Chapitre 13
Le lendemain, Madeleine reçut une lettre de son père qui lui disait de se trouver, avec la femme de chambre, à onze heures, à la gare du Nord où elle le rencontrerait.
La vue de cette écriture, la pensée qu’elle allait revoir ce pauvre père si las et si soudainement vieilli amena des larmes dans les yeux de la jeune fille. Les larmes lui venaient facilement, maintenant, à elle, qui n’avait pour ainsi dire jamais pleuré.
Elle ne voulut point se demander si elle éprouverait du chagrin en quittant sa mère volontairement : elle écarta toutes les pensées d’un présent difficile et désagréable pour songer seulement au cher père qu’elle allait revoir.
Dix jours de séparation, pas davantage. Elle eût cru que des mois s’étaient écoulés. Aussi, lorsqu’elle l’aperçut de loin, dans la salle des Pas perdus, voûté, blanchi, plus vieux et plus affaissé encore qu’au moment où elle l’avait quitté, elle pressa le pas pour l’aborder plus vite. Le froid « au revoir » de Mme Villeroy, qui avait brûlé comme une goutte d’alcool ses yeux endoloris depuis le boulevard de Courcelles, était maintenant très loin de son esprit.
Elle monta avec son père dans un compartiment, aussitôt refermé sur eux ; ils étaient seuls. Elle passa ses bras autour du cou de Villeroy et l’embrassa longuement, tendrement, puis s’appuya sur son épaule, en fermant les yeux pendant que le train se mettait en marche.
— Tu ne m’as pas demandé où nous allons ? dit le père, qui l’avait examinée d’un regard triste.
Elle releva brusquement la tête.
— N’importe où, avec toi, père, ce sera bon.
— Nous allons passer quelques jours à Londres ; cela t’amusera-t-il ?
— Certainement !
Elle feignait la gaieté, la légère indifférence d’autrefois ; mais Villeroy ne pouvait s’y tromper : depuis qu’il l’avait quittée, sa fille, sa petite Madeleine avait fait l’épreuve de la vie ; elle avait appris à souffrir en silence et à cacher sa peine… Cruelle Clotilde ! Si, au moins, elle n’avait frappé que lui !
Pas une question ne fut échangée entre eux sur le temps de leur séparation ; pas une allusion ne fut faite à l’avenir ; ils se parlaient des choses présentes, immédiates, comme des seules intéressantes. Et, vraiment, chacun d’eux ne considérait-il pas l’autre comme l’unique sujet digne de fixer son attention ? Ils avaient tous les deux si grand-peur, réciproquement, de se perdre ! Les joues amaigries de Madeleine et les traits creusés de Villeroy suffisaient à préoccuper leurs pauvres âmes inquiètes.
Des semaines s’écoulèrent. Villeroy conduisit sa fille chez des amis qu’il avait en Angleterre, et Madeleine se laissa un peu distraire ; tout était nouveau pour elle : les allures, le mode d’existence, le mobilier lui-même ; rien ne lui rappelait ni le grand luxe français de l’hôtel Chénerol, ni le bien-être capitonné de leur demeure. Sans oublier, elle se laissait engourdir ; elle trouvait même une sorte de soulagement à vivre dans ce milieu nouveau, où rien n’éveillait des souvenirs cuisants.
Au fond d’elle-même, elle espérait bien qu’un jour ou l’autre son père la ramènerait en France, ou bien que Henri viendrait la chercher. Il le lui avait dit : elle était sûre qu’il le ferait.
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