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Chapitre 23

— Vous voyez souvent Madeleine ? demanda à Mme Chénerol une des amies qu’elle visitait le plus fréquemment.

C’était une belle personne d’âge moyen, de vie régulière sans qu’on pût la qualifier d’exemplaire, une de ces femmes dont on a parlé, mais dont rien n’a jamais prouvé la faute. Contrairement à la plupart de ses semblables, en vieillissant elle avait pris des vues très larges ; son aphorisme préféré était qu’on a droit à l’indulgence, comme on a droit à la lumière ; avec cela, maintenant, veuve et très correcte dans ses relations, mais ayant pour principe que la passion justifie tout, pourvu que le mariage vienne justifier la passion. Clotilde avait trouvé en elle un bon combattant, toujours prêt à la défendre.

— Madeleine ? répondit Mme Chénerol ; mais je ne la vois pas ! Son père me l’a refusée une fois pour toutes.

— Ce n’est pas possible ? Le divorce a pourtant été prononcé contre lui ?

— Bien entendu, répondit la divorcée ; mais on prend les arrangements qu’on veut… M. Villeroy a abusé de mon inexpérience ; j’ai négligé de rien stipuler, pensant qu’on ne pouvait pas refuser à une mère de voir son enfant… et, à présent, sous prétexte qu’il n’y a rien d’écrit, il ne permet pas à Madeleine de venir me voir. Je pourrais sans doute aller chez elle ; mais elle est chez lui, et M. Chénerol n’y consentirait pas.

Clotilde avait fourni ces explications passablement embrouillées sur un ton navré qui leur donnait presque une apparence de solidité. Son amie réfléchit un instant ; puis une idée lumineuse lui vint :

— Pourquoi ne demandez-vous pas à la voir chez une tierce personne ? Ce serait irréprochable. Je vous offre ma maison si vous voulez.

— Que vous êtes bonne ! fit Mme Chénerol avec son plus délicieux sourire, en pestant intérieurement contre l’officieuse.

— Eh bien ! c’est entendu : prenez vos arrangements ; vous n’aurez qu’à me prévenir la veille, et je serai tout à votre disposition. Pauvre amie, vous avez dû bien souffrir de cette séparation ! Et Madeleine ! Elle vous adorait !

— Oh ! oui, la chère mignonne, nous nous aimions tendrement, dit Clotilde. Il y a dans la vie des situations bien douloureuses, je vous assure ! Je vous remercie de tout mon cœur de votre obligeante bonté.

Une visiteuse se présenta fort à propos pour interrompre cet entretien périlleux, et Mme Chénerol se retira, toute en grâce et en sourires.

Pendant que ses chevaux la traînaient vers un autre « jour », elle se demandait comment sortir de l’embarras où venait de la plonger son aimable amie. Déjà plus d’une fois, on s’était discrètement étonné autour d’elle de ne jamais l’entendre parler de sa fille, et sa conscience était un peu sensible à cet endroit-là. Elle songea donc à Madeleine pendant dix minutes avec un véritable attendrissement. Au fond, le moyen le plus simple, celui qui arrangerait tout, ce serait que Villeroy permît à Madeleine d’accepter la proposition de Mme Aubry. Mais il était si entêté ! Pourrait-elle lui faire entendre raison ?

— Il faudrait que la proposition vînt de Madeleine elle-même, pensa-t-elle.

Villeroy avait défendu à Clotilde de chercher à revoir sa fille ; mais il ne lui avait pas défendu de lui écrire. Peut-être n’y avait-il pas songé ; peut-être n’avait-il pas voulu fermer brutalement toute communication possible entre la mère et l’enfant.

Ni l’une ni l’autre n’avaient abusé de cette latitude. De temps en temps, Clotilde avait envoyé à sa fille un mot affectueux, et Madeleine lui avait répondu tant que le mariage avec Chénerol n’avait pas été accompli. Depuis ce jour, elles n’avaient plus échangé un mot, Clotilde, parce qu’elle se sentait gênée, et Madeleine, par haine du nom nouveau qu’elle eût dû écrire sur l’enveloppe.

— Il faut que Madeleine demande à me voir ! se disait Clotilde tout le long du chemin, en rentrant chez elle pour le dîner. Dans l’ombre du coupé, elle se rappelait ses retours au logis de Villeroy, lorsque sa fille l’attendait pour la voir s’habiller. C’était bien gentil pourtant !… Qu’elle était mignonne, cette Madeleine, et comme elle aimait sa maman !

— Elle sera bien contente de me revoir ! pensa Mme Chénerol, qui avait totalement oublié la douloureuse tension de leurs dernières journées d’épreuve.

Pleine de cette idée, à peine avaient-ils quitté la table, après dîner, qu’elle expliqua son nouveau projet à Chénerol.

— Vous comprenez, mon ami, il est nécessaire que nous nous voyions, Madeleine et moi. D’abord, la pauvre enfant a besoin de ma tendresse et de mes conseils, et puis…

Chénerol l’écoutait, surpris. D’ordinaire, elle éludait toute allusion à sa fille : que s’était-il passé de nouveau ?

