Chapitre 20
Mme Chénerol ne se trouvait pas à plaindre ; mais c’est son mari, qui était devenu singulièrement nerveux, agacé, sensible à maintes picoteries que jadis il ne semblait pas ressentir.
Depuis le retour de Londres, pas un mot n’avait été échangé entre Henri et son père au sujet de Villeroy ou de Madeleine. Ce silence était pour Chénerol un supplice bien cruel. Sa nature bon enfant le portait aux confidences et réclamait l’échange.
De plus, Henri, traité par lui presque autant en ami qu’en fils, était accoutumé à lui parler à cœur ouvert. La bouche s’était fermée ; le cœur aurait-il fait de même ? Chénerol n’osait pas chercher à le savoir.
Et Marguerite avait quitté l’hôtel. C’était là une chose douloureuse entre toutes.
Lorsqu’il s’était fait construire cette somptueuse et trop vaste demeure, Chénerol avait, d’un coup d’ongle, rayé sur le plan toute une série de pièces parfaitement fastueuses et inutiles.
— Cela, c’est le petit hôtel de ma fille, avait-il dit ; je veux, quand elle se mariera, qu’elle soit absolument chez elle, et qu’elle y soit bien.
L’architecte était un homme de goût, et il avait carte blanche ; il construisit pour la future mariée une véritable bonbonnière, où rien de ce qui peut plaire ne fut oublié.
La bonbonnière était vide maintenant. L’imperturbable Rodange avait, un soir, annoncé à son beau-père, au cercle, entre une partie de billard et une autre de cartes, que l’hôtel était devenu trop petit et qu’il en avait loué un, rue Fortuny.
— Mais pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? commençait Chénerol, abasourdi. En perçant une porte, je vous aurais donné…
Il s’arrêta devant le monocle de son gendre, froidement fixé sur un point éloigné de la paroi. Non, ce n’était pas pour une porte ni pour une chambre de plus ou de moins que René se résignait à quitter ses chères habitudes, que Marguerite s’en allait mettre au monde dans une maison étrangère l’enfant du sang des Chénerol…
— Faites comme vous voudrez, dit-il avec un geste de fausse insouciance : rien ne vaut la liberté d’agir à sa guise. Je ne vous gênais guère, pourtant, ne put-il s’empêcher d’ajouter avec une nuance de regret dans la voix.
Sur-le-champ, son gendre lui parla d’un cheval sauteur d’obstacles acheté récemment par un de leurs amis, et qui n’avait jamais voulu sauter depuis qu’il avait changé de maître. Il ne fut plus question de l’hôtel.
Mais, jour après jour, Chénerol, en sortant le matin, rencontra devant sa porte soit une civière chargée de tableaux, soit une voiture de meubles ; le déménagement se faisait petit à petit, ainsi qu’il était rationnel et commode de l’effectuer. Ce furent autant d’épingles enfoncées dans le cœur du père, qui n’en parla jamais.
Il aimait tendrement et avec orgueil cette gamine mal élevée, pétillante d’esprit et de drôlerie, jolie à croquer, et avec cela parfois très sensée. Quand la dernière voiture de déménagement fut partie, un peu après le petit coupé qui emmenait la jeune femme vers son nouveau logis, il sembla à Chénerol qu’un grand trou venait de se creuser dans sa vie.
Le concierge balayait sous le vestibule vitré commun aux deux entrées, pourchassant avec ardeur, sous l’œil du maître, quelques brins de paille obstinés ; Chénerol regarda la porte du petit hôtel, restée béante, et, lentement, comme attiré malgré lui, entra.
Les meubles enlevés avaient laissé sur les peintures, sur les murailles, de grandes places plus claires ou plus sombres ; la place des tableaux était restée marquée sur les tentures ; dans le salon, l’emplacement de la chaise longue où Marguerite était souvent étendue depuis quelque temps se voyait au tapis, non encore décloué, plus fatigué à cet endroit-là.
