Chapitre 17
Sur le seuil de la grille, Madeleine avait dit adieu à ceux qui l’avaient accompagnée ; ils s’en allèrent dans l’air gris et tiède encore, emportant le rayon de gaieté qui l’avait éclairée un instant. Le visage de son père, plus sérieux que de coutume, lui rendit aussitôt le sentiment des tristes réalités de la vie, et elle l’embrassa avec une tendresse mélancolique, comme si elle se reprochait d’avoir oublié pour quelques heures le souci pesant qu’ils devaient partager sans cesse.
Après avoir brièvement rendu compte de sa journée, la jeune fille s’apprêtait à monter dans sa chambre ; son père la retint.
— Assieds-toi, Madeleine, dit-il : j’ai quelque chose à te communiquer.
Elle pâlit et le regarda, effrayée. « Quelque chose », ce ne pouvait être qu’une nouvelle tristesse.
— Pendant ton absence, j’ai reçu une visite, une visite bien inattendue…
Elle crut que c’était sa mère : son cœur se serra de joie et d’angoisse à la fois. Elle l’aimait pourtant bien encore, cette mère qui lui avait causé tant de peine ! Seulement, dans ses pensées, elle l’appelait « pauvre maman ». Son père ne la regardait pas ; elle se fit forte contre l’émotion et fixa sur lui des yeux qu’elle s’efforçait de rendre calmes.
— J’ai appris que, pendant mon absence, pendant que tu étais à Paris avec… ta mère, tu avais vu Henri Chénerol…
Tout le sang chassé par la crainte afflua aux joues délicates de la petite Madeleine, qui baissa la tête.
— Il avait pour toi des sentiments que vos relations d’enfance avaient encouragés ; il te l’a dit, n’est-ce pas ?
— Oui, mon père, répondit bravement la jeune fille sans lever les yeux.
— Il a témoigné le désir de t’épouser ?
Le souvenir de l’heure horrible qui avait précédé cette douce minute amena des larmes brûlantes dans les yeux de Madeleine. Le bienfait qu’avaient été pour elle la présence et les paroles de Henri, c’était ce qu’elle ne saurait jamais exprimer.
— Oui, mon père, répondit-elle simplement.
— Il t’avait dit que, plus tard, il demanderait ta main…
— Est-ce qu’il ne veut plus ? fit Madeleine, incapable de concevoir un malheur autre que celui-là, mais incrédule, au fond d’elle-même, à l’idée qu’elle exprimait.
Le père la regarda, plein de pitié. Si tendre, si jeune, si douce et d’un cœur si généreux !… Pauvre Madeleine ! Quand Henri avait dit qu’elle l’aimait, Villeroy ne l’avait cru qu’à moitié.
On se figure difficilement que l’enfant grandie à votre foyer, la veille encore toute petite, en jupes courtes, les cheveux flottants sur les épaules, est devenue une jeune fille, capable d’aimer et de souffrir ! Et voilà que ce joli visage pâlissait d’une émotion qui était bien celle d’une femme… Pauvre petite Madeleine !
— Il est venu ce soir.
— Ici ? cria presque la fillette dans l’excès d’une joie débordante.
— Oui. Sois très raisonnable, Madeleine : la vie est pleine de chagrins, mon enfant… Il est venu pour te demander, et j’ai dû… tu me comprends bien, ma chérie !… j’ai été forcé de refuser.
Elle fit un mouvement en arrière, comme si le sol s’était ouvert à ses pieds.
— Pourquoi ? fit-elle avec l’impression qu’il lui arrivait quelque chose d’inouï, d’invraisemblable, de monstrueux.
— Parce que…
Le père s’arrêta. Pourquoi, en effet ? Henri lui avait fait la même question, et ce n’est pas sans embarras qu’il avait trouvé une réponse. À sa fille répondre était cent fois plus difficile.
— Parce que, dit-il cependant, en cherchant et pesant ses paroles, parce que ta mère va épouser M. Chénerol…
— Maman ? s’écria la fillette, éperdue, maman va se marier ?
C’était un tel bouleversement de sa vie antérieure qu’il noyait le souci présent. Elle avait accepté la séparation de son père et de sa mère : mais l’idée qu’un nouveau mariage pouvait faire de Clotilde la femme d’un autre homme était semblable aux suggestions de la folie. Et avec M. Chénerol ! le père de Henri !
Dans l’imagination effrayée de Madeleine se dressa, pareille à un fantôme, la pensée d’un mariage immoral, quelque chose comme l’inceste, qu’une âme d’enfant ne saurait jamais concevoir, bien que le mot puisse se présenter parfois sous ses yeux.
L’horreur fut si forte que Madeleine, vaincue, éperdue, fondit en larmes. Des larmes dans ses yeux bleus où les plus gros chagrins de son enfance n’en avaient jamais attiré, c’était plus que Villeroy ne pouvait supporter. Il se rappela soudain comment, pour la première fois, il avait vu pleurer Madeleine le jour où la femme infidèle avait déserté leur foyer, et le souvenir de cette heure d’amertume alluma contre la mère indifférente, dans l’âme du père, une colère que le mari n’avait pas connue.