Clotilde était rusée ; mais Chénerol était plus fort qu’elle à ce jeu-là : en moins d’une demi-heure, en l’interrogeant adroitement, il avait connu l’emploi de sa journée et reconstruit à peu près ce qui avait été dit au sujet de Madeleine.

D’abord, déroutée par les questions, Mme Chénerol était revenue à son idée et s’apprêtait à la présenter à son mari sous un nouveau jour, lorsqu’il l’arrêta.

— On vous a dit qu’il fallait revoir Madeleine ? fit-il, un peu moins calme intérieurement qu’il ne l’eût souhaité.

— Mais, mon ami, certainement ; il ne peut y avoir qu’un avis là-dessus.

— Vous avez été mal conseillée, reprit-il, en maîtrisant sa voix de son mieux. Pour l’amour de votre fille, laissez-la en repos. Laissez-la à son père, ne troublez pas imprudemment la tranquillité qu’ils ont peut-être acquise, les malheureux !

Mme Chénerol leva sur son mari ses beaux yeux étonnés.

— Comment, mon ami, c’est vous qui plaignez ?

— Villeroy ? fit-il, prêt à éclater. Oui, je le plains ! J’ai toujours eu pour lui un sentiment de respect profond, un regret amer de l’avoir offensé. Je considère Madeleine comme une victime de… de notre faute ; je donnerais dix ans de ma vie – et bien davantage – pour qu’elle fût heureuse. Laissez-les oublier, s’ils le peuvent ; ne les troublez pas dans la paix, s’ils l’ont obtenue !

L’entrée de la Tarasque en chair et en os n’eût pas plus profondément bouleversé Mme Chénerol que cette sortie de son mari. Comme toutes les personnes entêtées, elle se figura qu’en faisant un détour elle réussirait mieux.

— Ils sont à plaindre, soit, si telle est votre opinion, dit-elle ; mais moi, Georges, ne pensez-vous pas que je mérite aussi quelque pitié ? Pendant plus de seize ans, j’ai soigné et chéri ma fille ; je l’aime, enfin, et me voici privée de sa tendresse.

Chénerol, outré, se leva.

— Si vous l’aimiez, il ne fallait pas la quitter, fit-il… Je vous demande pardon, Clotilde ; vous me faites dire des choses que je suis le premier à trouver monstrueuses ! Mais il y aurait quelque chose de plus monstrueux encore : ce serait, pour votre satisfaction personnelle, de toucher en quoi que ce soit au repos de votre fille et de son père. Si je vous ai blessée, je vous en fais mes excuses. Ne reparlons plus de cela, je vous en prie, une fois pour toutes.

Il sortit, mécontent de sa femme et de lui-même. Le remords qu’il voulait étouffer surgirait donc toujours ? La pâle figure de Villeroy, le joli visage attristé de Madeleine hantaient ses nuits, quoi qu’il fit ; allait-il maintenant être obligé de s’occuper non plus de leur image, mais d’eux-mêmes, pour les protéger contre les entreprises de Clotilde ? Il la savait capable d’agir secrètement, et cette pensée lui était insupportable.

Dans son embarras, il résolut de consulter Henri. Jadis, c’était son fils qui venait demander ses avis ; mais les choses étaient changées : le jeune homme montait bien rarement à l’appartement de son père, et seulement lorsque le soin matériel des affaires l’y contraignait.

Quoiqu’il fût plus de neuf heures du soir, Henri travaillait à son bureau, et rien n’annonçait qu’il dût sortir.

— Je ne te dérange pas ? fit le père en ouvrant la porte.

Surpris et content, mais un peu inquiet, car il redoutait toujours on ne sait quel malheur imprévu, Henri se hâta d’avancer un fauteuil.

— Tu travailles donc toujours ? dit Chénerol en regardant une pile de gros bouquins amoncelés sur la table.

— Toujours ! répondit le jeune homme avec une feinte gaieté. Tu as bien travaillé, toi, père ! Pourquoi ne ferais-je pas de même ?

— Oh ! moi, ce n’était pas la même chose : j’édifiais ma fortune, et la tienne est faite.

— Je cultive mon intelligence, répliqua évasivement Henri. Tu me veux quelque chose, père ?

— Oui…

Chénerol hésita : chez son fils, n’allait-il pas réveiller aussi un souvenir douloureux, peut-être endormi ? Cependant il ne pouvait interroger nul autre.

— Sais-tu comment on va chez Villeroy ? demanda-t-il en prononçant ce nom avec une sorte de honte.

— On va bien, autant que je puis le supposer, fit Henri, de plus en plus surpris.

— Tu ne les vois pas ?

La voix de Chénerol avait des inflexions humbles et pleines de confusion.

— J’ai rencontré Madeleine chez ma sœur, une fois, il y a environ six semaines.