Chénerol s’arrêta devant la cheminée de marbre blanc, où une curieuse guirlande de fleurs et d’amours grimpait des deux côtés jusqu’au plafond pour rejoindre la frise pareille qui courait autour de la muraille. C’était une de ses grandes folies, la décoration de cette pièce. Il s’était ruiné en marbre blanc, disait Marguerite avant son mariage. Rien ne lui avait paru trop cher, trop luxueux et trop élégant pour l’enfant chérie. Du marbre blanc et du velours rose pâle, c’était une folie, en effet ; mais Marguerite était si jolie dans ce cadre unique à Paris, peut-être au monde…
Elle était partie ; le marbre était resté ; malgré les instances de son beau-père, Gaston n’avait pas voulu emporter cette décoration, qui, disait-il en style d’huissier, faisait partie de l’immeuble. Que ferait-on de l’immeuble à présent ? Le louer à des étrangers ? Le cœur de Chénerol se soulevait de dégoût à cette pensée. Si Henri se mariait, celui-là peut-être voudrait l’habiter…
Henri ne songeait guère à se marier ; très assidu le matin à son cabinet de travail, il passait souvent l’après-midi dans quelque bibliothèque.
— Mais que pioches-tu donc comme cela ? demandait le père.
— J’ai des trous dans mon éducation : je les bouche, répondait évasivement le jeune homme.
Un jour, Chénerol rencontra dans son escalier un professeur d’italien.
— L’allemand et l’anglais ne te suffisaient donc pas ? dit-il à son fils en déjeunant.
— Je veux savoir toutes les langues de l’Europe, répliqua Henri sans le regarder.
— Pour lire les auteurs dans l’original ?
— Précisément.
Tous deux éclatèrent de rire ; mais ce rire était forcé, comme presque toute la gaieté qu’ils se témoignaient entre eux maintenant.
Lorsque Chénerol revint à Paris avec sa femme, mû par une vague appréhension, il entra dans la salle à manger un peu avant l’heure du déjeuner, le premier jour.
Son cœur se serra, et, pourtant, il en était sûr d’avance : la table ne portait que deux couverts. Sur sa demande, il apprit que M. Henri était sorti et ne devait pas rentrer pour le déjeuner.
Il ne rentra jamais plus pour le déjeuner, M. Henri.
Son père, le rencontrant dans la salle de billard un peu avant le dîner, le soir même, lui dit simplement :
— Tu dînes avec nous ?
— Si tu m’invites, répondit le jeune homme, sans sourire.
Chénerol passa son bras sous celui de son fils et le serra contre sa poitrine sans rien dire. Ému, Henri se tourna vers lui ; ils étaient de même taille ; silencieusement, il baisa la joue qui se trouvait près de la sienne, puis détourna la tête.
Ils restèrent ainsi un instant, se tenant le bras ; puis leur étreinte se relâcha, et ils parlèrent de choses indifférentes. Ce qu’ils avaient souffert, pendant cette demi-minute, nul ne le sut jamais.
Henri devint l’hôte intermittent de cette maison paternelle dont il avait été l’âme joyeuse. Mme Chénerol lui témoignait la même bienveillance banale, déployait pour lui la même grâce enjouée que, jadis, dans la maison de Villeroy. Par moments, il se demandait s’il ne perdait pas la tête et s’il dînait chez son père ou bien chez leur vieil ami…
Hélas ! la figure délicate de Madeleine n’était plus là, à sa gauche, où il avait coutume de la voir, car on les mettait toujours ensemble, comme des enfants, au bout de la table…
Très peu de semaines de cette vie-là avaient suffi pour rendre Chénerol impressionnable et susceptible. Lui dont la bonne humeur était proverbiale, il avait des accès de silence morose et des préoccupations bourrues.
— Ferait-il de mauvaises affaires ? se demandaient en tremblant ceux qui avaient imité ses opérations de bourse.
Non, le mal d’argent n’était point celui dont souffrait Chénerol ; cette plaie-là n’est pas mortelle, dit un proverbe, et le mari de Clotilde était atteint dans sa vie intime la plus sacrée.
