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Chapitre 15

Chénerol ne savait presque rien de ce qui s’était dit sur son compte pendant son absence ; il avait à peu près deviné, mais ce n’était pas tout à fait la même chose. Mme Villeroy, médiocrement intelligente, mais très fine, s’était bien gardée de se plaindre à lui de l’accueil étrange reçu par elle dans quelques maisons : elle sentait trop bien que c’eût été, en se discréditant, perdre une part de son prestige aux yeux de son futur mari. Elle menait fort bien sa barque désormais ; avertie par ses maladresses précédentes, elle sortait peu et voyait seulement des femmes inoffensives. Point de confidences, surtout. Quand on lui parlait de son mari, elle répondait tranquillement :

— Que voulez-vous ? en haussant très légèrement les épaules. Et c’était tout.

Quelques naïves s’étonnaient de ne point voir Madeleine auprès d’elle : les torts n’étaient-ils pas du côté de M. Villeroy ?

— Madeleine est en Angleterre avec des amis, répondait-elle ; à tous les points de vue et jusqu’à ce que tout soit terminé, cela vaut mieux.

Il se trouvait qu’elle avait raison.

D’ailleurs, rien à dire sur son compte. Ceux qui, au premier mot de l’aventure, avaient espéré se mettre sur les rangs, – il y a toujours dans le monde un certain nombre d’hommes prêts à s’offrir comme consolateurs ou simplement pour l’intérim, – ceux-là avaient été déconcertés ; sans être insensible, Mme Villeroy était inabordable.

Chénerol la voyait cependant ; à la première occasion, il lui fit part de la conversation qu’il avait eue avec son fils.

— Je le savais, dit Clotilde ; il me l’avait avoué.

— Vous ne m’en aviez pas parlé, fit son ami, un peu surpris.

— Je ne savais pas si c’était sérieux, et puis, franchement, Georges, j’avais autre chose à quoi songer. Madeleine étant absente, je me disais que peut-être Henri ne donnerait pas suite à ce projet.

— Y mettriez-vous opposition ? demanda Georges.

Il était toujours un peu étonné de la façon dont Clotilde envisageait les relations et les obligations de la famille.

— Moi ? au contraire ! J’approuve de toutes mes forces ! Ne voyez-vous pas, sans parler du plaisir que j’aurais à l’avoir près de moi, combien le mariage de Madeleine avec votre fils nous serait utile au point de vue mondain ?

Certes, il le voyait ! Et sa pensée, quoiqu’il ne fût guère sentimental, s’en alla sur-le-champ vers Villeroy, demeuré tout seul dans son hôtel, pendant que lui, l’heureux Chénerol, aurait sous son toit la femme et la fille de son ancien ami.

Ce que la vie des affaires et du monde lui avait laissé d’honnêteté naturelle se révolta contre cet abandon. Mais une seconde réflexion lui prouva qu’il n’y pouvait rien. D’ailleurs, ce mariage-là n’était pas fait.

Il ne put s’empêcher de le dire à Clotilde.

— Pourquoi ? demanda-t-elle avec une délicieuse inconscience.

Il tâcha de le lui expliquer.

— Vous oubliez, mon ami, répondit-elle, que, la loi prononçant le divorce en ma faveur, je pourrais peser dans la balance…

Cette fois, ce ne fut pas de l’étonnement, mais de la stupéfaction qu’éprouva Chénerol. Mais elle avait pratiquement raison, ce qu’il se vit forcé de reconnaître.

— Pourtant, ajouta-t-il, si le père ne veut pas, ni vous, ni la loi, ni personne n’y pourrez rien !

— Il y viendra de lui-même, soyez-en sûr, répliqua Clotilde : que voulez-vous qu’il fasse de Madeleine ? Auprès de lui, elle n’est pas mariable !

Une seconde fois, la pensée de Villeroy, calomnié, – oui, calomnié, car, bien que la société soit très indulgente pour les fantaisies des hommes, mariés ou non, celui-ci avait un âge et surtout une apparence qui excluaient toute idée de légèreté et qui donnaient au divorce de sa femme, pour ceux qui ne connaissaient pas le fond des choses, un air de convenance et de respectabilité, – la pensée de ce pauvre Villeroy accusé de juvéniles folies traversa péniblement le cerveau de Chénerol.

C’était pourtant vrai. Madeleine, près de sa mère remariée, serait certainement plus recherchée que dans la maison de son père esseulé, tant le monde se fie aux apparences. Et cependant, quelle iniquité !…

Chénerol s’aperçut qu’il devenait très sévère pour sa propre faute. Quoi qu’il en eût, c’était une faute : il s’en était douté en chemin de fer, le jour de leur fuite, et il en était sûr depuis bien longtemps, malgré le soin qu’il prenait d’écarter ses scrupules quand ils devenaient trop familiers avec lui. Il les écarta cette fois encore, avec l’ennuyeuse certitude qu’il les retrouverait au premier tournant de la rue, ou tout au moins le soir, sur son oreiller.

— Mais, dites-moi, qui est-ce qui va demander Madeleine à son père ? fit Clotilde avec une sorte de sourire. Cela ne peut pas être vous ; voulez-vous que ce soit moi ?

— Vous ? s’écria Chénerol.

— Il faut que ce soit quelqu’un ! Et vous n’allez pas mettre inutilement un tiers en possession de nos confidences ? M. Villeroy est si singulier ! On ne sait trop quel accueil il s’imaginera de faire tout d’abord à cette proposition.

Chénerol demeurait – comme dit le vieux Corneille en ses tragédies – « stupide ». Entre lui et ceux qui le touchaient de près, les convenances mondaines se trouvaient depuis quelque temps si singulièrement traitées, qu’il ne savait plus quel jugement porter sur les choses. Les principes de la bienséance étaient incontestablement violés ; mais à quels principes avoir recours lorsque la bienséance n’existe plus ? Pour ces situations entièrement neuves, un code de conventions nouvelles était certainement à édifier. Ce rôle de maître des cérémonies n’était pas du tout le fait de Chénerol ; mais, ici, personne ne pouvait le suppléer, et, pour ces occasions étranges, il n’existait pas de précédents pouvant former jurisprudence.

Il avait d’abord hésité ; à y mieux réfléchir, l’absurdité qui l’avait d’abord frappé dans la proposition de Clotilde lui parut quelque chose de monstrueux, et il en voulut presque à Mme Villeroy d’en avoir eu l’idée.

— Je vous remercie, dit-il après un silence qu’elle n’avait pas tenté de troubler. Henri a songé à faire cette démarche lui-même, et je crois que nous pouvons le laisser agir. Villeroy avait de l’amitié pour lui…

— Je suppose qu’il en a toujours ! fit Clotilde en levant imperceptiblement les sourcils ; cet enfant n’a en rien démérité…

Henri avait prononcé presque exactement les mêmes paroles, et son père s’en était senti attristé ; dans la bouche de Mme Villeroy, ce fut un tout autre effet. Une légère pointe d’humeur, une sorte de mécontentement qui semblait devoir s’aigrir avec le temps, lui prouva qu’entre lui et celle qu’il devait épouser existait un germe de dissentiment destiné à grandir très vite : ils n’avaient pas la même manière d’envisager leurs devoirs relativement au mari qu’ils avaient outragé.

Ce n’était presque rien, et c’était un monde.

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