Chapitre 11
La présence de Madeleine fut loin d’apporter à Mme Villerov tous les résultats qu’elle s’en était promis. La jeune fille ne savait pas mentir et n’était guère habile à dissimuler ; l’attitude de sa mère la remplissait d’une indicible tristesse, mêlée de gêne et presque de crainte, qui donnait à son visage une expression inquiète et souffrante.
Les exhortations de sa mère à changer de figure avaient pour résultat naturel de la mettre encore plus mal à l’aise par la crainte de déplaire, si bien que Mme Villeroy, qui avait espéré faire avec elle une brillante apparition dans le monde, se vit déçue dans son attente.
L’accueil qu’on lui faisait n’était pas tout à fait ce qu’elle eût souhaité : dans certaines maisons, elle se vit reçue comme d’ordinaire ; dans d’autres, un imperceptible recul, une froideur impalpable se faisaient sentir autour d’elle ; c’était bien peu de chose, mais assez pour l’avertir. Une autre eût agi avec prudence ; Clotilde prétendit forcer la main à l’opinion et porta le front plus haut.
Chénerol n’avait pas encore reparu ; elle lui écrivait tous les jours, mais sans en recevoir de réponse. Quoiqu’il ne poussât pas le scrupule à l’extrême en aucune matière, il ressentait une certaine répugnance à l’idée d’écrire à sa maîtresse sous le toit du mari, même absent. Clotilde était donc sans nouvelles de lui, ce qui l’ennuyait fort. Non que son cœur en souffrît : elle n’était pas sentimentale ; mais telle circonstance pouvait se produire qui rendît incommode ou même dangereuse cette impossibilité de prendre ses avis. Et puis, elle était blessée dans son indépendance de cette contrainte, la dernière pourtant que dût lui imposer son mariage.
Un jour, vers cinq heures, accompagnée de la silencieuse Madeleine, elle avait fait une visite assez longue chez une des femmes les moins bien disposées pour elle, même autrefois. Clotilde n’était pas très aimée dans le monde qu’elle fréquentait. Sa grâce, qui la faisait si charmante aux yeux des hommes, était beaucoup moins admirée de ses pareilles ; on ne pouvait témoigner de froideur à la femme de Villeroy, mais on n’était pas forcé non plus de lui donner des marques d’affection. Elle s’était parfaitement arrangée, d’ailleurs, de ses relations superficielles, n’ayant rien de mieux à offrir elle-même.
Depuis son retour, elle était plus sensible, plus prompte à deviner les nuances. Sa visite s’était prolongée chez cette « amie » qu’elle sentait son ennemie, précisément par ce besoin de braver l’opinion qui la tourmentait à présent. Elle avait trouvé là deux ou trois de ces bonnes âmes nulles, qui vivraient sur un volcan sans flairer l’odeur du soufre et qui traversent le monde en semant sur leur chemin les pataquès et les méprises avec une imperturbable sérénité. C’est pour celles-là qu’elle avait déployé les trésors de sa conversation, pendant que Madeleine, autrefois choyée par la fille de la maison, demeurait muette sur son siège.
Tout à coup, la jeune fille releva la tête : au bout de la longue enfilade de salons, elle avait aperçu Henri Chénerol. Une expression de joie innocente envahit son visage avec une légère nuance de rose ; la présence de cet ami lui faisait un bien inouï. Le mur qui, depuis une quinzaine, la séparait de tout ce qu’elle avait eu plaisir à voir et à entendre, allait-il enfin tomber ?…
Henri s’était arrêté à causer avec quelqu’un dans la pièce voisine ; Madeleine pouvait le regarder à son aise : son petit cœur ne ressentait aucun trouble, mais seulement du plaisir. Rendue au monde, elle oubliait les terribles événements, la visite tardive qui lui avait fait si grand-peur ; d’ailleurs, sa mère était près d’elle ; tout cela n’avait-il pas été un mauvais rêve, et n’était-ce pas à présent qu’elle rentrait dans la réalité ?
Pendant qu’elle se laissait flotter dans ces pensées très confuses, Henri était entré et s’inclinait devant la maîtresse de la maison. Mme Villeroy, qui se levait pour partir, l’aperçut comme il se retournait, et tous deux restèrent interdits l’un devant l’autre, tant la rencontre était soudaine et imprévue. Le silence s’était fait dans le salon ; tous les regards étaient braqués sur eux ; on attendait ce qui allait se produire.
