Chapitre 14
Chénerol était rentré chez lui ; son retour n’avait pas été tout à fait aussi agréable qu’il l’eût espéré.
D’abord, sa fille l’avait assez mal reçu. Les bruits qui couraient avaient trouvé, on ne sait comment, leur chemin jusqu’aux oreilles de Mme Rodange. Qui avait parlé ? Comment avait-elle écouté ? Les petites confidences secrètes, les parlages à demi-voix, sur des poufs rapprochés dans des coins de salons mondains, avaient sans doute favorisé des propos qu’elle eût moins que personne dû entendre. Mais le monde va si singulièrement de nos jours, que les choses les plus extraordinaires se trouvent dites sans que personne en sourcille. Certaines méchantes langues prétendent qu’il en a toujours été de même… Peut-être ; cependant, les enfants parlent ou laissent parler de leurs parents avec une liberté plus grande, semblerait-il, qu’on ne le faisait autrefois.
Chénerol s’était présenté devant sa fille avec un écrin, de l’air aimable d’un père qui rapporte un cadeau ; le petit nez palpitant et les sourcils rapprochés de Marguerite, le baiser sec qu’elle lui jeta comme une pichenette, apprirent bientôt au voyageur que les apparences n’étaient plus à sauver. Certain regard railleur de son pince-sans-rire de gendre acheva de l’édifier ; il battit prudemment en retraite, trop heureux d’éviter une explication encore prématurée.
Henri s’était préparé à une scène pénible, Chénerol sut s’arranger à merveille pour l’éviter ; il prit en souriant d’un air distrait la clef de son bureau, que lui présentait son fils, posa quelques questions relatives aux affaires, approuva tout ce qui avait été fait et, sans allusion aucune à l’événement qui changeait le cours de sa vie, retourna à ses habitudes.
Au cercle, on le regardait d’un air mi-narquois, mi-interrogateur ; il n’y parut point prendre garde. Comme on lui connaissait la lame fine et la riposte acérée, on le laissa tranquille.
Tout marchait, à souhait ou à peu près. Villeroy avait fourni à sa femme le prétexte d’une instance en divorce ; celle-ci avait quitté l’hôtel du boulevard de Courcelles pour un joli petit appartement du quartier Marbeuf ; l’affaire suivait son cours, et ce n’était plus qu’une question de temps. Chénerol aurait dû être content, et il ne l’était pas.
Le regard sérieux de son fils le suivait partout, même dans des endroits dont Henri n’avait pas la moindre notion ; l’expression de ces yeux, jadis jeunes et rieurs, maintenant graves comme ceux d’un homme mûr, pesait sur le père, pareille à un reproche.
Un soir, se trouvant seuls après le dîner, ils s’étaient approchés du billard et avaient commencé une partie pour se donner une contenance ; souvent, ne trouvant rien à se dire, ils étaient embarrassés de se trouver ensemble. Chénerol était beaucoup plus fort que son fils ; mais, ce jour-là, il jouait sans entrain et sans attention.
Après avoir manqué deux ou trois coups faciles, pendant que Henri marquait ses points, obtenus sans grande peine, Chénerol dit d’un air indifférent :
— Tu sais que mon mariage aura lieu en décembre ?
Henri se sentit froid au cœur : rien n’était plus prévu, et même plus désirable ; mais l’annoncé officielle de l’événement lui faisait presque peur. Il ne sut que répondre et regarda son père, attendant la suite de cette communication.
Chénerol se pencha sur le billard, parfaitement maître de lui-même en apparence, et fit, coup sur coup, cinq carambolages ; ayant manqué le sixième, il mit du blanc et attendit que son fils eût joué. La main de Henri tremblait, car il envoya sa bille rouler sur le parquet. Un peu honteux, il la ramassa et attendit…
— Eh bien ? fit Chénerol, nerveux malgré son assurance.
Henri gardait le silence, très embarrassé, un peu irrité de l’insistance de son père.
— As-tu quelque objection à me présenter ? reprit celui-ci, pendant qu’un peu de rouge montait à ses pommettes.
— Je ne me le permettrais pas, répondit vivement le jeune homme.
Tout à coup, il eut l’intuition que jamais occasion plus favorable ne se présenterait pour parler de Madeleine, et il continua, s’efforçant de prendre un ton léger :
— Si tu voulais, père, nous pourrions faire coup double.
Chénerol le regarda, stupéfait. On a beau s’être marié à vingt et un ans, on a beaucoup de mal à s’imaginer que son enfant, à peine plus âgé, soit désireux de faire de même.
— Tu veux te marier, toi ? demanda-t-il, un demi-sourire aux lèvres.
Henri répondit par un signe de tête.
— Pauvre petit ! fit Chénerol, d’un ton mi-railleur, mi-sérieux. Tu es bien jeune !… Oui, je sais ce que tu vas me dire ; n’en prends pas la peine : c’est inutile. Dis-moi seulement en toute franchise, Henri, si tu avais cette idée… avant, ou bien si elle t’est venue… depuis. Cela ne fait rien du tout, tu comprends ; mais j’aimerais pourtant à le savoir.
