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Chapitre 22

Madeleine aurait voulu prolonger toujours le chemin qui la conduisait chez son amie ; le grand désir inquiet qu’elle éprouvait de la revoir était mêlé d’une sorte de crainte délicieuse, qui lui coupait légèrement la respiration. Quelque chose l’avertissait que sa visite dans cette maison ne saurait se passer sans aventure imprévue : tant de circonstances diverses pouvaient se présenter ! Elle le souhaitait un peu et elle en avait très peur.

Depuis la soirée de Londres où son père lui avait fait part de la demande de Henri, la jeune fille avait vécu dans une sorte de claustration morale dont il lui semblait sortir pour la première fois. Dans cette âme très jeune et très tendre, la ruine du foyer avait produit une commotion dont elle ne s’était pas encore remise ; la démarche de son ami d’enfance lui avait causé une joie profonde, très peu mêlée d’amertume, en réalité.

À seize ou dix-sept ans, l’amour n’apparaît pas en maître de la vie, comme il le fera plus tard, à moins que ce ne soit chez une jeune fille particulièrement précoce ou naturellement sensuelle. Il vient en visiteur presque mystique : tel l’ange Gabriel apparut à Marie. Descendant avec douceur dans cette âme fraîche, il y répand une clarté pour ainsi dire lunaire ; plus tard, un autre amour pourra la brûler des ardeurs du midi ; à cette heure, toute de grâce, il n’apporte que des émotions pures. Aussi la jeune fille qui n’a encore goûté à aucun des poisons savoureux de l’existence subit-elle cette influence avec une sorte de surprise recueillie ; elle s’écoute aimer ; n’ayant encore appris à rien exiger de son visiteur céleste, elle se contente de peu, et parfois même s’endort dans son rêve, ne souhaitant pas qu’il devienne jamais une réalité.

Madeleine avait tendrement aimé son ami de toute la vie ; le jour où il lui avait promis la fin de sa misère morale, elle avait ouvert son cœur à cette parole de consolation. Elle n’avait pas été au-delà. Sa véritable innocence ne lui avait fait entrevoir aucun des obstacles qui s’opposeraient à ce mariage ; elle y avait cru comme les fidèles croient à l’Évangile.

Henri était venu, il avait accompli sa promesse. Elle lui en savait gré ; elle le trouvait noble et généreux d’être venu la chercher dans la solitude, dans l’exil, dans cette sorte de honte mal définie qu’elle ressentait désormais à la pensée de sa mère.

Villeroy avait déclaré le mariage impossible : elle s’était bravement résignée, sans arrière-pensée de blâme pour ce père intransigeant. Elle ne pouvait pas épouser le fils de Chénerol ; c’était la faute de sa mère. Sa honte mal définie prenait une forme plus solide ; en effet, c’était un grand malheur, une grande pitié que sa mère, autrefois adorée, fût en butte à des jugements sévères, à des propos dénigrants ; elle devinait que leur nom était dans toutes les bouches ; elle en souffrait, parfois jusqu’à la torture ; elle n’osait pas, à certains jours, se montrer dans la rue, de peur qu’un passant pût dire à un autre :

— Tiens, voilà la fille de Mme Villeroy… Chénerol… tu sais ?

Tout regard un peu accusé la faisait rougir et presser le pas. Et les regards n’étaient pas rares, car, autrefois jolie, Madeleine devenait exquise, et ses fins cheveux argentins, qu’elle essayait vainement d’assagir en torsades serrées, faisaient, en dépit d’elle, à son visage nacré une incomparable auréole. Elle ne rêvait plus que de quitter Paris, de s’enfuir avec son père dans quelque endroit perdu où personne ne les connaîtrait ; si elle l’avait osé, elle aurait demandé à Villeroy d’inscrire un autre nom sur les registres d’hôtel, quand ils voyageaient.

Elle n’avait fait aucune visite, recherché aucune ancienne relation. Deux ou trois parentes plus ou moins éloignées s’étaient offertes pour la chaperonner : elle avait décliné les propositions, préférant sortir avec la vieille Mlle Poulain, qui, depuis des années, la conduisait à ses cours.

— Mais tu n’iras pas dans le monde avec Mlle Poulain ?

— Je n’irai dans le monde avec personne.

Et, vraiment, personne ne l’avait vue. Son père continuait à recevoir ses amis, politiques et autres ; il dînait de temps en temps chez quelqu’un d’entre eux, veuf ou célibataire ; mais il n’avait plus paru à aucun dîner privé, et n’avait invité que dans l’intimité la plus stricte un ou deux à la fois tout au plus de ceux qui lui tenaient au cœur.

Cette visite à Marguerite était donc pour Madeleine une sorte de rentrée dans la vie sociale, et, sans se l’expliquer à elle-même, elle ressentait un peu de fièvre joyeuse. Elle s’arrêta le cœur battant devant le petit hôtel ; elle le connaissait bien : depuis deux mois, au cours de ses promenades, elle était passée devant dix fois.

