Chapitre 21
— Papa ! regarde-la… elle te ressemble, c’est positif ! C’est même prodigieux comme elle te ressemble !
Chénerol, penché sur la petite face, rouge et plissée, tout embéguinée de dentelles, y cherchait une ressemblance avec sa propre figure et, tout désireux qu’il fût de l’y constater, n’arrivait pas à s’en convaincre.
— Comment, tu ne vois pas ? insista Marguerite ; la bouche et le menton, c’est tout à fait toi ! Petite fille, faites la grimace à votre grand-père : il se conduit très mal avec vous ; il renie son sang.
L’enfant exécuta, en effet, une grimace si drôle et si prolongée que Chénerol, terrifié à l’idée de l’entendre crier, la remit aux mains de sa nourrice. Il vint s’asseoir près du lit de sa fille, ému, content, intimement bouleversé d’une joie que, depuis bien longtemps, il n’avait pas ressentie.
Elle le regardait avec de bons yeux, sa Marguerite, comme autrefois, dans ses petites maladies d’enfant, lorsqu’il trouvait moyen, si absorbé qu’il fut par les exigences de sa vie, de venir lui donner les potions qu’elle ne voulait prendre que de sa main. Les détails comiques et touchants de l’enfance revenaient à l’esprit du père et de la fille pendant qu’ils savouraient la douceur de ce moment paisible : c’était comme un arrêt dans la vie tourmentée de Chénerol, et ce repos lui semblait délicieux.
— Que tu es gentil d’être venu comme cela, tout de suite ! fit-elle, avec un brillant humide dans ses yeux rieurs. Sais-tu qu’il n’est pas huit heures du matin ? Je t’ai fait réveiller de bien bonne heure ; mais une fois n’est pas coutume !
— Je ne dormais pas, répondit Chénerol.
Il n’ajouta pas que, depuis trois nuits, dans l’attente de ce coup de sonnette, il n’avait pas fermé l’œil. Ah ! pourquoi n’était-elle pas restée sous son toit ! C’eût été si bon d’entrer à toute heure ! Ici, c’est presque en étranger qu’il se présentait…
— Mon mari dort, reprit la jeune femme. Le pauvre garçon, il n’en pouvait plus de fatigue ! À cinq heures, quand tout a été fini, je l’ai envoyé se coucher, – et je t’ai fait prévenir. Seulement, tu vas t’en aller, papa, parce qu’il ne faut pas que j’aie la fièvre ; je n’ai pas encore dormi… Je n’aurais pas pu dormir avant de t’avoir vu.
Profondément touché, Chénerol mit un baiser sur le front de sa fille, qui le lui rendit sur la joue.
— Tu diras à Henri de venir me voir, n’est-ce pas ? Je l’attends avec impatience ; il faut qu’il embrasse sa nièce. Ah ! et puis, père, écoute… Tiens, donne-moi mon buvard, qui est resté là, sur la table, hier soir…
— Tu ne vas pas écrire ? fit le père, inquiet.
— Non, non, un mot seulement. Vite, un crayon, une feuille de papier, une enveloppe. Tiens le buvard pendant que j’écrirai.
Peu rassuré, mais sans résistance, Chénerol obéit : Marguerite griffonna cinq mots, puis écrivit un nom et laissa son père enfermer le billet dans l’enveloppe.
— Là, et maintenant, fais porter cela, dit-elle en retombant sur son oreiller, toute rose de l’effort et souriante.
— Tu ne pouvais pas me dicter ? demanda Chénerol. C’est donc bien mystérieux ?
— Toi ? impossible ! Et je ne veux pas le demander à René.
Machinalement, Chénerol regarda le nom et fit un brusque mouvement.
— Madeleine ? Tu l’as donc revue ?
— Il y a plus de trois mois ; j’ai même été bien sotte, ce jour-là ; j’ai parlé comme une nigaude. Je veux la voir ; j’ai quelque chose à lui dire. Penses-tu que son père lui permette de venir ?
— Je… je suppose, fit Chénerol, en hésitant. Après tout, depuis que sa fille n’habitait plus chez lui, les obstacles n’avaient-ils pas diminué de beaucoup ? Allons, je m’en vais ; je reviendrai ce soir.
— C’est cela, et dis à la garde qu’on m’amène Madeleine dès qu’elle viendra, sans la faire attendre. Au revoir, papa, tu es un ange !
Elle lui jeta un baiser, avec un petit signe de tête tellement semblable à ceux de la fillette d’autrefois, qu’il sortit tout troublé et ne retrouva pleine possession de lui-même qu’en rentrant chez lui, où l’attendait son repas du matin.
Madeleine préparait le thé de Villeroy lorsque la lettre de Marguerite lui fut remise. Ne reconnaissant pas l’écriture, elle la mit de côté et ne l’ouvrit qu’après avoir servi son père.
— Oh ! fit-elle en rougissant de plaisir, Marguerite a une petite fille, et elle me prie d’aller la voir.
— Qui ? demanda distraitement son père.
— Marguerite Rodange.
Elle s’arrêta court, effrayée, et regarda Villeroy. Il avait posé sa tasse sur la table, sans doute parce que sa main tremblait. Un silence se fit.
— Elle te demande d’aller la voir ? À l’hôtel ?…
Une indignation contenue faisait vibrer la voix du vieil homme.
— Elle demeure rue Fortuny depuis deux mois. Tu ne le savais pas ?
— Non… Et toi, comment le sais-tu ?
— Je l’avais rencontrée, en octobre : elle me l’avait dit.
Le silence retomba dans la salle à manger, mal éclairée par un jour blafard d’hiver.
— Elle demande à te voir ? fit le père gravement.
— Oui, papa ; mais tu comprends que…
Elle s’arrêta, ne sachant comment achever sa phrase.
— Cela te ferait-il plaisir ?
— Oh ! tant de plaisir ! Mais je ne voudrais pas te causer de peine ou seulement d’ennui…
Il approuva de la tête. Pauvre Madeleine, depuis un an, ne vivait-elle pas tout enveloppée en lui, préoccupée de lui seul, dévouée comme personne ?… Et Marguerite avait été son unique amie.
La pensée de cette petite fille, née le jour même, évoqua chez Villeroy le souvenir de la naissance de Madeleine, si délicate et si tendre aussi. L’image de cette enfant à peine éclose à la vie était faite pour apaiser toutes les colères, calmer tous les orages.
— Eh bien ! dit-il à Madeleine, tu peux aller la voir ; mais une fois seulement et quand il n’y aura personne avec elle. S’il y avait quelqu’un, tu n’entrerais pas. Tu me comprends ?
— Oui, père, et je te remercie, fit-elle en l’embrassant. Quand pourrais-je y aller ?
— Demain, si tu veux, dans l’après-midi ; je suppose que sa famille la voit le matin.
Ils n’échangèrent plus une parole à ce sujet. Le lendemain, vers deux heures, Madeleine sortit avec Mlle Poulain, après avoir embrassé son père, qui ne lui fit pas de questions.
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