son curé.
Il fallait encore savoir d’autant mieux parler qu’on voulait pouvoir plus mal agir.
Mal agir ?… d’ailleurs qu’est-ce que cela voulait dire, au fond ? Qu’est-ce qui était le Bien ? qu’est-ce qui était le Mal ? Ces mots qu’on vous apprenait à répéter, dans l’enfance, étaient plus tard des fadaises qui vous embarrassaient l’esprit et dont il fallait d’abord se défaire.
Le Bien ?… cette idée prenait sa source dans un certain rapport des faits humains, avec un idéal rêvé, par delà les nuages, et qu’on appelait : Dieu.
Le Mal ? dans un rapport de ces faits avec un autre idéal entrevu, par les esprits faibles, de l’autre côté des ténèbres extérieures…
Entre ces deux pôles, du Bien et du Mal, on plaçait le principe de l’immortalité de l’âme !… de l’Âme ?… autre fantoche, conçu par nos imaginations !
Et avec cela, on menait les hommes à qui, corollairement, on avait fait admettre des idées saugrenues de Droit, de Devoir et de Résignation.
Des mots ! des mots ! des mots !
Et, c’était pour secouer tant de mots aux oreilles des hommes de bonne volonté qu’il fallait tant d’avocats.
Le Bien ? — c’était la puissance sur autrui, la fortune à pleines mains, le plaisir à pleine coupe.
Le Mal ? — la pauvreté, l’abaissement, la privation.
L’Immortalité de l’âme ?… — l’extase d’une heure de plaisir chèrement achetée.
Le Droit ? Tous les moyens mis au service de l’intérêt !
Le Devoir ? — tous ceux propres à éluder les lois.
La Résignation ? — L’excuse des lâches, la provende des niais, l’héritage des moutons de Panurge… — et le narcotique avec lequel les mangeurs de ce monde endorment les mangés.
Et, tandis qu’il chevauchait à la suite de son escadron, par le grand soleil, ou qu’il manœuvrait à la parade, Jean de Château-Gaillard rêvait et raisonnait, cherchant son but, apprêtant ses moyens ; codifiant, pour ainsi dire, en un corps de doctrine, les éléments épars de ses instincts et de sa courte expérience.
Tout-à-coup :
— Cordieu ! n 5, lui criait le sous-officier instructeur, ouvrez donc l’œil ! vous tenez votre sabre comme un cierge !
Château-Gaillard se redressait, « ouvrait l’œil » et faisait, à souhait, l’exercice ou la parade.
Au régiment on lui trouvait l’air « muscadin » et les mains trop blanches ; et, volontiers le maréchal des logis profitait de la supériorité de son grade pour se venger de l’infériorité de son éducation, de sa tournure et de son intelligence.
C’était une consolation pour le sous-officier, fils de bonne mère, qui avait appris à lire au régiment, de pouvoir commander au soldat bâtard qui tranchait du grand seigneur et savait le latin ; de l’employer aux gros ouvrages et de le traiter, pour peu qu’il y fût maladroit, de « s. b. d’imbécile. »
Jean obéissait, dressant les fumiers devant les écuries un jour, écorchant le lendemain pour le cuisinier le gibier pris à la chaparde. Et les gros mots, comme la théorie, lui entraient par une oreille et lui sortaient par l’autre.
D’abord, il se disait que se faire mettre à la salle de police par un manant serait prodigieusement bête ; ensuite, que pour être conséquent avec ses projets, il fallait commencer par avoir de bonnes notes au régiment.
Mais dam ! comme il usait aussi de l’espèce de carte blanche tacitement laissée à nos soldats, par les chefs, quant à leurs rapports avec les indigènes ! — Ah ! les Arabes ! Comme il se faisait la main à leurs dépens ! et comme déjà, pour lui, l’Algérie était un champ de manœuvres, une arène pour l’exercice des forces.
Tout précisément il fut détaché pour le service d’un bureau arabe. Le capitaine, chef de bureau, en fit son secrétaire.
Les mois passèrent, ma foi ! là comme ailleurs, et quand le régiment fut appelé en France, Jean suivit, assez étonné de n’avoir pas trouvé le temps plus long, le service plus rude, la vie trop ennuyeuse, — et ayant d’ailleurs en poche, quelque argent.
Son régiment était dirigé sur Lyon, d’où il devait aller à Paris.