Chapitre 12
— Qu’est-ce qu’il prétend, Henri Chénerol ? dit Clotilde pendant que la voiture l’emportait avec sa fille voir une pièce quelconque.
Depuis son retour, elle n’avait pas passé une seule soirée au logis, son horreur pour la maison où elle avait subi si longtemps un joug détesté s’augmentant encore d’un insatiable besoin de mouvement et de distraction.
Madeleine tourna un peu la tête vers sa mère, mais ne dit rien.
— Il m’a conté – je ne sais pas même si je l’ai bien compris – qu’il avait l’intention de demander ta main.
Madeleine ne répondit pas ; mais sa mère connaissait ses façons silencieuses et n’en fut point troublée.
— Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que tu le sais ? continua-t-elle.
— Oui, répondit à regret Madeleine.
— Tu aurais dû m’en parler, mon enfant, reprit Clotilde, ramenée à son rôle maternel et sentant la nécessité d’un peu de morale. Dans de telles circonstances, une jeune fille doit toute sa confiance à sa mère. Ce n’est même pas raisonnable… Il y a longtemps qu’il t’a fait part de ses sentiments ?
— Non, répliqua brièvement sa fille.
Cet interrogatoire, dans cette voiture, en ces termes, blessait la pudeur de son âme.
— Je t’en prie, mon enfant, sois convenable avec moi : tes manières ne sont pas acceptables. Quand t’a-t-il parlé ?
— Tantôt, avant le dîner, répondit Madeleine, froissée, humiliée, prête à fondre en larmes et se raidissant contre une faiblesse qui, tout à l’heure, sous le feu des lumières, la rendrait ridicule.
— Jamais avant ?
— Jamais !
— Tu ne t’en doutais pas ?
— Non, répondit avec sincérité la pauvre fillette, dont le martyre se terminait par l’arrêt de la voiture devant le péristyle du Théâtre-Français.
Clotilde n’en crut rien, mais l’endroit ne prêtait pas à la discussion : elle remit les éclaircissements à plus tard.
Madeleine aimait beaucoup le théâtre, où elle était allée rarement ; mais, ce soir-là, toutes ses pensées étaient ailleurs. Ce n’est pas l’amour de Henri qui la troublait : elle l’acceptait comme la consolation naturelle, équitable, des chagrins récemment tombés sur elle. Elle ne s’était jamais demandé le nom ni la nature de l’affection que lui inspirait l’ami de son enfance ; depuis qu’il était revenu du régiment, elle ne s’était point inquiétée de savoir si cette affection n’avait subi des modifications profondes ; elle l’avait aimé autrefois, elle l’aimait à présent, elle serait heureuse de vivre et mourir avec lui ; il n’y avait là rien de troublant. Ce qui jetait une perturbation angoissante dans son âme toute fraîche, toute neuve, c’était la métamorphose de sa mère.
Et, vraiment, était-ce Clotilde qui avait changé, se demandait-elle, ou bien est-ce Madeleine qui ne l’avait jamais connue ?
Il y avait de l’un et de l’autre. Assurément, l’enfant discrète n’avait pas pu deviner les révoltes sourdes, les antipathies concentrées qui se livraient bataille dans l’étroit cerveau de Mme Villeroy ; la causeuse infatigable qui fatiguait de son parlage incessant les oreilles du mari, par haine des silences lugubres pendant les inévitables repas en commun, n’avait livré aucune de ses pensées secrètes ; la « maman » que Madeleine avait adorée était une maman imaginaire, pétrie de grâce et de beauté, vêtue de soie et de dentelles, une apparition radieuse dans la studieuse monotonie des jours de classe ; elle avait remplacé les fées dans les rêveries de la petite fille, trop tôt désabusée des chimères.
Et, maintenant, aux yeux de sa fille, Mme Villeroy n’était plus qu’une femme. Non que Madeleine la jugeât : elle était encore trop jeune, trop ignorante de la vie ; mais l’auréole de cet être presque surhumain s’était évanouie ; elle n’existait que dans les yeux de l’enfant : en essuyant ses premières larmes, la fillette l’avait effacée sans le savoir.
Ces pensées mélancoliques et troublantes empêchaient Madeleine de suivre la pièce avec attention : elle regardait les acteurs sans les bien comprendre, et tout à coup elle s’aperçut que c’étaient des acteurs. Jusqu’à ce jour, elle avait vu en eux l’incarnation des personnages du drame : c’étaient Mlle de la Seiglière elle-même ou Bernard Champly qu’elle avait suivis de toute son âme ; aujourd’hui, elle voyait telle ou tel dont le nom sur l’affiche avait attiré son attention. Elle s’apercevait qu’ils avaient du rouge et du blanc, que leurs gestes, quoique naturels, étaient d’une certaine espèce, qu’ils tournaient dans un cercle étroit et se mouvaient d’une certaine façon ; jamais, en causant, elle n’avait vu les personnes changer de place ainsi sans raison : c’était de la comédie et non de la réalité. Soudain, une phrase de l’actrice en scène la fit tressaillir :
— Il y a longtemps qu’il t’a fait part de ses sentiments ? demandait une mère à sa fille.