En pressant le bouton du timbre, elle éprouvait au cœur l’émotion d’une femme qui va à son premier rendez-vous. À sa question, le valet de chambre ayant répondu que Madame était seule et avait donné ordre de recevoir Mademoiselle dès que Mademoiselle se présenterait, Madeleine sentit le poids qui l’oppressait disparaître de ses épaules. Tout allait donc à son gré ? Depuis bien longtemps, elle n’avait éprouvé d’impression analogue.

— Te voilà enfin ! fit Marguerite en l’apercevant.

Madeleine n’osait pas aller l’embrasser : elle n’était jamais entrée dans la chambre d’une si jeune maman ; son amie lui fit signe, et elles échangèrent un gros baiser de pensionnaires.

— Assieds-toi et ne dis rien, fit Mme Rodange. Nounou va te montrer le trésor.

Le trésor fut en effet présenté aux yeux gourmands de Madeleine, qui avait une envie folle de l’embrasser, mais qui n’osait seulement respirer.

— La voilà, notre fille ! N’est-ce pas qu’elle est belle ?

Madeleine répondit oui, avec une sincérité complète ; la pouponne eût été dix fois plus rouge, plus ridée, plus rechignée, qu’elle ne l’en eût pas moins considérée comme une merveille.

— Nounou, dit Marguerite, mettez la petite sur les genoux de Mademoiselle et allez voir s’il n’y a pas de lettres pour moi.

La monumentale nourrice, carrée depuis l’encolure jusqu’au bas de ses jupes, sortit avec la majesté d’un éléphant qui se déplace.

— Quelle cathédrale, n’est-ce pas ? fit la jeune mère en pouffant de rire. Quand elle porte ma fille, j’ai peine à tenir mon sérieux : on dirait une géante flamande. Tu sais, ces grands bonshommes aussi hauts que des maisons, qu’ils promènent dans les rues ? Et la mignonne ne semble pas, dans ses bras énormes, plus grosse qu’une petite baigneuse en porcelaine.

Madeleine souriait, regardant le petit paquet de broderies endormi sur ses genoux.

— Tu peux l’embrasser, va, elle ne se réveillera pas : c’est la sagesse en personne, une toute petite sagesse… tout ce que j’avais de sagesse en moi, enfin…

Elle soupira légèrement et resta un instant pensive. La respiration presque insensible de l’enfant rythmait pour Madeleine les secondes de ce silence délicieux. Elle se pencha enfin sur la petite face placide et l’effleura de ses lèvres délicates.

— Je tenais à te voir, reprit la jeune maman, d’abord parce que je t’aime. Mais il y avait autre chose… Te rappelles-tu les sottises que je t’ai débitées quand nous nous sommes rencontrées avenue de l’Opéra ?

— Tu ne m’as pas débité de sottises, commençait Madeleine…

— Si, je t’en ai débité, et d’énormes ; ne me contrarie pas, ça me rendrait malade. Je t’ai dit que ça m’ennuyait d’avoir un bébé ; ce qu’il y a de pire, c’est que c’était vrai ! Ça m’ennuyait positivement, et ça m’a ennuyée jusqu’à avant-hier soir… Et puis, quand j’ai senti que la chérie arrivait… tu ne peux pas te figurer comme cela a changé ma manière de voir ! Et je voulais te dire que je n’étais qu’une sotte, et que c’est un grand bonheur, et que je suis très, très contente !

— Je savais bien que ce serait comme cela ! fit lentement Madeleine.

— Comment, je ne t’avais pas scandalisée ?

— Pas du tout. Je te connais bien ; très souvent, tu dis des choses que tu ne penses pas au fond, et tu ne sais pas toi-même que tu ne les penses pas ; mais je ne m’y suis jamais trompée.

— Voyez-vous, cette Minerve ! fit Mme Rodange, émerveillée. Eh bien ! puisque je ne peux te rien cacher, ma confession est faite.

Elles restèrent longtemps sans se parler, se souriant seulement de temps en temps. Madeleine avait pris sur son doigt une des petites mains rouges de l’enfant, qui la serrait de toutes ses forces, et elle riait doucement de tant d’énergie chez un si petit être.

La nourrice reparut, avec des lettres sur un plateau.

— Lis-les-moi, dit Marguerite à son amie. On ne me permet pas de remuer, et si tu savais comme c’est fatigant de ne pas pouvoir bouger !

Docilement, Madeleine ouvrit les enveloppes les unes après les autres. C’étaient des mots de bienvenue sur des cartes, pour la plupart.

— Quelle corvée ! murmura Mme Rodange quand ce fut fini. Et penser qu’il faudra encore remercier ! Mon pauvre mari gagne sa vie à présent.

Madeleine la regardait sans comprendre.

— Oui, il gagne sa vie comme un prolétaire ! Ou un secrétaire ! Il écrit des cartes et des bouts de lettre pendant au moins quatre heures par jour. Et il a horreur de ça ! Je le plains, mais je crois que ça va lui former beaucoup le caractère. En général, il a beaucoup gagné, en ces derniers temps.

