Chapitre 24
Le 27 novembre de la même année, l’Opéra donnait la première représentation d’une œuvre considérable, due à un maître français et qui promettait de faire époque dans l’histoire de la musique. Tout Paris devait s’y montrer : ce serait en quelque sorte l’ouverture officielle, un peu prématurée, de la saison d’hiver.
Le temps était abominable. Depuis cinq heures du matin, une pluie diluvienne mêlée de givre s’abattait sur la ville ; vers le soir, elle se changea en neige, si épaisse que les sabots des chevaux s’enveloppaient d’une couche blanche semblable à de la fourrure. Cependant Mme Chénerol s’habilla avant le dîner, comme elle le faisait toujours pour l’Opéra.
En la voyant entrer, resplendissante dans une robe mauve d’où sa beauté claire se dégageait comme une fleur splendide, Chénerol ne put s’empêcher de l’admirer. En même temps, l’instinct de prudence qu’on acquiert à pratiquer la paternité pendant de longues années lui suggéra une observation :
— Superbe, votre robe, ma chère Clotilde, mais très décolletée. Je ne m’en formalise point : vous connaissez ma manière de voir là-dessus. Seulement, vous vous êtes plainte d’être enrhumée ce matin, vous toussiez un peu : ne craignez-vous pas… ?
Clotilde sourit et prit place à table.
— On ne s’enrhume pas parce qu’on est décolletée, dit-elle en dépliant sa serviette.
— D’accord ; mais, quand on est enrhumée et qu’on met une robe très ouverte… C’est dans votre intérêt, ce que j’en dis…
Avec un geste poli qui congédiait la question, il s’occupa d’autre chose. Sa femme, un peu plus de rose aux joues que de coutume, était de belle et brillante humeur, et leur repas s’acheva gaiement. Au moment où Chénerol passait dans son cabinet, le valet de pied s’approcha et lui parla un instant à voix basse.
— Il fait un temps épouvantable, Clotilde ; le cocher me fait demander s’il ne vaudrait pas mieux faire ferrer les chevaux à glace ; mais cela prendra deux heures… Ne serait-il pas plus sage de rester au coin du feu, si, toutefois, le sacrifice n’est pas au-dessus de vos forces ?
— Rester ? Pourquoi donc, mon ami ? Cette représentation est une chose peu ordinaire : vous regretteriez de l’avoir manquée. Nous arriverons un peu plus tard, voilà tout !
Chénerol aimait ses chevaux, non qu’il les connût beaucoup personnellement, mais c’étaient de belles bêtes et qui avaient coûté très cher. Il resta donc pensif un instant, se demandant s’il n’enverrait pas chercher une voiture de remise ; mais, il craignit de ne pouvoir s’en procurer, n’étant pas le seul, probablement, à avoir eu cette idée.
— Faites ferrer le vieux cheval, dit-il enfin : nous prendrons le petit coupé. Je vous demande pardon, Clotilde, ajouta-t-il ; votre équipage ne sera guère digne de vous ; mais, au lieu de deux heures, une heure suffira sans doute, et nous y gagnerons d’arriver moins tard : il est déjà huit heures et demie.
L’heure d’attente fut ce que sont toujours des heures semblables, interminable et ennuyeuse. Chénerol, réfugié dans le fumoir, où il ne fumait pas, parcourut tous les journaux du soir sans y rien trouver d’intéressant. Clotilde, désœuvrée, s’était mise au piano et l’avait quitté au bout d’un instant. Sans savoir pourquoi, sans doute par quelque fil de souvenirs intime et ténu, elle songea tout à coup à sa fille.
Madeleine aimait tant les jours d’Opéra ! Maman ne se décolletait pas presque tous les soirs comme à présent : une fois par semaine, elle s’habillait avant le dîner, et la fillette ne pouvait rassasier ses yeux de la beauté des blanches épaules, alors ornées d’un simple fil de perles…
Clotilde toucha du doigt l’étincelante rivière de diamants qui sertissait son cou sculptural et se tourna vers un vase placé sur une grande table d’onyx, où se penchaient de bizarres orchidées.
Les orchidées et les diamants, beaucoup de très gros diamants, voilà ce qu’elle avait désiré toute sa vie… Elle l’avait à présent.
Elle se dressa devant une glace pour passer en revue sa délicieuse personne. Un chef-d’œuvre d’élégance et de goût, depuis les fins souliers de satin jusqu’à l’aigrette où tremblaient des diamants ; une de ces merveilles, produit d’une époque où le luxe est de l’art et où tout est complet, parachevé, parfait. Mais Madeleine n’était pas là…
Une mélancolie singulière serra un instant le cœur de Clotilde sous son corset de moire blanche. Jamais encore elle n’avait éprouvé ce vague regret, l’image de sa fille lui apparaissait d’ordinaire dans le cadre odieux de l’ancien petit hôtel un peu étroit, où toutes les précautions imaginables n’avaient jamais pu empêcher une vague odeur de cuisine de monter du sous-sol après les repas.
