Chapitre 18
Un jour d’octobre, vers quatre heures, Marguerite Rodange trottinait dans l’avenue de l’Opéra, d’un air dolent et alangui, comme une personne qui accomplit une douloureuse corvée. Son œil vague et distrait allait d’un magasin à l’autre, sans éclat et sans plaisir.
Comme elle les connaissait toutes, ces devantures assommantes ! Rien de nouveau, rien d’intéressant… Et puis, cette malheureuse avenue est peuplée d’Anglais ou d’Américains, et ces gens-là ont une si singulière façon de comprendre la mise en scène ! Ainsi, Liberty, n’est-ce pas ? dans les commencements, c’était assez drôle, ces étoffes molles drapées en l’air ; les couleurs étaient bizarres, sans contredit ; il y avait eu surtout une alliance de vert pistache et d’orangé dont les dents de Marguerite grinçaient encore ; mais, enfin, c’était curieux et « pas banal ». Et puis, c’était devenu banal, mais d’un banal comme toutes les choses « pas banales » qui n’ont pas l’esprit de changer à temps. Et tenez, en ce moment-ci, elle les voyait, les nippes de Liberty, gris et mauve, accrochées à leurs tringles de cuivre : était-ce assez lugubre ! Et, pour comble de misère, elles lui remettaient en mémoire une phrase de Stéphane Mallarmé que son père citait souvent, jadis, quand il faisait des citations drôles, – ah ! le bon temps passé ! – « Mais pourquoi ces toiles d’araignée qui tombent du plafond ? »
Rien ne la débarrasserait donc de ces souvenirs ennuyeux ? Eh bien ! oui ; elle avait eu un père amusant, jeune, plein de réflexions surprenantes ; et maintenant elle avait un père raide, gourmé, avec une tête couverte de cheveux gris, un père qui réfléchissait avant de parler. A-t-on idée de cela ? Et qui pour ses étrennes lui ferait cadeau d’une Mme Chénerol qui serait Mme Villeroy. Pas drôle, cela. Oh ! non, pas drôle du tout !
Il y avait encore autre chose de pas drôle dans la vie de Mme Rodange, et c’est ce qui la faisait cheminer d’un air si profondément dégoûté. Elle se regardait en passant dans les glaces, pour voir l’effet de son manteau, dernière création d’une maison irréprochable.
Oui, cela pouvait aller encore, pas bien longtemps, quinze jours ou trois semaines, et puis elle serait condamnée à ne plus sortir qu’en voiture : impossible de se faire voir dans cet état-là. Et le médecin qui lui ordonnait la marche ! Ces médecins, vraiment, manquent de tact d’une façon insensée ! Elle le lui avait dit, sans se gêner, et savez-vous ce qu’il lui avait répondu ?
— Vous sortirez le matin avant votre déjeuner : c’est excellent pour la santé !
Le matin avant déjeuner ! Conçoit-on cela ? Et l’hiver qui allait venir ! Pas de patinage cette année… pas de bals, pas même de dîners… Et son mari qui ne pouvait pas rester cinq minutes chez lui ! Allait-elle demeurer toute seule au coin de son feu pendant trois grands mois ? À cette pensée, elle frissonnait de la tête aux pieds.
Une consolation, cependant : il y avait la layette. Une vitrine diaprée de rubans roses, au Gagne-Petit, venait de lui rappeler ce détail. Marguerite s’arrêta devant la vitrine, adressa un sourire à deux ou trois petits bonnets vraiment très réussis et se rappela immédiatement qu’elle avait dans un tiroir des valenciennes qui lui venaient de sa mère ; il y avait là de quoi faire des merveilles. Elle y verrait dès le lendemain.
Avec tout cela, en traversant la rue, ne fallait-il pas songer aux voitures, à présent ! C’était intolérable !
Plantée sur le bord du trottoir, elle attendit pendant trente secondes.
— Il y a au moins une heure que je suis là ! se dit-elle au moment où la dernière voiture passait.
Elle regarda de côté et d’autre, allongea le cou, puis se risqua et se trouva sur l’autre rive, saine et sauve, non sans une sorte de déception. Pas d’aventure ? Pas de petite frayeur ? Décidément, la vie n’était pas tenable dans ces conditions-là.
Tout à coup, la mauvaise humeur de Marguerite s’envola, comme une troupe de pierrots en battant des ailes.
— Madeleine ! fit-elle, arrêtée net. D’où sors-tu ? Voilà six mois qu’on ne t’a aperçue !
— Nous avons voyagé, répondit Mlle Villeroy. Oh ! Marguerite, comme je suis contente de te voir !
— Et moi, donc ! Seulement, est-ce bête que ce soit dans la rue ! Viens un peu avec moi, par ici.
Elle adressa un signe de tête quelconque à Mlle Poulain, qui escortait Madeleine, pour lui indiquer de les suivre, et prit la rue des Pyramides, se dirigeant vers les Tuileries.
— Voyons, Madeleine, on ne disparaît pas comme cela sans crier gare ! Je ne pouvais pas t’écrire, tu comprends, mais j’aurais tant aimé te voir !