— Henri, fit négligemment Mme Villeroy, on vous voit enfin ! Que devenez-vous donc ?
Il s’inclina, incapable de répondre ; ses yeux avaient rencontré ceux de Madeleine, et il eût donné dix ans de sa vie pour la savoir chez elle, en sûreté.
— Et votre père, en avez-vous des nouvelles ? continua Clotilde, qui fût morte plutôt que de ne pas faire cette question dangereuse, poussée qu’elle était autant par son besoin de bravade que par son désir réel d’entendre parler de Chénerol.
Un petit mouvement, un léger bruit de soies froissées indiqua une attention plus grande, un affriolement de scandale tout à fait irrésistible. Les sentiments chevaleresques de Henri, développés en lui par son père, et aussi sa nature de galant homme, et puis le besoin de combattre pour Madeleine, lui arrachèrent une réponse :
— Mon père est à Menton, madame, dit-il, pendant qu’une sueur froide perlait à la racine de ses cheveux. Il revient la semaine prochaine.
— Ah ! Dites-lui donc qu’il vienne me voir. M. Villeroy sera de retour lundi, je pense. Au revoir.
Avec le plus gracieux mouvement de tête circulaire, elle prit congé de l’assemblée. La maîtresse de la maison, debout, immobile, ne fit pas un mouvement pour la reconduire. On vit Clotilde s’éloigner dans la longue file de salons bien éclairés, Madeleine auprès d’elle, comme une ombre ; puis elles disparurent.
Henri, navré, mais sentant que tout ce qu’il pourrait faire empirerait la situation, s’assit n’importe où et entama une conversation quelconque. Sa présence arrêtait les caquets ; plusieurs personnes se retirèrent bientôt à la fois, et il put les suivre alors sans trop d’affectation.
Rentrant chez lui aussitôt, il y trouva ce billet laconique :
« Venez sur-le-champ : il est indispensable que je vous parle.
« G. Villeroy. »
Sans hésiter, il se rendit à l’invitation. Dans la situation singulière qui lui était faite, rien d’insolite ou même d’inconvenant ne pouvait plus l’étonner.
Clotilde était très agitée – autant au moins qu’elle pouvait jamais l’être.
— Voyons, Henri, dit-elle en l’apercevant, vous allez m’expliquer ce qui se passe. Quelqu’un a parlé ; ce n’est pas votre père, ce n’est pas moi, ce n’est pas M. Villeroy : il faut donc que ce soit vous ?
La voix était brève, le geste était autoritaire, l’œil était dur ; Henri comprit que, même à part l’injustice de l’accusation, il n’aimerait jamais la seconde femme que son père allait prendre. Tout son sang généreux se révolta :
— Je n’ai rien dit, madame, fit-il, non sans âpreté. Mon intérêt, autant que le vôtre, me commande la discrétion, et je ne suis plus un enfant pour m’échapper en paroles imprudentes.
Clotilde le regarda bien en face, pour voir s’il mentait, et il soutint son regard avec la même assurance.
— Quelqu’un a parlé, reprit-elle en détournant la tête, avec un mouvement de colère ; nos précautions sont déjouées : l’accueil que m’a fait cette femme insolente en est la preuve… Qui ?… Voilà ce qu’il faut savoir sur-le-champ. Philippe, peut-être ?
— Non, pas lui, j’en réponds… ou, du moins, je crois pouvoir en répondre.
— Mais qui, alors ?
— Vos gens, répondit-il, presque brutalement. Tous les autres avaient intérêt à ne rien dire.
Clotilde resta atterrée.
— Comment auraient-ils pu deviner ?… fit-elle avec un visible désir de lutter contre l’évidence.
— Je l’ai vu à la figure de votre valet quand il est venu m’ouvrir la porte, le soir même : il avait une expression ignoble. En y repensant, plus tard, je me suis senti comme souffleté.
— Je le chasserai demain, fit Clotilde entre ses dents.
— Et il vous dénigrera davantage. Je vous en supplie, madame, ne faites rien sans prendre conseil.
— Et de qui ? dit-elle avec hauteur.