— Cette voiture ne sera donc jamais prête ? se dit Clotilde avec une certaine impatience. Georges aurait dû faire atteler comme à l’ordinaire, tout bonnement… On dirait qu’il neige pour la première fois depuis la création du monde !
Elle sonna sa femme de chambre pour demander ses gants ; au même instant, Chénerol entrait par une autre porte, tout habillé.
— Impossible de faire ferrer le cheval : tout le monde s’en est avisé à la fois. Ce ne serait pas fini avant demain matin. Nous irons très lentement. Êtes-vous bien chaussée ?
Clotilde avança en riant son petit pied, dans un minuscule décolletage de satin mauve.
— Les snow-boots de Madame, demanda Chénerol. Vous ne pourriez pas mettre pied à terre, malgré toutes les précautions, même dans un endroit couvert : la neige s’infiltre par-dessous toutes les portes.
Le vent soufflait avec rage ; les minces particules de neige tourbillonnaient en tous les sens et dans le champ des lanternes luisaient comme des paillettes de mica, donnant le vertige, presque la nausée.
— Très lentement, dit Chénerol au valet de pied comme recommandation suprême.
Le cocher eût été bien empêché de désobéir ; dès les premières foulées, le cheval avait glissé, et, comprenant le danger, en animal fait au service, il n’avançait qu’avec une extrême circonspection. Le trajet du parc Monceau à l’Opéra dura plus de vingt minutes.
— Nous n’arriverons jamais ! disait Clotilde de temps en temps.
Chénerol, dans son coin, se mordait la moustache et ne répondait rien. Blasé sur les représentations à effet, il avait grande envie d’aller s’étendre sur le divan de son fumoir… Henri n’était pas sorti par ce temps-là : quelle bonne causerie ils auraient eue tous deux, dans son cabinet !…
— Enfin ! soupira Mme Chénerol lorsque le coupé s’arrêta sous le péristyle des abonnés.
Elle eut quelque peine à descendre de voiture, tant la neige avait rendu glissants les moindres objets ; enfin elle se trouva dans les couloirs, où la chaleur lui fit monter au visage une ondée de sang qui la rendit toute rose. Elle entra dans sa loge. La salle était pleine ; les regards se tournèrent vers elle, et elle eut la divine sensation de sa beauté publiquement proclamée.
— Très réussie, Mme Chénerol ! dit une voix dans une loge voisine.
On n’avait pas parlé haut ; elle entendit tout de même et s’assit avec une impression de triomphe ; sa chaise de velours rouge était devenue un trône.
Qu’importaient la pièce et le compositeur ? Le drame était poignant, la musique idéale ; mais Clotilde s’en occuperait à la seconde représentation : pour le moment, l’essentiel était de constater qu’aucune femme dans cette salle remplie de sommités n’était plus belle ni mieux mise qu’elle-même. Cette investigation prit quelque temps, et le second acte, commencé à son arrivée, s’acheva au moment où elle la terminait.
La loge s’emplit bientôt de visiteurs, incessamment renouvelés ; elle prit plaisir à s’assurer que, de près, elle produisait le même effet. Les compliments ne lui furent pas ménagés, les uns discrets, d’autres plus audacieux ; Chénerol « visitait » dans d’autres loges, et, depuis son divorce, quand il n’était pas là, Mme Chénerol ne s’était guère entendu parler exactement sur le même ton respectueux qu’au temps où elle était Mme Villeroy. En revanche, elle occupait maintenant une des loges d’entre-colonnes… Cela valait bien quelque chose, n’est-ce pas ? Tout bonheur se paie, dit-on.
Le troisième et dernier acte se termina au milieu d’une tempête de bravos ; c’était un grand succès, chacun se plut à le répéter sur le seuil des loges. Et puis à peine au haut de l’escalier, il ne fut plus question de musique.
— C’est singulier, fit Chénerol à un ami qui descendait en même temps que lui : en revenant des courses, on parle des courses ; mais, en sortant de l’Opéra, on ne parle jamais de l’Opéra !
Le défilé se fit très lentement ; les voitures abordaient le péristyle avec beaucoup de difficulté et s’en allaient de même ; l’heure était avancée. Clotilde s’était assise d’un air résigné, pendant que son mari causait à droite et à gauche. La foule s’éclaircissait cependant ; Chénerol revint à sa femme :
— Vous avez l’air bien lasse, Clotilde, lui dit-il ; tantôt vous étiez toute rose ; maintenant vous voilà pâle. Vous ne souffrez pas ?
— J’ai froid, répondit-elle brièvement.
Leur voiture fut enfin annoncée ; elle s’y blottit avec un mouvement de fatigue. Enfin, bientôt ils seraient à l’hôtel. Après cette soirée de triomphe, Clotilde ressentait un grand besoin de repos et de silence ; elle avait une envie de dormir si forte qu’à peine parvenait-elle à tenir ses yeux ouverts.
