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Chapitre 9

Madeleine présidait au déjeuner de Villeroy dans la salle à manger ; avec un soin de petite maman, elle le surveillait du coin de l’œil, veillant à ce qu’il eût sous la main tout ce qui pouvait flatter son goût.

Depuis le départ de Clotilde, elle s’était, tout naturellement, comme une eau qui suit sa pente, vouée à son père : il lui semblait n’avoir d’autre mission en ce monde que de lui éviter les ennuis de la vie. Elle n’y pouvait pas grand-chose, hormis dans les détails matériels ; mais, là, elle ne négligeait rien.

De ses petites mains sans expérience, elle avait tout à coup saisi les rênes du ménage, et la cuisinière avait été tout étonnée de s’entendre commander les repas, les domestiques tout saisis de recevoir des observations méritées sur leur négligence, alors que les uns et les autres s’étaient préparés à prendre la vie « en douceur » sous le nouveau régime inauguré par le départ de « Madame ».

Ce changement de gouvernement les avait si bien pris par surprise qu’ils s’étaient soumis sans regimber. La maison marchait bien. Villeroy n’avait souffert dans aucune de ses habitudes, et personne ne se fût douté du drame intérieur qui venait de bouleverser leur existence, à voir ce père et cette fille sortir ensemble et s’en aller lentement par les rues comme deux heureux de la vie, plus graves seulement et presque recueillis.

Ce matin-là, le visage de Villeroy avait, en plus de son expression soucieuse, de petites contractions, qui attiraient l’attention de Madeleine. Elle ne disait rien cependant, s’étant fait, depuis leur malheur, une loi de ne jamais interroger son père. Elle semblait avoir grandi ; son corps mince était encore effilé ; son joli visage avait pris une teinte nacrée, ombrée d’un peu de bleu aux tempes. Les yeux avaient beaucoup pleuré ; mais la douleur tombée tout à coup sur cette jeunesse n’avait pas encore eu le temps de s’y acclimater : la bouche avait des sourires involontaires, la caresse du regard était faite de tendresse et de confiance. À cette enfant il faudrait encore beaucoup de larmes pour perdre la fraîcheur de sa joue et de son âme.

Après avoir déposé devant Madeleine le petit plateau contenant la cafetière et le sucrier, le domestique s’était retiré : c’était là une innovation de la jeune ménagère. Villeroy remua machinalement la cuiller dans la tasse que venait de lui présenter sa fille, puis la regarda longuement. Elle répondit à cette muette interrogation par un clair regard qui signifiait :

— Je suis prête à t’écouter.

— Madeleine, dit-il, que penserais-tu si je te disais que ta mère va revenir ici ?

Le charmant visage s’éclaira d’une joie telle que le père se reprocha son imprudence.

— Pas pour toujours, reprit-il avec un peu de hâte et plus encore de gêne ; pour un peu de temps seulement.

La joie disparut comme si un nuage avait passé sur le soleil.

— Il est désirable et utile à nos… à tes intérêts, ma chérie, que la mère vienne passer ici une huitaine, une quinzaine de jours, tout au plus. Je ne puis habiter la maison durant ce temps : je m’absenterai. J’avais l’intention de t’emmener avec moi ; mais ta mère demande que tu restes avec elle… Réfléchis bien et dis-moi si tu peux faire ce qu’elle souhaite.

Madeleine était devenue très grave ; une expression de doute et de contrainte avait remplacé le joyeux élan de ses yeux et de son sourire.

— Tu t’en iras ? Je serai seule avec maman ? dit-elle, les sourcils froncés, concentrant toute son attention pour bien comprendre.

— Il le faut, c’est inévitable.

— Et tu seras tout seul ? Où iras-tu ?

— N’importe où ! répondit le père avec un geste lassé.

Les yeux de Madeleine s’emplirent de larmes, à déborder.

— Tu seras tout seul ? répéta sa voix musicale, avec un son mouillé comme un cristal qui vibre sous le choc des gouttes d’eau. Tu seras triste ?

Elle s’arrêta. Revoir sa mère, pourtant ? Aurait-elle bien le cœur de refuser cela ? Sa mère adorée, perdue tout à coup et maintenant si étrangement retrouvée. C’était comme un rêve ! Et, si elle devait s’en retourner, cette maman voyageuse, si l’on ne pouvait la retenir, Madeleine devait-elle dire non à cette joie inespérée ?