— Moi aussi, répondit Madeleine avec un soupir qui partait du fond de son pauvre petit cœur.
Le souvenir de son frère fit à la mémoire de Marguerite une piqûre aiguë qui lui conseilla un peu de prudence ; mais la diplomatie et la singulière petite femme étaient brouillées depuis trop longtemps pour se réconcilier à si courte échéance.
— Tu as grandi, fit-elle pour ne pas laisser tomber la conversation ; tu as maigri… tu as l’air horriblement sérieux.
Madeleine sourit avec un peu de gêne.
— On vieillit, dit-elle ; mais toi, tu es superbe ! jamais je ne t’ai vu une mine pareille.
— Oh ! moi, c’est une chance ! Je ne me suis jamais si bien portée, c’est vrai, et pourtant, c’est bien ennuyeux, va !
— De se bien porter ?
— Non, ce bébé qui va venir.
— Un bébé ? Oh ! que tu dois être contente ! s’écria Madeleine, joyeuse.
— Moi ? oh ! pas du tout ! C’est vieux jeu comme tout, ce que tu dis là, ma chère enfant ! Les bébés, ça remonte à l’Empire, – au second, Monsieur, Madame et Bébé ; – au premier aussi ; seulement, dans ce temps-là, on les appelait les « défenseurs de la patrie », et maintenant ce sont des petits « fin-de-siècle ». Fin-de-siècle, tu sais ce que ça veut dire ?
— Non, avoua humblement Madeleine.
— Moi non plus. C’est un mot qu’on emploie à présent ; depuis le temps que ça dure, on peut espérer que ça va bientôt finir.
— Comment, reprit la jeune fille, tu n’es pas contente d’avoir un bébé ?
— Mais si, bien entendu ; quand il sera là, ce sera très bien : je lui aurai des petites robes et des capotes… On en fait d’étourdissantes en ce moment-ci. Mais, d’ici là, il y a encore de quoi s’ennuyer… pas mal. Et puis, tu sais ? nous déménageons. Nous allons rue Fortuny.
— Tu quittes l’hôtel ? demanda Madeleine avec un grand serrement de cœur.
— Il le faut bien !
— C’est trop petit ?
— Ce n’est pas cela ; en sacrifiant le fumoir ou un des deux cabinets de toilette, on aurait très bien pu s’arranger ; mais René ne veut pas…
Elle s’arrêta maladroitement.
— À cause du mariage ? demanda Madeleine, qui avait légèrement pâli.
— Eh ! mon Dieu ! oui ! Nous la verrons, tu comprends, on n’est pas brouillé pour cela… Et puis, vraiment, sacrifier le fumoir, c’était beaucoup demander à mon mari… Ma pauvre Madeleine !
Elle avait passé son bras sous celui de son amie et le serrait contre elle de toute sa force ; la jeune fille marchait, les yeux baissés, silencieuse..
— Marguerite, fit-elle tout à coup, entrons dans les Tuileries et causons : on ne nous dérangera pas. Je vais envoyer Mlle Poulain faire des emplettes ; il ne fait pas très froid : nous allons nous asseoir. Veux-tu ?
— Je veux bien ! répondit la jeune femme avec résignation. Quoique cet entretien menaçât d’être terriblement mélancolique, elle ne pouvait cependant pas s’y soustraire.
Cinq minutes après, elles étaient assises sur deux chaises.
— Que dit-on de ce mariage ? demanda Madeleine.
Ses lèvres tremblaient, mais elle était bien décidée à boire la coupe jusqu’à la lie.
— On dit, – on dit que c’est bête comme tout ! répliqua laconiquement Mme Rodange.
— Mais blâme-t-on beaucoup ma mère ? insista son amie.
— Il y a du pour et du contre. Il y a des gens qui disent qu’on ne comprend pas comment elle a pu vivre si longtemps avec un mari grincheux comme ton père : ce sont les hommes. Et d’autres qui trouvent qu’elle a eu tort de s’en aller avec le mien : ce sont les femmes, – en général. Voilà !
— Et toi ? demanda Madeleine, la tête baissée.
— Moi ? Je trouve qu’elle aurait dû rester chez elle, bien entendu, et songer un peu à toi !
— Que dit-on de moi ?
— On te plaint beaucoup, ma pauvre petite.
— Et… Et Henri ? fit Madeleine sans oser la regarder.
— Il s’est conduit comme un homme. Il s’est mis à piocher, je ne sais quoi ; il travaille dix heures par jour. On ne le voit plus que le soir.
— Est-il bien ? a-t-il l’air content ?
— Il est bien ; mais il n’a pas l’air content. Il n’y a vraiment pas de quoi, tu sais ! Ces mariages, sans noce, sans rien à l’église, c’est très mal vu ; sans doute, il y a des personnes à qui cela ne fait rien ; mais pour le monde, c’est gênant. Je grogne contre Bébé ; mais, au fond, je trouve qu’il est venu bien à propos : il me dispensera de pas mal de corvées cet hiver. Et l’an prochain, c’est si loin ! on oublie si vite ! Les gens se figureront que c’est arrivé il y a dix ans !
