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Chapitre 10

Mme Villeroy rentra chez elle la tête haute, avec la plus grande quiétude. Avant la fin du premier jour, elle avait rétabli les domestiques dans leurs anciennes habitudes, comme si son retour avait dû être définitif. Les gens en étaient restés tout effarés et se montraient, en sa présence, fort respectueux.

Villeroy était parti le matin même afin de ne pas la rencontrer : c’est Madeleine qui, très pâle, les yeux brillants de fièvre, avait reçu sa mère à l’arrivée.

Une étreinte passionnée de sa part, affectueuse de la part de Clotilde.

— Comme tu as grandi !

Et cette minute du retour, qui avait privé l’enfant de sommeil pendant deux nuits, appartenait déjà au passé.

Mme Villeroy était montée dans sa chambre ; mais, prétextant la fatigue du voyage, au lieu de laisser Madeleine se tapir dans le petit fauteuil bas et assister à la toilette de « Maman », elle l’avait congédiée et s’était enfermée.

Ce fut un grand crève-cœur pour la jeune fille, qui s’était figuré reprendre les douces habitudes d’avant le départ. Et puis, une petite chose sans importance l’avait profondément troublée : dès le premier baiser échangé sous la voilette, Madeleine avait senti que le parfum habituel de Mme Villeroy était changé. Non pas changé, peut-être, mais modifié, elle n’aurait pu dire en quoi ; la douce atmosphère accoutumée était remplacée par une odeur plus capiteuse, qu’elle ne pouvait définir et qui lui déplaisait. Le nécessaire de toilette de Chénerol eût pu expliquer ce mystère ; mais la jeune fille devait l’ignorer.

De ce premier instant, elle eut l’impression que sa mère n’était plus la même : la « Maman » d’autrefois avait disparu pour jamais.

Seule dans sa chambre, Madeleine attendit patiemment que la toilette de Clotilde fût terminée. La femme de chambre au nez retroussé allait et venait, portant des vêtements sur son bras d’un air digne ; par la porte ouverte, on la voyait traverser le palier, et le temps semblait long à l’enfant bannie. Enfin, Mme Villeroy parut, vêtue d’une des robes qu’elle avait portées avant son départ, ornée des mêmes bijoux, toute semblable à elle-même. Madeleine s’élança d’un bond, saisit sa mère par le cou et la serra à l’étouffer.

— Maman, maman ! disait-elle très bas, sans larmes, sans soupirs, mais avec une véhémence effrayante.

— Madeleine, voyons, soyons raisonnable, dit Clotilde, en se dégageant doucement, après l’avoir embrassée. Pour une absence de huit jours, vraiment, ce n’est pas la peine de faire du drame…

Les bras de Madeleine se détachèrent et retombèrent tout doucement à ses côtés. Sa mère était changée, en vérité, si elle pouvait parler ainsi ! Lentement, elle la suivit le long de l’escalier, se demandant si tout cela n’était pas un rêve horrible.

Quand elles furent assises dans le petit salon, Mme Villeroy se tourna de côté et d’autre, inspectant les objets familiers.

— Je parie, dit-elle à sa fille, que tu n’es pas entrée une fois ici pendant mon absence. Regarde, il y a de la poussière dans tous les coins.

Madeleine baissa la tête : c’était exact.

— Où donc te tenais-tu ? Dans ta chambre ?

— Dans le cabinet de mon père, répondit la jeune fille sans arrière-pensée.

Mme Villeroy l’enveloppa d’un regard scrutateur. Était-ce un reproche ? Non, l’attitude de Madeleine ne permettait pas d’accueillir cette idée. Un silence gêné se fit autour d’elles.

— T’es-tu bien ennuyée sans moi ? reprit la mère au bout d’un instant.