— Ne songe pas à moi, dit Villeroy, qui lisait les pensées de sa fille dans ses yeux clairs. Ta mère ne vient que pour quelques jours, comprends-le bien ; il ne peut pas être question pour elle de rester. Pendant ces jours-là, tu sortiras avec elle, comme si elle n’était jamais partie. Et puis…

— Elle s’en retournera, et nous ne la verrons plus ? dit Madeleine, très sérieuse en se penchant un peu en avant, les mains appuyées au bord de la table comme pour mieux pénétrer au cœur du mystère.

— Je ne puis encore te le dire… Mais elle ne vivra plus jamais avec toi, fit lentement le père, découragé.

— C’est donc… c’est donc tout à fait impossible, dis, père, que nous soyons encore heureux tous trois ensemble ?

Heureux ! Le cœur de Villeroy se serra comme si les quinze années malheureuses de sa vie le happaient tout à coup dans des griffes de fer.

— Impossible, mon enfant !

Une lueur rosée illumina le visage de la jeune fille. Impossible, c’est bientôt dit ! Le père ne pouvait pas savoir tout ce que Madeleine verserait de tendresse et de prières dans l’oreille de sa mère ! Est-ce que « Maman » pourrait résister aux supplications de son enfant ? Quand elle l’aurait entendue, « Maman » saurait bien faire ce qu’il fallait pour que la paix revint au logis !

Cependant, Madeleine douta. À travers les réticences maladroites, les silences subits de la valetaille, elle avait deviné quelque chose ; la brusque entrée de Henri, le soir fatal, lui avait aussi donné à penser ; sa mère n’était pas partie seule, et elle savait que cela n’aurait pas dû être. Mais sa pureté de fillette élevée à la maison ne pouvait lui révéler la gravité du danger. Puisque la fugitive rentrait au grand jour, la faute n’était qu’une peccadille. Sans doute, le coup de tête d’une femme volontaire et un peu capricieuse…

— Papa, dit-elle, j’aimerais bien à revoir maman…

« Maman ! » Les larmes tombaient maintenant, pressées, et coulaient les unes sur les autres en un mince filet le long des joues pâlies.

« Maman ! » le cri spontané de l’enfant triste, inquiet, navré ! « Maman ! » la grande ressource, la consolation suprême.

La mémoire de Madeleine ne remontait pas si loin ; mais, dans des jours très anciens, est-ce que Maman ne s’était pas penchée sur son berceau à cet appel suppliant ? Grandelette déjà, Madeleine avait regardé silencieusement Maman dans toutes les actions de la vie intime et familiale. Maman était entrée dans son cœur par les yeux, si jolie, si souriante, si chère… ah ! si chère !

Revoir Maman, c’était une joie ; pourquoi fallait-il que, désormais, ce fût une joie amère ?

— Eh bien ! dit Villeroy, profondément ému de cette douleur naïve, jusque-là si soigneusement cachée de peur de l’affliger, tu la reverras. Ne t’inquiète pas de moi. Mais, Madeleine, pas une question… pas une !

— Oh ! papa ! peux-tu penser…

— Non, je te sais honnête, droite et discrète. Mais tu ne peux pas savoir, mon enfant, combien il me coûte de faire ce que je fais. C’est un sacrifice dont tu es incapable de comprendre l’étendue ; c’est le plus grand que je t’aie fait, Madeleine, et Dieu sait…

Il s’arrêta et passa la main sur ses yeux creusés.

— Pour l’amour de ce dernier sacrifice, ma chérie, n’essaie pas de savoir… Plaise au ciel que tu n’aies jamais occasion de savoir…

Elle s’était levée et cachait son visage couvert de larmes sur l’épaule de son père qui l’embrassa longuement, mais avec la tristesse découragée de ceux qui connaissent le fond de la vie.

— Ne pleure pas ; tu es trop jeune pour les larmes… trop jeune, ah ! oui ! C’est à cela qu’il aurait fallu penser, ajouta-t-il en se parlant à lui-même.

Quelques instants après, il sortit, le dos courbé, la tête basse, comme il marcherait toujours désormais, et Madeleine, qui le regardait de la fenêtre derrière le rideau de tulle, se défendit de se demander pourquoi sa mère revenait, alors que son père ne pouvait en éprouver nulle joie.

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