— De mon père, répondit-il en baissant la tête.
L’irrémédiable vanité, la sotte suffisance de cette femme lui apparaissaient pour la première fois. Et l’honneur de Chénerol allait être confié à ces mains-là, comme l’avait été celui de Villeroy, comme l’était la bonne renommée de Madeleine.
— Le conseil n’est pas mauvais, reprit Clotilde avec un demi-sourire.
La réponse de Henri l’avait désarmée.
— Mais, madame, reprit-il, incapable de se contenir, au nom du Ciel, si vous tenez à aller dans le monde, et vraiment il serait plus sage de ne point le faire, au moins n’emmenez pas Madeleine !
Elle regarda de haut en bas ce jeune présomptueux.
— Et pourquoi, s’il vous plaît ? fit-elle de sa voix la plus dédaigneuse.
— Parce que… parce que cela lui a fait du tort, parce qu’on la croira instruite de choses qu’elle doit ignorer, parce que… enfin, parce que ce n’est pas juste, elle qui n’a rien fait…
— Eh ! monsieur Henri, de quoi vous mêlez-vous ? Cela ne vous regarde pas, ce me semble !
— Cela me regarde, madame ! répliqua-t-il d’une voix ferme, en faisant un pas en avant.
Elle voulait user d’insolence, mais elle comprit avant qu’il eût parlé et demeura saisie.
— J’aime Madeleine, je veux en faire ma femme, et je ne permettrai pas qu’elle soit exposée…
— Vous avez une singulière façon de demander les jeunes filles en mariage, monsieur Henri, dit-elle avec une raillerie amère dans la voix. Il faut cependant pardonner quelque chose à un jeune homme amoureux qui perd la tête.
— Madame, fit Henri en revenant à lui, je vous demande pardon : mes paroles ont outrepassé de beaucoup ma pensée ; mais il est pourtant vrai que j’aime Madeleine, que je souffre de la voir souffrir ; il est impossible qu’elle n’ait pas senti tout à l’heure l’humiliation…
— Ma fille n’a rien senti du tout, interrompit vivement Clotilde : elle aime sa mère, elle la respecte et ne se permettra pas de l’offenser par des remarques… ou des suppositions malveillantes.
— Mais moi, madame ? Je souffre de ce qu’elle ne comprend et ne voit peut-être pas ! Je le vois, moi !
— Il ne faut pas le voir, répliqua sagement Clotilde. Personne ne peut vous obliger à voir ce qui vous déplairait, si vous vous y refusez vous-même. D’ailleurs, votre père va revenir : ce malentendu va cesser.
Henri resta abasourdi ; ce mot « malentendu » créait une situation toute nouvelle et en apparence inattaquable. Sa jeune vaillance n’avait pas appris à lutter avec des difficultés de cet ordre-là.
— Vous aimez donc ma fille ? reprit Clotilde en s’asseyant et en faisant signe à Henri de s’asseoir. C’est curieux ; l’idée ne m’en était jamais venue ! Elle est encore si enfant !
Il demeura debout, malgré l’invitation réitérée de prendre un siège, et inclina la tête en silence.
— Cela me semble singulier ! Je n’avais pas intention de marier Madeleine si jeune : je me suis mariée à son âge, et cela ne m’a pas réussi… Mais, si elle vous aime… Vous aime-t-elle, au moins ?
— Je ne me suis pas permis de le lui demander, fit Henri à voix basse.
Les questions de Mme Villeroy lui causaient une sorte de honte. Il eût mieux aimé crier son amour sur la place publique que de le voir disséquer par cette femme, – qui, sous peu, serait la femme de son père, cependant.
— Ah ! fit ironiquement Clotilde.
Elle le regarda avec curiosité, puis ouvrit la bouche pour continuer son interrogatoire ; mais il la prévint en lui adressant un salut irréprochable.
— Vous vous en allez ? dit-elle. J’ai mille choses à vous demander.
— Veuillez m’excuser, répondit-il : je suis attendu.
— Henri, voyons ! vous n’y pensez donc pas ? je serai votre belle-mère, et même peut-être à double titre ?
— Je le sais, madame, et c’est pourquoi je vous prie de vouloir bien agréer l’hommage de mon profond respect.