Son mal cruel, c’est qu’il n’aimait plus Clotilde. Il l’avait désirée ardemment, quand elle était la femme de son ami ; le flirt savant organisé par Mme Villeroy avait tenu en haleine cette passion toute sensuelle, et le remords qui s’y mêlait lui avait donné un air de tendresse auquel il avait pu se méprendre.
Marguerite avait eu raison, dans son irrévérencieuse malice, de dire que son père avait été élevé sous le régime de la romance ; malgré les côtés positifs et réalistes de sa nature, Chénerol avait un fonds de romantisme avéré, ou plutôt un besoin de romanesque que sa vie avait mal assouvi. C’est là ce qui l’avait fait se marier à vingt ans, et c’est là ce qui, à quarante-cinq, venait de le précipiter dans l’irrémédiable folie de son second mariage.
Dès son arrivée à Paris, au retour de leur équipée, il avait pu se convaincre de ce qu’il avait entrevu dès la première heure, pour ainsi dire : d’abord, de la vilenie de son action et, ensuite, du néant de cette passion soi-disant invincible. Mais l’esclandre étant devenu, en quelque sorte, public, malgré toutes les précautions qu’il croyait avoir prises, il lui était impossible de retourner en arrière, même s’il l’eût voulu.
Chénerol avait de l’honneur ; il se sentait engagé jusqu’au bout vis-à-vis de Clotilde : il l’épousa donc, mais, depuis bien des mois, il avait cessé de l’aimer. À peine était-il touché, de temps en temps, par la beauté incontestable de sa femme, qui s’épanouissait de plus en plus ; comme une rose coupée à point et placée dans un cristal de Bohême, Clotilde, à l’hôtel Chénerol, fleurissait dans l’éclat le plus triomphant de son éblouissante beauté.
Elle s’était établie dans sa nouvelle vie sans hésitation, sans trouble apparent. Parfois, Chénerol s’étonnait de ce calme, et, parfois, il en ressentait une sorte d’impatience. Quoi, pas de soucis, pas d’inquiétude ? pas de doutes angoissants sur l’attitude du monde à son égard ?
Il n’avait pas dormi, lui, pendant les quelques nuits qui avaient précédé leur premier bal, et elle n’avait jamais paru si reposée.
— C’est une grâce d’état, se disait-il, non sans une secrète aigreur. Cela fait sans doute partie de sa beauté ! Elle est calme pour ne pas avoir de rides !
C’était une explication, mais elle n’était point satisfaisante. Pas un regret ; – il n’était pas question de remords ; Clotilde, évidemment, n’était pas organisée pour ressentir ce genre d’émotion. Mais pas un regret pour sa fille, qu’elle n’avait plus revue, qu’elle ne reverrait peut-être jamais ?
Brutalement, un jour, Chénerol jeta le nom de Madeleine dans un de leurs entretiens, courts et insignifiants. Clotilde le regarda d’un air interrogateur.
— Vous l’avez vue ? dit-elle.
— Non, et j’en suis bien fâché ! C’est une brave et loyale enfant que j’aime de tout mon cœur. Nous sommes très coupables envers elle, Clotilde ; nous lui avons fait beaucoup de mal…
— Nous ? Pas le moins du monde, mon ami ! rétorqua Mme Chénerol. Sans l’inconcevable entêtement de son père, ne serait-elle pas maintenant la femme de Henri ? Son père seul est à blâmer, et je le trouve inexcusable.
D’un mouvement emporté, Chénerol avait gagné la porte ; il se ravisa et revint à sa femme. Sans rien dire, il lui prit la main, qu’il baisa, puis sortit avec plus de calme. Était-ce bien la faute de Clotilde si elle raisonnait ainsi, et la nature, en la faisant si belle, n’avait-elle pas jugé à propos de lui refuser d’autres dons ?
C’est de la sorte que, sur le tard, Chénerol apprit une philosophie dont, jusqu’alors, il ne s’était pas douté.
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