— Ne pleure pas, Madeleine, je t’en prie, je t’en supplie ! dit-il en la serrant contre lui.
— Oh ! maman, maman ! répétait l’enfant, noyée dans un flot de larmes sans cesse renaissantes.
L’image de sa mère, si jolie, si brillante, déjà ternie par les jours cruels qu’elles avaient vécu seules ensemble, sombrait maintenant dans une marée montante noire, épaisse, rebutante, quelque chose comme de la boue…
Maman entrerait dans son salon, décolletée, sentant bon, duvetée de dentelles et de satin, au bras d’un homme qu’elle appellerait « mon mari » et qui ne serait pas Villeroy ? Elle présiderait à un autre intérieur ? Dans la maison de Chénerol, elle raconterait, à dîner, les histoires du jour, comme elle l’avait fait dans la maison de Villeroy, et ceux qui l’écouteraient ne seraient plus Madeleine et son père, mais Chénerol et… et Henri ? Henri qui devrait l’appeler maman peut-être ?
Tout l’être de Madeleine se souleva contre ce tableau, qui représentait pour elle quelque chose d’innommable. Son père n’avait pas besoin de lui en dire davantage ! À coup sûr, elle ne pouvait pas épouser Henri si sa mère devenait la femme de Chénerol !
Elle fit un effort suprême et arrêta ses pleurs : elle ne devait pas infliger à son pauvre père un nouveau chagrin après ceux qu’il avait déjà subis. Elle serait courageuse, elle lui montrerait qu’elle était bien sa fille, par le cœur autant que par le sang.
— C’est fini, papa, dit-elle en repoussant ses cheveux en broussailles autour de son visage.
Ses yeux étaient déjà secs ; sa poitrine pourtant n’était pas soumise et se soulevait encore en sanglots aussitôt réprimés.
— Tu as compris ? demanda-t-il ému par cette résignation subite.
— Je ne sais pas si j’ai compris, dit-elle, mais je ne pleurerai plus. Tu m’as dit que maman allait épouser M. Chénerol ?
— Oui.
— Bientôt ?
— Dans six mois à peu près.
— Il n’y a pas moyen d’empêcher ça ? fit-elle après un silence, avec une révolte soudaine.
— Non !
S’il avait pu sourire, Villeroy l’eût fait en répondant ; le ton de cette question témoignait d’une naïveté touchante et comique à la fois. Non, rien ne pouvait empêcher la mère de Madeleine d’épouser Chénerol. La loi l’eût fait ; mais n’étaient-ils pas tous d’accord pour annihiler la loi ! Que peut une loi lorsque la nécessité d’un honneur fictif veut qu’on l’élude pour sauver les apparences ?
— Il faudra supporter cela ? reprit Madeleine, dont l’indignation grandissait ; c’est trop fort !
— Elle l’a voulu, dit Villeroy.
— C’est elle !… Oui, c’est elle…
Sa voix, énergique d’abord, s’éteignit au souvenir de ce soir lugubre, de cette attente douloureuse… la chambre vide à peine éclairée, puis la lettre trouvée sur le bureau – la catastrophe – et l’arrivée de Henri… Quelle clarté effrayante, comme les lueurs intermittentes d’un incendie, jetait sur ce passé encore récent l’annonce du mariage avec Chénerol !
L’innocente Madeleine venait de comprendre dans son ensemble le drame qui la séparait de son cher compagnon d’enfance.
— Père, dit-elle en jetant au cou de Villeroy ses deux bras affectueux, ne crains pas que je t’abandonne, moi !
— Ma courageuse enfant ! murmura-t-il, plus faible qu’elle en ce moment. Ah ! si tu savais comme je voudrais te voir heureuse ! Dis-moi, Henri, tu l’aimes ?
Elle ne rougit pas, cette fois, en répondant : « Oui ».
Il se prit la tête à deux mains.
— Ah ! pourquoi, pourquoi ? gémit-il…
Puis, reprenant possession de lui-même :
— Vois-tu, Madeleine, ce mariage-là est impossible : ma fille ne peut pas épouser le fils de Chénerol. Impossible.
Elle restait songeuse, troublée ; il continua :
— Le monde n’admet pas ces mariages-là, Madeleine, et toi-même, tu ne voudrais pas d’une situation qui t’interdirait de me revoir… autrement qu’en cachette. Je ne voudrais pas, et tu ne voudrais pas…
— Cher, cher père, s’écria-t-elle en le saisissant à bras-le-corps, non, je ne voudrais pas ! Sois tranquille, je serai très raisonnable.
— Mais cela te fait de la peine ! insista-t-il en regardant au fond des yeux clairs et véridiques.
— Certainement ! Et pourtant, il n’y faut pas songer ; pas toi, du moins. Nous n’en parlerons plus, n’est-ce pas, papa ? À quoi cela servirait-il ? Rien qu’à nous faire du chagrin… C’est ça qui ne serait pas raisonnable.
Une lumière de sagesse brillait sur son doux visage un peu enflammé ; elle parlait avec le sérieux d’une femme désabusée et en même temps résignée sans amertume.
— Ah ! mon trésor ! soupira le père en mettant sur ce front pur un baiser qui consacrait son martyre.
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