Il salua et la quitta avant qu’elle eût recouvré la parole.
Un sourire bizarre, à demi satisfait, effleura les lèvres de Mme Villeroy quand elle se vit seule.
— C’est un allié que j’aurai dans la place, se dit-elle ; mais, pour un allié, il a de singulières façons !
Henri, dans le vestibule, était prêt à sortir lorsqu’il s’aperçut que la porte du cabinet de Villeroy était ouverte. Sous la lampe placée sur le bureau, la tête blonde de Madeleine, penchée sur une Revue, recevait la lumière. Ses cheveux argentins, si fins, si déliés, formaient une sorte de brume lumineuse autour du visage moins distinct ; c’était si joli que tout artiste se fût arrêté pour admirer. Henri resta immobile, regardant la jeune fille, plein de pensées confuses où la tendresse avait la plus grande part.
C’était une tendresse étrange, si différente de ce qu’il avait ressenti jusque-là qu’il crut n’avoir jamais véritablement aimé Madeleine avant ce jour. L’attrait de sa frêle beauté, mêlé à la camaraderie de leur enfance, avait touché certaines fibres de son être ; mais la profonde pitié, l’émotion généreuse, le désir de reposer sur son cœur, pour la consoler, l’enfant innocente jetée soudain dans une des plus terribles tempêtes de la vie le saisirent avec une intensité douloureuse. Il aurait voulu s’approcher ; il n’osait et demeurait là, incapable de s’en aller sans lui avoir dit un mot, également incapable de trouver la parole qui rendrait sa pensée.
Elle leva la tête et le regarda : alors, il osa entrer, laissant la porte ouverte derrière lui.
— Madeleine, dit-il à voix basse, ma chère Madeleine…
Elle le regardait sans mot dire ; des larmes longtemps contenues avaient surgi dans ses yeux ; mais elle n’en avait pas honte.
— Madeleine… Madeleine à moi… Ah ! comme je vous plains… comme je vous aime !
Ils ne surent ni l’un ni l’autre quel geste les avait rapprochés ; mais la tête de la jeune fille se trouva sur sa poitrine, où il la maintenait d’une main, pendant que, de l’autre, il caressait les longs cheveux déliés qui s’attachaient à lui.
— Pauvre petite ! Pauvre chère !… Tant de peines, et vous si jeune, trop jeune pour supporter tout cela… Mais ce sera bientôt fini !
Elle releva la tête pour le regarder. Était-ce vrai ? Est-ce qu’en effet ce grand malheur dont elle était environnée prendrait fin prochainement ? Et lui, qu’y pouvait-il ?
— Bientôt, chère Madeleine, mon père reviendra, et alors il faudra bien…
Henri s’arrêta brusquement : la possibilité d’un obstacle inconnu lui apparaissait pour la première fois.
— Quoi donc ? demanda la jeune fille en se dégageant tout à fait et en écartant les cheveux qui avaient volé à travers son doux visage.
— Qu’on nous marie ! reprit-il très bas, mais avec énergie. Je vous emmènerai et je vous ferai une vie heureuse, heureuse, où vous oublierez tout ce qui se passe à présent. Encore un peu de patience et de courage, et surtout ne soyez pas triste, chérie. Je vous aime tant !
Le pas d’un domestique se fit entendre dans le vestibule. Henri s’écarta un peu, par respect pour celle qu’il aimait.
— À bientôt, Madeleine, dit-il, d’un ton ordinaire, mais en mettant la promesse de tout un avenir dans son regard et dans la pression de sa main sur les doigts tremblants de son amie d’enfance.
Il sortit ; elle resta debout, frissonnante, comme au réveil d’un rêve. Un froufrou la rendit à elle-même.
— Madeleine, où donc es-tu ? disait sa mère. Dans cette vilaine pièce froide ?…
Mme Villeroy n’avait jamais aimé le cabinet de son mari, à cause de son mari, probablement.
— Viens donc par ici : il fait bon ; nous causerons.
Docilement, la jeune fille rejoignit sa mère, laissant dans la grande pièce à demi sombre, avec le souvenir de ses années d’enfance et de jeunesse, sous l’œil du père qu’elle aimait, la nouvelle vision radieuse d’un avenir où Henri la défendrait contre toutes les misères.
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