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Chapitre 16

Un soir de juin, vers huit heures, Henri Chénerol s’arrêta devant un petit cottage, pareil à beaucoup d’autres, comme eux précédé d’un jardinet et rangé le long d’une route grisâtre interminable.

La lourde journée de Londres touchait à sa fin ; des véhicules sans nombre roulaient partout, ramenant les promeneurs de quelque course en renom ; mais ces bruits n’atteignaient pas le paisible faubourg, silencieux, d’ordinaire et muet ce soir-là, – peut-être parce que tout le monde était absent.

Lorsque, après des hésitations, il s’était décidé à traverser la Manche pour porter sa demande à M. Villeroy, Henri avait oublié de consulter le calendrier, et, précisément, il se trouvait débarquer en un de ces jours où la vie de Londres ne se ressemble plus à elle-même. Ahuri, ennuyé de sa personne, il avait voulu, soit pour gagner un peu de temps, soit pour tromper son impatience, reconnaître la place, afin d’arriver à coup sûr le lendemain matin… Au fond, il ressentait peut-être un secret et ridicule espoir de rencontrer Madeleine, de l’apercevoir tout au moins. Tous les amoureux ne sont-ils pas de même ?

Devant cette grille, il se trouvait fort sot ; n’osant sonner, et constatant d’ailleurs par lui-même que la maison n’était point habitée, pas même dans le sous-sol, où nul bruit ne décelait une présence quelconque, il était en train de se dire que le seul parti à prendre était de s’en retourner à son hôtel et d’y passer la nuit de son mieux, en attendant le lendemain, – lorsqu’il vit un homme âgé venir vers lui.

Instinctivement, Henri recula de quelques pas afin d’éviter toute apparence d’espionnage ; mais il se retourna presque aussitôt, au bruit léger du fer contre le fer : la grille s’ouvrait. Dans le vieillard qu’il n’avait pas regardé, le jeune homme reconnut le père de Madeleine.

— Monsieur Villeroy ! fit-il en s’avançant rapidement.

L’interpellé leva les yeux en retenant le battant de la grille.

— Pardon ! dit Henri, décontenancé ; je n’étais pas sûr que ce fût vous.

Il ne voulait pas lui dire combien le changement opéré par ces trois ou quatre mois était profond, éternel ; mais son ancien ami l’avait compris.

— Vous êtes donc à Londres ? demanda Villeroy ; tout seul ?

Henri inclina la tête : il n’osait plus parler.

— Est-ce par hasard, continua le vieil homme, que vous vous trouvez ici, devant ma maison ?

— Non, monsieur, répondit le jeune Chénerol, reprenant possession de lui-même. Je suis venu ici pour vous parler, uniquement pour cela.

Avec une sorte de soupir d’impatience, Villeroy rouvrit la grille.

— Entrez, dit-il. Je suis seul. Les domestiques sont sortis.

Il le précéda dans une petite antichambre, alluma un double flambeau et l’introduisit dans un petit salon, meublé très simplement, à la mode anglaise. Un gros bouquet de roses, sur une console, embaumait la pièce, étroite et un peu triste.

Villeroy referma la porte et s’assit. Henri restait debout ; il obéit au geste qui lui indiquait un siège. Le cœur lui battait affreusement.

— Monsieur Villeroy, dit-il d’un ton suppliant, vous trouvez bien étrange, n’est-ce pas, que je sois venu à Londres pour vous parler quand je pouvais vous écrire ?

Villeroy secoua négativement la tête.

— Rien ne m’étonne plus, fit-il lentement. Vous avez quelque chose à me dire… Est-ce de la part des autres ?

— Non, c’est de la mienne… Vous avez été très bon pendant mon enfance et ma jeunesse… Vous aurez peut-être pitié de moi… J’aime Madeleine.

Villeroy le regarda fixement ; la pâleur de son visage exsangue sembla s’accentuer encore, et ses lèvres blanchirent.

— J’aime Madeleine ; c’est une longue et profonde tendresse qui a grandi avec moi, depuis… depuis toujours, je crois bien. Je ne pourrais pas être heureux sans elle : permettez-moi de l’épouser… je vous en conjure…

Le silence et l’immobilité de Villeroy devenaient pour Henri le pire des supplices ; sans l’éclat des yeux noirs qui le regardaient fixement, il eût peut-être cru le malheureux homme foudroyé par ses paroles.