Madeleine se leva ; la nourrice avait remis la fillette dans son berceau, et l’espèce d’ennui qui accompagne les visites aux malades commençait à planer dans la chambre.

— Tu reviendras ? fit Marguerite en la retenant par la main.

— Je ne sais pas… Mais je suis bien contente de ce que tu m’as dit. Au revoir, ma chérie.

Elles s’embrassèrent, puis Madeleine jeta un dernier regard au berceau et se dirigea vers le seuil ; un secret désappointement l’attristait à son insu : rien n’était arrivé, après tout !

La porte s’ouvrit, et la femme de chambre annonça du dehors :

— M. Henri Chénerol.

Madeleine s’arrêta, frappée d’un grand coup au cœur. Comme elle l’aimait, mon Dieu ! comme elle l’aimait ! Et, tout à l’heure, encore, elle n’en savait rien, tant elle s’était habituée à vivre sans lui !

Henri entra, cherchant des yeux le visage de sa sœur, si bien que, d’abord, il ne reconnut pas Madeleine. Elle était restée immobile, n’osant reculer et ne voulant pas sortir sans qu’il l’eût au moins vue. Elle n’avait pas cherché cette joie-là ; elle pouvait bien en jouir, puisque le destin la lui envoyait !

— Henri, dit Marguerite, c’est Madeleine…

— Madeleine ! fit-il en se retournant brusquement.

La nourrice regardait de ses gros yeux ronds de bête placide ces belles gens du monde qui avaient de si drôles de façons. Dans son pays, on ne faisait point tant de cérémonies pour se dire bonjour !

La présence de cette femme et la crainte de causer de l’émotion à Marguerite paralysaient le jeune homme au point de l’empêcher de parler ; mais ses yeux n’avaient pas quitté ceux de sa petite amie, qui le laissait y lire toute son âme, sans rougeur et sans arrière-pensée.

— Nounou, mon bouillon ! dit impérativement Marguerite.

La nourrice disparut. Henri prit Madeleine par la main et la ramena vers sa sœur.

— Madeleine, dit-il, quoiqu’il regardât Mme Rodange, votre père vous a dit ce que j’étais venu faire à Londres ?

Elle inclina la tête à plusieurs reprises sans cesser de le regarder.

— Eh bien ! ce que je voulais ce jour-là, je le veux encore et je le voudrai toujours. Et vous ?

— Je veux ce que voudra mon père, dit Madeleine sans trouble et sans hésitation.

Tant de fois elle avait pensé à la possibilité de cette rencontre ; elle avait si bien deviné ce qu’il lui dirait que ses réponses étaient toutes prêtes.

— Il est triste, continua-t-elle, il serait seul ; je ne veux le chagriner d’aucune façon. Mais je vous remercie, Henri, et je suis bien heureuse de vous avoir rencontré.

— Cela veut-il dire que vous m’aimez ? demanda-t-il.

— Je n’aimerai jamais que vous ! répondit-elle avec cette grâce mélancolique qui était chez elle un attrait suprême.

La porte s’ouvrait : on voyait apparaître sur un plateau une assiette couronnée d’un bol de porcelaine.

— Adieu ! fit Madeleine en retirant sa main de celle de Henri. Je m’en vais le cœur content. Adieu, mes chers amis.

Elle glissa hors de la chambre si légèrement qu’ils eurent la notion de son départ seulement après qu’elle était déjà au bas de l’escalier. Dans le petit salon d’attente, elle retrouva Mlle Poulain et l’entraîna au dehors avec plus de vivacité qu’elle n’en déployait de coutume.

Comme elle tournait le coin de la rue, un coupé venait à sa rencontre ; machinalement, elle regarda, et un grand frisson la cloua sur place.

— Oh ! Madeleine, fit Mlle Poulain tout bas, c’est votre mère ! Qu’elle est changée !

C’était Mme Chénerol, en effet. Le cocher tournait avec précaution, la rue étant embarrassée. Madeleine put voir tout à son aise le visage autrefois adoré de sa jolie « maman ». Elle était changée, en effet, la belle Mme Chénerol, et pourtant, on la proclamait plus belle que jamais. Sa beauté n’était plus celle qui avait charmé les yeux de l’enfant et de l’honnête chaperon, tranquille et reposée dans son placide égoïsme. Le semblant de passion éprouvé pour Chénerol, les petites difficultés matérielles d’un divorce et l’épanouissement des convoitises au milieu d’un luxe recherché avaient donné au visage de l’ex-madame Villeroy une expression plus hardie, plus altière, plus matérielle. Madeleine n’aimait pas cette mère-là, mais pas du tout ! Qu’était devenue l’autre, celle qui s’habillait le soir devant la grande armoire à glace en causant avec sa fillette ?

Les chevaux reprirent le trot, et l’apparition s’évanouit. Madeleine et Mlle Poulain continuèrent leur route ; mais la joie apportée par Henri au cœur de sa petite amie avait disparu dans le trouble douloureux de cette nouvelle rencontre.

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