Il avait posé la main sur l’épaule de son fils et le regardait dans les yeux avec une certaine inquiétude : ce père très peu père se tourmentait de la pensée qu’il avait peut-être, sans le vouloir, chassé son fils de la maison paternelle.
— J’y pensais avant, mon père, repartit Henri en lui rendant un regard d’une pareille franchise.
Chénerol, avec un très léger soupir d’aise, laissa retomber sa main. Un mouvement machinal le poussait vers le billard ; il s’arrêta.
— Et… quelle est l’élue ? fit-il avec une bonne grâce hésitante.
Henri ne répondit pas. Il reprit :
— Je la connais ?
— C’est Madeleine Villeroy, dit le jeune homme d’une voix grave.
Chénerol pâlit autant que le permettait son teint mat et peu coloré.
— Diable ! fit-il pour toute réponse.
— Tu ne vois pas d’objection, j’espère ? dit Henri avec une certaine âpreté cachée.
— Moi ? Certes non ! Mais…
Il s’arrêta : que pouvait-il ajouter ?
— Eh bien ?
— Cela n’ira peut-être pas tout seul !
Chénerol, en achevant cette phrase, alla replacer la queue qu’il tenait à la main ; il revint ensuite vers son fils et s’assit sur un des larges divans qui longeaient le mur.
— Pourquoi ? fit Henri.
Il voyait tout d’un coup ce que, depuis deux mois, il s’efforçait d’ignorer, ce qu’il avait feint de ne pas comprendre, de peur de tomber en proie à d’intolérables chagrins. C’était déjà trop que de les ressentir sourdement, sans se les avouer à lui-même.
— Mon fils, dit Chénerol, tu n’es pas un enfant, tu connais déjà un peu la vie ; peut-être, en ces derniers temps, en as-tu appris plus que ce n’eût été souhaitable, étant donné que tu es si jeune… Ne nous faisons pas de chagrins inutiles, et surtout réciproquement, n’est-ce pas ? Cela ne servirait à rien du tout…
Touché de cet appel, Henri alla s’asseoir près de son père ; mais ses yeux restèrent détournés : il n’avait pas le courage de le regarder en face.
— Tu aimes Madeleine ? continua Chénerol. Je suppose que c’est pour cela que tu veux l’épouser, car, autrement…
— Je l’aime, répondit le jeune homme avec fermeté.
— Et elle ?
— Elle sera heureuse de m’avoir pour mari. C’est une vieille affection d’enfance.
— Heureux âge ! murmura Chénerol avec un retour de son ironie naturelle. Mais il ne voulait pas blesser son fils et reprit d’un air sérieux :
— Donc, vous vous aimez ; reste le consentement des parents. Tu as le mien ; vous obtiendrez celui de Mme Villeroy…
Henri rougit à ce nom, prononcé pour la première fois entre eux ; mais Chénerol continua sans s’émouvoir :
— Reste celui de Villeroy.
— Pourquoi refuserait-il ? fit le jeune homme faiblement, comme s’il sentait l’inanité de sa défense.
Le père ne répondit pas tout d’abord ; après un silence, il dit d’un ton ferme :
— Je crains qu’il ne refuse.
Henri se leva et fit quelques pas, la tête baissée, les sourcils froncés.
— En définitive, dit-il enfin, je ne vois pas pourquoi il m’en voudrait !
— À toi, non ; à moi… oui.
Le silence régna ; les flammes du gaz, brûlant très haut, faisaient une petite musique chantante qui perçait les oreilles. Chénerol se leva à son tour et tourna légèrement les robinets ; une demi-obscurité tomba dans la grande salle.
— Tu crois, reprit Henri, qu’un homme comme M. Villeroy se laisserait arrêter par de misérables considérations de…
— De quoi ?
— D’amour-propre, mettons, quand il s’agit du bonheur de sa fille ?
Chénerol se rassit ; il ne se sentait pas aussi fort, aussi sûr de lui-même que de coutume.
— Henri, dit-il, tu parles de choses que tu ne connais pas.
Le jeune homme se retourna avec une sorte d’emportement.
— M. Villeroy est un honnête homme, fit-il, et un bon père… Je ne crois pas qu’il accepte l’idée de causer du chagrin à sa fille unique.
— Mon fils, dit Chénerol, tu parles comme un enfant. Il ne s’agit ni de Madeleine ni de toi là-dedans, et tu le sais bien. Brisons là ; tu veux épouser cette charmante fille : j’y consens de grand cœur. C’est à toi de faire le reste ; moi, je n’y puis rien.
Henri s’était assis et demeurait la tête basse, mordant ses moustaches.
— Alors, fit-il, j’irai moi-même demander la main de Madeleine à son père ?
— Je ne vois pas d’autre moyen.
Le jeune homme réfléchit encore un instant :
— Moi non plus, fit-il. C’est bon : n’en parlons plus.
Ils n’en parlèrent plus, mais ils y songeaient sans cesse, et leurs rapports, déjà tendus depuis le retour de Chénerol, devinrent sinon plus difficiles, au moins plus superficiels.
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