— Je vous en conjure, reprit-il à voix basse, c’est le bonheur de toute ma vie. Je sais que bien des obstacles nous séparent ; mais vous êtes trop juste et trop bon pour ne pas comprendre.

— Comprendre quoi ? demanda Villeroy.

— Que nous ne sommes pas responsables de…

— Des fautes des autres ?

Henri baissa la tête.

— En effet, dit Villeroy, vous n’êtes pas responsable… moi non plus… Et je souffre cependant.

— Monsieur Villeroy ! implora Henri avec un mouvement de confiante tendresse, comme celui qui le précipitait dans les bras de l’ami de son père, autrefois, quand il était tout petit ; si vous saviez comme tout cela m’a fait de la peine… Pour vous… ajouta-t-il tout bas… et pour elle !

— Ne parlons pas d’elle, fit le père avec un geste lent qui écartait l’idée de Madeleine. C’est de vous qu’il s’agit. Vous voulez épouser ma fille. C’est impossible.

Henri avait tellement prévu cette réponse qu’il n’en éprouva ni chagrin ni secousse ; cela faisait partie de son voyage, comme la traversée elle-même.

— Cela a l’air impossible, monsieur, dit-il avec une douceur infinie ; mais je vous assure que ce n’est pas si difficile… Si je vous avais demandé Madeleine il y a sept ou huit mois, vous auriez consenti…

— On ne lutte pas avec le fait accompli, répliqua Villeroy ; mais, parfois, on donnerait sa vie pour qu’il ne fût point.

— Pourtant, insista Henri, supposez que nous ayons été mariés…

— Je ne peux supposer cette chose, qui n’est pas : ne déplaçons point la question.

Le jeune homme resta silencieux un instant, ne sachant par où reprendre l’entretien, qui venait de s’arrêter court, dans une impasse. Villeroy s’était levé ; il fit de même et s’avança vers lui, avec tout le charme et la grâce de sa suppliante jeunesse.

— Je sais, dit-il, ce que ma démarche a de bizarre, d’inconvenant, d’invraisemblable ; mais j’aime Madeleine, monsieur Villeroy, et, si vous l’aimez…

Villeroy réprima un brusque mouvement.

— Vous n’allez pas me dire qu’elle vous aime ? fit-il avec une certaine âpreté.

— J’espère qu’elle m’aime, je le crois ! répondit fièrement Henri.

— Vous le lui avez demandé ? À mon insu ? Les yeux du père luisaient comme des éclairs d’acier.

— Non pas à votre insu, mais pendant votre absence…

Villeroy se détourna avec une expression de dégoût souverain. Henri l’arrêta en posant une main sur son bras :

— Non, dit-il avec véhémence, je devine ce que vous pensez : vous n’en avez pas le droit ; vous n’avez pas le droit de me calomnier. Vous étiez absent ; Madeleine était malheureuse ; pis que cela… elle souffrait de l’attitude de certaines gens… Mais comprenez-moi donc ! fit-il entre ses dents serrées ; ne me forcez pas à vous dire des choses qui vous blesseraient et qui me font mal… Quand j’ai dit à Madeleine que je l’aimais, c’était pour la consoler et pour la défendre !

Un frémissement imperceptible secoua Villeroy. Henri le sentit pourtant ; il retira sa main sans insister et resta debout devant lui, le regardant de ses yeux honnêtes, non pour le braver, – pour le convaincre.

— Et elle ? demanda le père sans le regarder.

— Elle ? Pauvre Madeleine ! Elle avait tant besoin d’aide et de tendresse, ce jour-là surtout !… Vous n’auriez pas dû vous en aller, monsieur, ou bien il fallait l’emmener… Oh ! je vous demande pardon !

Il courba humblement la tête devant Villeroy, le cœur déchiré de cent pensées confuses, toutes également douloureuses.

Le crépuscule obscurcissait la fenêtre, et, dans le « parlour », l’ombre se faisait plus épaisse, malaisément traversée par la lumière des deux bougies.