C’était l’intonation même de Clotilde, une demi-heure auparavant.
Le faux, le convenu, le vide des sentiments de Mme Villeroy se révélèrent à Madeleine en un instant, comme ces paysages nocturnes illuminés par un éclair ; la foudre n’eût pas stupéfié davantage la pauvre enfant, qui, de cette minute, ne pensa plus à rien et se laissa aller comme une épave douloureuse.
— Tu as l’air malade, fit Clotilde quand le rideau se baissa pour l’entracte.
— J’ai mal à la tête, répondit sincèrement Madeleine.
Les habitués de l’orchestre s’étaient retournés, inspectant les loges ; plusieurs lorgnettes se fixèrent sur Mme Villeroy, ensuite sur sa fille, et revinrent sur Clotilde avec une curiosité qui n’était pas tout à fait bienséante. Elle le supporta très philosophiquement : l’épreuve de l’après-midi lui avait communiqué une force de résistance toute nouvelle et très solide.
Plusieurs porteurs de lorgnettes se rapprochèrent et se mirent à conférer ensemble ; puis les verres se braquèrent derechef sur Mme Villeroy avec insistance. Madeleine, devenue, au contraire, d’une sensibilité morbide, souffrait le martyre. La tête lui tournait ; elle se sentait défaillir.
— Maman, dit-elle tout bas, je t’en prie, allons-nous-en !
— Pourquoi ? fit Clotilde en la regardant, tout étonnée.
La pâleur de son enfant s’accentua encore ; les yeux se fermèrent, le corps fléchit ; elle la retint dans son bras gauche, pendant qu’elle se levait. Un petit brouhaha de pitié se faisait autour d’elles. Madeleine, par un suprême effort, se souleva sur sa chaise.
— La chaleur, murmura-t-elle.
Sa mère l’emmenait déjà, aidée d’une bonne vieille dame qui passait devant la porte de la loge.
Les lorgnettes avaient suivi cette petite scène avec une attention redoublée. L’air plus frais du couloir ranima Madeleine ; mais elle trouva dans le couloir du rez-de-chaussée une haie de curieux, accourus pour la voir, dont sa mère reçut les saluts avec une certaine hauteur, très différente de sa grâce indolente d’autrefois.
L’air du dehors la fit revenir à elle-même, pendant qu’elles attendaient leur voiture.
— Tu vas mieux, n’est-ce pas ? lui dit sa mère.
— Oui, maman, mais rentrons chez nous, je t’en prie.
Les regards curieux les suivaient jusque sous le péristyle. Enfin, leur voiture fut annoncée, et elles partirent.
— Qu’est-ce que tu as eu ? demanda Clotilde, dès qu’elles furent en route.
— Je ne sais pas. Oh ! maman, je t’en prie, ne m’emmène plus nulle part.
— Pourquoi ? fit Mme Villeroy avec un petit mouvement d’humeur.
— Je ne sais pas… cela me fait mal ! Je n’aime pas ces gens qui nous regardent.
Le cœur de Madeleine était trop plein. Elle éclata en sanglots.
— Allons-nous-en, n’importe où, dans un endroit où il n’y aura personne… Allons rejoindre mon père…
— Ton père ! dit Clotilde en se rejetant en arrière, avec un mouvement de révolte furieuse. Voilà une idée ! Jamais, entends-tu bien ! Jamais ! C’est lui qui t’a dit de me demander cela ?
— Mon père ? répéta Madeleine, soulevée par une force qu’elle ne se connaissait pas et qui ressemblait à de la colère. Certes, non !
— Alors, qu’est-ce qui te prend ?
— Rien ! répondit la jeune fille en serrant ses mains l’une contre l’autre. Seulement, je ne veux plus sortir ; n’exige pas cela, maman, je t’en supplie : je ne peux plus !
— Très bien ! fit Clotilde d’une voix brève.
Elle reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, la baisa au front et la quitta sans lui dire autre chose qu’un bonsoir très froid.
Le lendemain, Mme Villeroy semblait avoir oublié l’incident de la veille ; elle parla avec sa fille comme d’ordinaire. Le courrier de onze heures lui apporta plusieurs lettres, dont une lui causa une satisfaction évidente. Après déjeuner, elle demanda à Madeleine si elle voulait faire un tour en voiture avec elle.