— Ah ! Elle était bien ?

— Très bien.

Un silence se fit ; Chénerol ne savait quoi dire.

— Alors, reprit-il, tu penses qu’elle et son père vont bien ?…

— Mais oui ; pourquoi ? Leur est-il arrivé quelque chose ?

— Non…

Prenant son parti, il ajouta brusquement :

— Quelqu’un a mis dans la tête de ma femme de revoir sa fille…

— Ah ! par exemple, non ! s’écria Henri en se levant avec violence.

Il se rassit aussitôt.

— Je te demande pardon, père, mais tu m’as pris par surprise.

— Je suis venu te dire précisément que je ne le souhaite pas, pas plus que toi… Je comprends très bien tes motifs… Je les ai expliqués à ma femme ; mais elle tient à son idée…

— Il ne faut pas que ce soit ; déclara Henri ; je suis bien aise de voir que c’est aussi ton opinion.

Il y eut un nouveau silence, mais tous deux respiraient pourtant plus librement.

— Je crains que Madeleine ne reçoive une lettre, ou des lettres, pour l’amener à une entrevue, reprit Chénerol. Je vais être obligé de m’absenter pour les élections, et pendant mon absence…

Henri regarda son père.

— Emmène Mme Chénerol, dit-il : c’est le seul moyen.

— Mais elle va s’ennuyer horriblement !

— Tant pis ! répliqua brièvement le jeune homme.

Son père réfléchit un instant, puis se décida :

— Tu as raison, c’est le seul moyen, en effet. Je l’emmènerai.

— Elle te gagnera des électeurs, fit Henri avec un faible sourire.

Chénerol répondit par un geste indifférent et parla d’autre chose. Peu à peu, ils tombèrent dans une de leurs longues conversations d’autrefois, qui leur semblaient si courtes. Ils avaient allumé des cigares et causaient, tantôt assis, tantôt en parcourant lentement, l’un et l’autre, le vaste cabinet de travail. La pendule sonna minuit.

— Déjà, fit Chénerol, en regardant à sa montre, ce n’est pas possible ! Mais si ! Eh bien ! Henri, j’espère que nous avons taillé une bavette !

— C’était bien bon, répondit le fils. Tu t’en vas ? Reste encore un peu…

— Non, il est trop tard, et je t’ai empêché de travailler…

— Oh ! cela ne fait rien du tout. Quelle bonne soirée, dis ? Il faudra recommencer : nous ne nous voyons pas assez !

— Oui, oui, nous recommencerons, dit Chénerol en serrant la main de son fils.

Tout à coup, il se rappela que Clotilde était restée seule là-haut, et qu’elle l’avait probablement attendu pendant tout ce temps.

— Ma foi, tant pis ! se dit-il en congédiant son petit remords avec une extrême facilité.

· · ·

Chénerol emmena sa femme la semaine suivante. Elle protesta un peu ; mais il lui fit entendre qu’il était bien décidé, et, comme elle n’aimait pas la lutte ouverte, elle se résigna. La résignation lui fut d’ailleurs grandement facilitée par la remarque de Chénerol que ce voyage coupait court aux difficultés présentes en ce qui concernait Madeleine.

D’autre part, aller régner en dame suzeraine dans un château où il s’agissait de conquérir des votes d’électeurs n’était pas une perspective désagréable. Clotilde aimait à tourner les têtes, pour le plaisir, et elle fut servie à souhait : la circonscription électorale tout entière n’eut qu’une voix pour louanger la belle Mme Chénerol. Donner des dîners était assez amusant ; gagner à la fois le préfet et l’évêque aurait été une tâche digne d’intérêt ; mais elle dut renoncer à l’évêque à cause de son divorce, qui ne lui avait pas permis de se marier à l’église. Le préfet suffisait, d’ailleurs : c’était un homme jeune encore et en pleine activité mondaine. Elle eut, à le conquérir, et à se défendre ensuite de ses assiduités, de quoi s’occuper largement.

Chénerol fut nommé. Certainement, sa femme fut pour quelque chose dans ce succès ; moins qu’elle ne le supposait, plus qu’il n’en voulait convenir. Après une courte apparition à la Chambre, le député se hâta de revenir dans ses foyers, où il avait laissé Clotilde. Le printemps était déjà avancé : il persuada à sa femme que rien ne serait plus sage que d’attendre là le moment des vacances et des bains de mer ; elle se laissa convaincre, et jamais Villeroy ne se douta du service qu’en cette circonstance lui avait rendu son ancien ami.

L’année s’écoula ainsi. De temps en temps, Clotilde se disait : Je devrais bien écrire à Madeleine. Puis l’ennui de reprendre la correspondance abandonnée la retenait à chaque fois. Pour Madeleine, elle n’eut même pas à hésiter : depuis la rencontre au coin de la rue Fortuny, elle n’avait plus songé à sa mère qu’avec une sorte de crainte mystérieuse, telle qu’aux siècles passés la terreur des maléfices.

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