— On fait ce qu’on peut, dit Villeroy après un silence si profond que Henri avait entendu le tic tac inégal de leurs deux montres à travers leurs vêtements. On fait ce qu’on doit… ou on croit le faire… On est blâmé ensuite, quoi qu’on ait fait, blâmé parfois par sa propre conscience…

— Monsieur, implora Henri, profondément ému, je vous en supplie…

— On ne sait comment agir, tiraillé qu’on est par des devoirs contradictoires, continua Villeroy, qui semblait plaider pour lui-même devant un tribunal qui n’était pas la conscience de Henri Chénerol ; mais, en toutes choses, avant toutes choses, depuis quinze ans, j’ai considéré le bonheur de Madeleine.

— Je le sais, monsieur, fit Henri à voix basse. Mais… moi aussi, je veux avant tout le bonheur de Madeleine…

Le vieil homme se reprit soudainement avec un mouvement de dignité très simple et très grand.

— Madeleine, dit-il, est ma fille : vous pouvez vous reposer sur moi ; après ce que j’ai enduré pour l’amour d’elle, je crois que je puis être considéré comme un bon père ! En ce qui dépend de moi, elle sera heureuse. En ce qui dépend des autres, je ferai de mon mieux pour la protéger contre la douleur.

— Mais si elle m’aime et si vous refusez de me la donner ? s’écria Henri avec véhémence.

— Vous pensez que je suis un vieil égoïste, que je veux la garder pour moi ? Et quand cela serait ? riposta Villeroy, dont les yeux brillèrent comme au temps de son éloquente jeunesse. N’est-ce pas mon droit paternel ? Ma fille a seize ans ; que sait-elle de la vie ? Vous avez été enfants ensemble, vous avez de l’amitié l’un pour l’autre : soit. Un peu de roman par là-dessus ; vous l’avez vue pleurer : cela vous a ému, car vous êtes bon, Henri, je le sais ; et puis vous vous êtes mis dans la tête de l’épouser ? Mais il y a un gouffre entre elle et vous ! Un gouffre, vous dis-je ! Vis-à-vis de sa mère, vis-à-vis de… du mari de sa mère, que voulez-vous qu’elle fasse ? que voulez-vous qu’elle dise ? Quelle figure son innocence ferait-elle dans cet intérieur-là ? Et, vis-à-vis de votre sœur, de toute votre famille, ne porterait-elle pas le poids de la faute de sa mère, une sorte de tache originelle dont ni vous ni elle ne pourriez la délivrer ? Et le monde, que dirait-il si Mlle Villeroy épousait le fils de M. Georges Chénerol ? Y avez-vous pensé seulement ? Non ? Eh bien ! pensez-y une seule minute ! Voyons, est-ce que c’est possible ? Vous ne répondez pas ?

— Je l’aime ! riposta Henri, les yeux flamboyants.

— Tant pis ! Il ne fallait pas l’aimer ; il y a des mariages qui ne peuvent pas se faire. J’en suis fâché pour vous, Henri, ajouta Villeroy, soudain radouci. Brisons là, voulez-vous ? Nous n’avons plus rien à nous dire.

— Plus tard, plaida Henri, quand ce sera un peu oublié…

— Jamais ! Je ne permettrai jamais à Madeleine de se rapprocher de sa mère, quand même le monde entier aurait oublié ! Adieu, Henri.

Le jeune homme restait hésitant.

— Monsieur, dit-il d’une voix ferme, j’ai rempli mon devoir envers Madeleine en vous demandant sa main ; vous pensez remplir le vôtre en me la refusant ; mais croyez-vous qu’il serait juste de laisser ignorer à la chère enfant la démarche que je viens de tenter auprès de vous ?

Villeroy fit le geste d’un homme harcelé qui cherche à se défendre.

— Je fais appel à votre droiture, insista Henri. Madeleine sait que je l’aime ; je lui ai dit que bientôt elle serait mienne ; elle m’attend : trouveriez-vous juste de lui laisser penser que j’ai manqué à ma parole ?

— Elle oubliera dans le silence, dit Villeroy d’une voix troublée.

— Non, monsieur, elle n’oubliera pas : Madeleine n’est pas de celles qui oublient. Elle souffrira et pensera que je suis un malhonnête homme. Trouvez-vous juste de la laisser m’accuser ? Ne croyez-vous pas qu’il serait honorable et naturel de lui faire savoir que j’ai fait mon possible pour remplir ma promesse ?