— Nous ne ferons pas de visites, ajouta-t-elle.
La fillette, qui se reprochait déjà ses paroles de la veille, accepta avec une humble joie, faite pour toucher un cœur plus tendre, et elles sortirent ensemble.
Après diverses courses consacrées à des emplettes, Mme Villeroy se fit conduire rue de la Victoire ; le coupé de remise dont elle se servait habituellement s’arrêta devant une maison de très belle apparence.
— J’ai là une visite d’affaires qui me retiendra dix minutes, dit Clotilde à Madeleine ; tu peux m’attendre dans la voiture, n’est-ce pas ?
Madeleine ne demandait pas mieux. Sa mère disparut sous la porte cochère, et la jeune fille, appuyée contre les coussins, se mit à rêver, en regardant distraitement les passants.
Tout à coup, elle se redressa. Une figure bien connue, bien aimée, venait de se montrer : c’était vraiment Henri Chénerol qui sortait d’une maison de banque… il s’avançait sur le trottoir d’un pas alerte… Oh ! passerait-il sans voir sa petite amie ?
Madeleine ne se demanda point si c’était convenable ou non, mais elle posa instinctivement sa fine main gantée de peau de Suède sur le rebord de la glace baissée. Il n’en fallut pas davantage pour arrêter le regard du jeune homme.
De la main délicate, ses yeux remontèrent au profil.
Qu’il était doux, ce cher visage, déjà transfiguré par une douleur que peu, bien peu de fillettes de cet âge connaissent, heureusement ! Ce n’était plus la Madeleine du patinage, si rose, si gaie. C’était une autre Madeleine, infiniment plus touchante et plus précieuse, car elle avait déjà bien souffert. Si jolie, si naïvement intelligente et bonne, et tellement à plaindre !
Henri s’était arrêté.
— Madeleine, dit-il très bas.
Elle le regarda de ses yeux purs et profonds : il se tenait incliné, le chapeau à la main, sous le froid vif d’un mois de mars aigre et capricieux.
— Madeleine chérie, mon père revient après-demain… Ce n’est plus qu’un peu, très peu de patience… Si vous saviez comme je voudrais que ce fût fini ! Mais ce sera bientôt !
Elle lui souriait ; jamais il ne l’avait vue ainsi, avec ces yeux qui semblaient demander grâce, ces lèvres tremblantes et ravies, tout ce délicieux visage fait pour la joie et qui s’idéalisait dans la souffrance.
— Bientôt, chérie. Ah ! je vous aime, allez ! Vous ne savez pas comme je vous aime !
— Et moi ! murmura Madeleine tout bas, dans un soupir qui était presque un sanglot, où il entrait du regret, de la crainte et on ne sait quelle douloureuse profondeur de tendresse jusque-là non exprimée.
Il posa sa main sur celle de la jeune fille.
— Bientôt ! courage !
Un dernier regard, un salut respectueux, et il était parti.
Mme Villeroy se montrait au même moment. Elle avait les lèvres plus serrées que de coutume, et le satin de ses joues était moins rose ; mais une sorte de triomphe se lisait dans son regard.
— Avec qui parlais-tu ? demanda-t-elle aussitôt qu’elle se fut assise auprès de sa fille, pendant que la voiture retournait vers le boulevard de Courcelles.
— Avec Henri Chénerol, répondit Madeleine.
— Vraiment ! Il prend bien son temps pour te faire la cour ! Ce serait plus convenable chez moi, il me semble, que dans la rue ! Au fond, tu ne m’as pas encore dit ce que tu en penses ?
Madeleine ne répondait pas. Décidément, entre elle et sa mère un gouffre se creusait, de plus en plus large et profond ; qui pourrait les rapprocher jamais, si cela continuait ainsi ?
— Eh bien ! voyons, Madeleine, reprit Mme Villeroy, ne fais pas l’enfant. Ce jeune homme te plaît-il ? Veux-tu l’épouser, oui ou non ? L’aimes-tu ?
Le jeune amour de Madeleine, violé dans sa pudeur virginale, prit une forme nouvelle, car il lui fallait maintenant se défendre. Elle répondit d’une voix douce, mais claire et ferme :
— Oui, je l’aime et je désire l’épouser.
Mais, après cet effort, elle sentit qu’elle n’aimait presque plus sa mère, qui le lui avait imposé.
Clotilde pensa dès lors à sa fille avec un intérêt qui ressemblait à de la pitié. Pauvre petite, elle croyait à ces rêves de la jeunesse, au mariage d’amour, à la passion éternelle !… Enfin, si elle pouvait y trouver de la joie, pourquoi pas ? Ce serait toujours cela de pris sur la vie.
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