— La vois-tu ? demanda timidement Madeleine.
— Qui ?
— Maman…
Marguerite posa affectueusement sa main sur celle de sa petite amie.
— Pardon, fit-elle, je suis une étourdie, mais je ne suis pas méchante : ne crois pas que je l’aie fait exprès. Si je la vois ? Non. Je l’ai vue une fois, il y a quinze jours : mon père m’a dit de lui faire une visite ; j’ai obéi. Comme je vais cesser de me montrer, je ne serai pas forcée d’en faire d’autres.
— Comment est-elle ?
— Tu ne la vois donc pas ?
Sur le signe négatif de Madeleine, elle continua :
— Elle est plus jolie et plus fraîche que jamais. Une fraîcheur invraisemblable, et, il n’y a pas à dire, ce n’est pas de la poudre ni de la peinture : c’est de la vraie peau !
— Je le sais, fit Madeleine avec un sourire navré.
Elle songeait aux heures passées en admiration devant sa mère, l’hiver précédent, quelques mois à peine auparavant… Et maintenant elles étaient séparées par l’infini !
Un mouvement de Mme Rodange avertit son amie que Mlle Poulain réapparaissait sur la terrasse des Feuillants.
— Il va falloir nous séparer, dit-elle ; quand nous reverrons-nous ? Dieu le sait ! Ce qu’il y a de plus sot dans tout cela, Madelon, c’est de nous avoir rendues étrangères l’une à l’autre… Non, pas étrangères, mais tu comprends bien ce que je veux dire ? J’aurais bien aimé t’avoir pour sœur, petite Madeleine. Tu ne vas pas pleurer, au moins ?
— Je ne pleure guère ! répondit la jeune fille avec un sourire qui n’était ni triste ni résigné, mais empreint d’on ne sait quelle confiance héroïque.
— C’est vrai ! Je ne t’ai jamais, mais jamais vue dans les larmes. Ce n’est pas comme moi ! Te rappelles-tu quels déluges ? Enfin, est-ce donc vrai que ce mariage est impossible ?
— Mon père le dit, répliqua Madeleine de sa voix calme.
— Le fait est que, si quelqu’un doit le savoir… Et puis, vraiment, je ne vois pas comment on pourrait… Ça ferait une drôle de famille. Allons, Madelon, au revoir… Dieu sait quand. Personne ne nous regarde ? Vite, embrassons-nous ! C’est ridicule comme tout, mais c’est bien bon tout de même.
Elles s’embrassèrent à deux reprises, coup sur coup, comme des pensionnaires. Mlle Poulain était encore à quelque distance.
— Je dirai à Henri que je t’ai vue, fit Marguerite, avec un petit mouvement nerveux.
— Non, je t’en prie !
— Pourquoi ?
— Je ne voudrais pas qu’il eût de la peine à cause de moi…
— De la peine ? Tu ne le connais pas ! Il ne se consolera jamais, tu l’entends bien, Madelon ? Mais personne n’en saura rien, que moi, qui le devine, et toi, à qui je le dis. Quand par hasard on prononce ton nom devant lui, il a ici, vois-tu, dans la mâchoire, un petit mouvement nerveux qui dure un peu de temps… Il broie du noir, et il le broie avec ses dents ; mais il a l’air d’un homme qui travaille et qui ne s’ennuie pas. Je ne lui croyais pas tant de caractère que ça.
Mlle Poulain était tout près, cette fois, Madeleine n’eut rien à répondre. Elles se séparèrent à l’anglaise, avec une poignée de main, et sans plus rien se dire, elles remontèrent l’escalier qui conduit à la rue de la Paix. Le jour baissait déjà, et le gaz, dans la rue de Rivoli, formait à perte de vue un fil de perles d’or. Un passant qui la regardait fit peur à Marguerite, qui se rapprocha de son amie.
— Viens-tu chez le pâtissier, en face ? dit-elle. Je meurs de faim.
— Non, merci, je rentre, fit Madeleine en souriant ; sa compagne d’enfance avait toujours témoigné une tendre inclination pour les petits gâteaux, vers la fin de l’après-midi.
— Moi aussi, dès que j’aurai trouvé une voiture. Ce n’est pas une heure pour être seule, à pied dans les rues… Mais le pâtissier sauve tout : c’est un refuge et, au besoin, une contenance… Et puis, en face, il y a l’hôtel Continental…
— Veux-tu que nous te reconduisions ? fit Madeleine en hésitant.
Marguerite éclata de rire.
— Me chaperonner ? Toi, par-dessus le marché ! Ce serait trop comique ! Non, Madelon, tu peux m’abandonner à mes propres ressources !
Elle ouvrit la porte de la pâtisserie ; son amie put la voir, saluée dès son entrée par toute une famille de connaissance, s’installer sur une chaise, une assiette à la main, le plus confortablement du monde.
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