Les yeux de sa fille levés sur elle lui révélèrent un monde de pensées qu’elle n’avait jamais pu soupçonner. Était-ce bien la même qu’elle avait quittée huit jours… oui, huit jours seulement auparavant ? Les yeux bleus n’avaient pas autrefois cette expression profonde et résignée, les joues n’offraient pas ce contour délié ; la bouche était moins grande ; Madeleine avait maigri, beaucoup même ; mais ce n’était pas là le principal changement. Ce qui était tout différent, c’était l’expression du visage… ou bien Clotilde n’avait-elle jamais bien regardé son unique enfant ?

— Alors, viens t’asseoir ici, dit-elle en indiquant la grande bergère où, en se serrant, elles pouvaient tenir toutes deux.

Une singulière pitié venait de la prendre pour les yeux profonds et la bouche agrandie où le sourire, fixé jadis en sa présence, flottait maintenant comme un jeu du soleil à travers les feuilles.

Madeleine obéit : elle s’assit sur le siège moelleux, mais sans l’élan de confiance qui l’eût autrefois jetée sur l’épaule de sa mère.

— Nous allons rattraper un peu le temps perdu, dit Clotilde, avec une gaieté feinte, en passant un bras autour de la taille amincie : demain, nous ferons des visites, ou, si tu aimes mieux, nous irons au Bois. Et puis, le soir au théâtre… si tu veux, à l’Opéra-Comique. Qu’est-ce qu’on donne ?

— C’est ton jour d’Opéra, fit Madeleine d’une voix grave.

— C’est juste : eh bien !… je n’irai pas. J’aime mieux t’emmener avec moi quelque part ; puisque nous voilà seules ensemble, nous nous amuserons.

Le silence retomba, plus gênant. Clotilde eut un petit frémissement nerveux. Madeleine le connaissait : c’était le précurseur des impatiences irritées.

— Maman, dit-elle bravement, courant au-devant du danger, est-ce que tu n’aimerais pas mieux que nous restions ici tranquillement, toutes seules ensemble, puisque nous avons si peu de temps à nous voir ?

Mme Villeroy fit un mouvement si brusque que sa fille se laissa glisser le long d’elle et, de là, sur le tapis, moitié assise, moitié agenouillée.

— Maman, reprit-elle d’une voix suppliante, est-ce donc vrai que tu ne peux pas rester avec moi ?

— Qui t’a dit cela ? Henri ? fit Clotilde, frémissante.

— Henri ? Pourquoi ? Henri n’est plus revenu ici…

Elle s’arrêta ; une pâleur mortelle qu’elle sentait envahir son visage la glaçait en même temps jusqu’au fond du cœur, à mesure qu’elle sentait le gouffre se creuser entre elle et sa mère adorée. Pourquoi Henri, en effet ? Elle eut peur de comprendre, au moins à demi, et fit un effort violent.

— C’est mon père qui me l’a dit, ajouta-t-elle d’une voix qui s’éteignait.

— Ton père avait bien besoin de parler de cela ! fit Clotilde avec une colère à peine dissimulée. Il aurait mieux fait de garder pour lui…

— Mon père m’a dit seulement que tu ne resterais pas, que tu repartirais bientôt.

Mme Villeroy fit un mouvement comme pour parler ; mais elle se ravisa et resta muette.

— C’est vrai, maman, puisque tu ne dis pas non, et puisque c’est vrai, papa pouvait bien m’en parler. Oh ! ma mère chérie, j’ai eu tant de chagrin ! Est-ce que tu voudras t’en aller, à présent que tu sauras tout le chagrin que j’ai eu ?

Clotilde se leva, détachant sa robe des mains fines qui la caressaient.

— Madeleine, je t’en prie, pas de scènes ! Tu ne sais ce que tu dis, tu ne sais ce que tu fais ! Je ne puis pas supporter cela ! Moi aussi, crois-tu que je n’aie pas de nerfs ? J’ai passé la nuit en wagon, j’arrive, tu me reçois avec des reproches… Si tu m’aimais, en vérité…

Elle se jeta dans un fauteuil, et des larmes, de vraies larmes, coulèrent sur ses joues de satin.