— Je voudrais lui éviter de la peine, fit le père en se défendant.

— La douleur de mépriser ce qu’on aime est peut-être la plus grande de toutes, dit Henri sans le regarder.

Un silence se fit encore.

— Vous avez raison, dit Villeroy, prenant son parti. Je lui ferai savoir que vous êtes venu.

— Je vous remercie, répondit Henri en se dirigeant vers la porte.

Comme il allait sortir, il s’arrêta, un sanglot dans la gorge.

— Ah ! fit-il, nous avons été si heureux ! nous aurions été si heureux !

— Oui, répliqua gravement le vieil homme, notre bonheur à tous est détruit sans profit pour personne. Soyez généreux, ne maudissez pas. Quand vous aurez mon âge, vous verrez que cela sert à quelque chose. Adieu.

Henri sortit en trébuchant, la tête vide, comme un homme affaibli par le jeûne ou la veille. Au dehors, le gris des longs crépuscules d’été envahissait l’avenue, piqué régulièrement par les lueurs du gaz ; une tristesse insurmontable tombait du ciel indécis sur la terre somnolente, tristesse médiocre, presque mesquine, sans rien de la haute et large mélancolie des horizons profonds.

Il lui semblait que sa vie entière s’écoulerait dans un étroit canal aux berges monotones, sous un ciel sans clartés ; une vie sans émotions fortifiantes, sans dévouements, la vie de ceux qui n’ont rien à aimer ni à respecter. La famille s’écroulait devant lui : son père… mieux valait n’y pas penser, pour n’avoir point à le juger. Sa femme… quelle femme autre que Madeleine ? Quoi, alors ? les amours banales, les soirées dans le monde, les nuits au cercle, comme son père, le beau Chénerol ?…

Un dégoût douloureux le saisit, avec un arrière-goût de réelle amertume, comme s’il avait trempé ses lèvres dans une potion nauséabonde…

C’était là que ses rêves venaient aboutir, à vingt-deux ans ? Allait-il devenir pessimiste comme tant de ses camarades, qui prenaient le pessimisme pour étendard, alors que le fond de leur nature était tout simplement la paresse et le manque de ressort ? Ou bien jouisseur, comme… comme son père ? Mais Chénerol avait aimé ; la faute commise était le fruit de la passion ; faute, soit, mais passion : donc, excuse…

— Triste excuse, pensa Henri, avec un découragement sans fond.

Comme il tournait le coin de l’avenue, il rencontra un groupe de jeunes filles et de jeunes gens. Tous parlaient anglais, gaiement et librement, dans cette rue large et déserte, et marchaient trois ou quatre de front ; il se rangea machinalement pour leur faire place.

Une douce voix, plus modulée et plus mélodieuse, prononça quelques paroles avec l’accent français ; un rire musical, qu’il connaissait, le cloua sur place.

Le groupe avait déjà passé ; mais la lumière d’un réverbère éclaira Madeleine. C’était bien elle, avec sa démarche élégante et modeste, avec ses jolis cheveux blonds d’argent, envolés comme un nuage transparent autour de sa petite tête bien faite…

Il eut envie de courir, de la rejoindre, de l’enlever : cette jeunesse anglaise, qu’il ne connaissait pas, ne serait cependant point son ennemie. Il leur dirait : Nous sommes fiancés, et je l’aime ; nous nous marierons demain, aidez-moi ! Et ils l’aideraient, garçons et filles…

Une pensée grave, presque solennelle, lui vint, pareille à un remords. Non, il n’enlèverait point la chaste Madeleine comme Chénerol avait enlevé Mme Villeroy ; il n’attirerait point sur la vie future de la chère enfant le reproche que la société jette à celles qui ont aimé quelqu’un plus que leur devoir virginal.

Lentement, il se découvrit et resta tête nue jusqu’au moment où toute cette triomphante jeunesse eut disparu dans le gris assombri de l’avenue décroissante ; puis, triste toujours, mais réconcilié avec lui-même, il reprit le chemin de la gare. Il n’avait plus rien à faire à Londres et n’y voulait pas rester une minute de plus. Le lendemain avant midi, il était de retour à Paris.

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