Ils montaient au pas le boulevard Malesherbes. La neige se transformait en verglas : le cheval glissait à tout instant ; deux fois déjà, il avait failli tomber, et le cocher ne l’avait retenu que grâce à son habileté consommée. Tout à coup, le coupé s’arrêta. Chénerol baissa la glace pour s’informer : l’air glacé s’engouffra à l’intérieur, et Clotilde toussa.
— Je vous demande pardon, lui dit-il en relevant la glace à demi. Qu’y a-t-il, Jean ?
— Il faut que je prenne le cheval par la bride, monsieur : autrement, il tombera à coup sûr.
— Faites, répondit Chénerol.
La glace fut remontée aussitôt, mais la chaleur ne se rétablit pas ; la bouillotte s’était refroidie durant la longue attente, et Clotilde se plaignit du froid à plusieurs reprises. Enfin, au moment où ils tournaient l’angle du boulevard Malesherbes pour entrer dans la rue Murillo, une violente secousse se produisit ; le cheval tomba sur le brancard, qui se rompit avec fracas.
— Nous voilà bien, gronda Chénerol.
Il descendit en hâte, non sans courir le risque de se rompre le cou, et s’approcha de la pauvre bête.
— Je crains qu’il ne soit mal tombé, monsieur, dit le cocher. J’ai fait tout ce que j’ai pu ; mais c’est miracle que ce ne soit pas arrivé plus tôt.
— Mal tombé ? que voulez-vous dire ?
— J’ai peur qu’il n’ait la jambe cassée : il est tombé à faux.
— Vous ne pouvez pas essayer de le relever ?
— Avec le verglas, à moi tout seul, c’est impossible. Si Monsieur voulait bien rester là, j’irais à l’hôtel chercher du secours.
Chénerol, perplexe, regardait l’animal immobile sur la neige luisante.
— Et s’il a la jambe cassée, demanda-t-il, que ferez-vous ?
— Il faudrait faire amener un autre cheval, monsieur, dans tous les cas.
— Qui tombera de même au bout d’une minute ?
— Ça, c’est bien possible, monsieur ; personne ne peut en répondre.
Chénerol mesura de l’œil la distance qui le séparait de l’hôtel : cent cinquante mètres à peine. Fort embarrassé, il ouvrit la portière.
— Ma chère Clotilde, dit-il, que préférez-vous : attendre ici qu’on ait amené un autre cheval ou bien essayer de gagner notre demeure à pied ? Nous en sommes tout près.
Clotilde n’était pas dénuée d’énergie ni de présence d’esprit.
— Je descends, dit-elle.
Il la retint.
— Non, pas tout de suite : on va aller à l’hôtel chercher un manteau plus chaud…
— C’est inutile : la fourrure que j’ai suffit parfaitement.
Elle mit pied à terre, sans même songer au danger de tomber, si bien qu’il fut obligé de la retenir. Elle riait, d’un rire un peu nerveux ; il prit son bras, le serra étroitement sur sa poitrine, et ils partirent.
— Nous voilà comme deux amoureux, fit-elle. C’est très drôle !
— Ne parlez pas, ma chère, fit-il : l’air est glacial.
Il serrait autour d’elle le léger et somptueux manteau qui recouvrait sa toilette.
— C’est très gentil, dit-elle ; vous avez des attentions tout à fait galantes. C’est comme dans les commencements, dites, Georges ? Nous sommes déjà de vieux époux…
— Je vous en supplie, ne parlez pas ! Cet air est mortel ! insista Chénerol.
Ils atteignirent l’hôtel, et il ouvrit avec sa clef pour leur éviter l’attente.
En montant l’escalier, Clotilde chancela.
— C’est singulier, dit-elle, la tête me tourne… C’est le contraste, l’air chaud après le froid…
Elle entra dans le grand salon, éclairé faiblement pour leur passage. Le vase plein d’orchidées sur la table d’onyx projetait sa silhouette étrange ; elle le regarda en passant, mais sans plaisir, avec l’impression qu’elle l’avait vu jadis, il y avait très longtemps, dans une existence antérieure. Elle fit encore quelques pas, seule ; Chénerol était resté en arrière pour donner des ordres et des explications. Elle l’entendit qui disait :
— De l’eau bouillante, du thé et du rhum dans la chambre de Madame.
Elle voulut ouvrir la porte pour entrer chez elle. Étonnée de la trouver si lourde et si résistante, elle la poussa de toute sa force : le battant céda et alla frapper le mur ; Clotilde, rencontrant le vide devant elle, étendit les mains. Une bizarre sensation d’éblouissement, de vide, de chaleur brûlante s’emparait de son cerveau, en même temps que sa poitrine se serrait jusqu’à la torturer. Elle voulut appeler, mais la voix lui manqua, et, brusquement, elle tomba la tête en avant.
Chénerol, qui traversait le salon, accourut au bruit de sa chute et la trouva évanouie sur le tapis dans les plis de sa robe et de son manteau enroulés autour d’elle comme un linceul.
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