— Maman, pardonne-moi ! s’écria Madeleine, touchée dans son cœur aimant par le semblant de vérité de cette accusation. Je suis une vilaine égoïste : je n’ai songé qu’à mon chagrin ; mais je ne veux pas te faire de peine… Ma chère maman, je t’en supplie !

Clotilde se leva, saisit la tête de sa fille dans ses mains, l’embrassa à plusieurs reprises avec une violence où se trahissait un peu de remords, puis la laissa aller et sécha les yeux de Madeleine avec son mouchoir avant d’essuyer les siens.

— Nous causerons plus tard, dit-elle ; en ce moment, je suis très lasse, très énervée. J’ai besoin de réfléchir ; ne me tourmente pas et ne te tourmente pas. Ton père a eu tort de te parler de choses qu’à ton âge tu ne peux pas comprendre, de choses que je ne peux même pas t’expliquer ; plus tard tu comprendras…

Elle s’arrêta. Quand sa fille comprendrait, plus tard, ce serait bien désagréable. Clotilde savait combien l’innocente enfant aimait son père ; lorsque la vie et le mariage auraient révélé à Madeleine tout ce qu’on était tenu de lui cacher à présent, c’est peut-être au père qu’elle donnerait raison.

— Mais non, se dit Mme Villeroy, elle sera femme alors : elle saura ce qu’une femme peut avoir à supporter d’odieux ; elle se rendra compte de la passion… Et puis, tout cela est très loin.

Clotilde était absolument inconsciente de l’immoralité de ses propres pensées. Cette femme, qui n’avait vécu que dans la contemplation de sa propre personne, dont l’égoïsme n’avait été entravé dans son développement par aucun retour sur elle-même, était incapable de concevoir l’état d’esprit d’une autre femme, autrement organisée.

Une vraie mère eût reculé d’horreur devant la vision d’un avenir pareil au passé de Clotilde ; mariage sans amour, tout d’intérêt, accepté parce qu’il était le corollaire inévitable d’une jolie fortune et d’une position enviable ; maternité sans élan ni sacrifice, faite de parade et d’habitudes ; vie conjugale sans confiance, sans tendresse, sans rien de ce qui fait passer par-dessus les peines en faveur des joies ; amour coupable, passion sensuelle, et en même temps fruit d’une imagination désireuse de luxe et de grandeurs, satisfaite au prix de la paix du foyer, du bonheur de l’enfant, de l’honneur du mari, – tout cela, pour Clotilde, avait été la vie. Elle ne concevait pas un autre idéal, un destin très différent pour sa fille devenue femme à son tour.

Mme Villeroy n’avait jamais souffert ou, du moins, n’avait souffert que dans son amour-propre et sa fantaisie contrariée ; aucune fibre généreuse de son âme n’avait été torturée ni affinée. La contrainte qu’elle avait dû s’imposer en vivant auprès du mari, dont la personne lui déplaisait sans qu’elle appréciât la noblesse de son esprit et de son cœur, ne lui avait inspiré aucune idée de sacrifice ; cette contrainte, cause de menues colères et de fugitives explosions de rage, n’avait pas été une véritable souffrance.

Pas même, non plus, l’amour ressenti pour Chénerol. Cet amour, qui eût pu, jusqu’à un certain point, relever l’âme de la femme coupable par l’intensité de la lutte ou du remords après la faute, n’avait connu en réalité ni luttes ni remords : l’esprit étroit et intéressé de Clotilde, son âme vaniteuse n’étaient pas à la hauteur des angoisses qui expient. Elle avait aimé Chénerol un peu parce qu’elle avait trente-cinq ans et que sa vie s’était jusque-là passée sans amour, et beaucoup parce que la passion de cet homme très riche et très en vue lui donnerait une foule de jouissances qu’elle n’avait pas encore eues. Mariée à Villeroy, l’honnête homme n’avait jamais pu orner sa demeure que de roses en toute saison ; l’amour de Chénerol et le mariage qui suivrait rempliraient l’hôtel somptueux d’orchidées.

Son excuse est qu’elle était incapable de penser et de sentir autrement.

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