Chapitre 25
Madeleine souleva le rideau de tulle brodé pour regarder le boulevard, tout blanc d’une tombée de neige récente. Le verglas s’était humanisé : on marchait sans trop de péril ; cependant les voitures étaient rares, et les tramways roulaient lentement, presque vides. Le parc Monceau s’étendait en face comme une Sibérie. La journée était lugubre après cette nuit cruelle ; on comptait par milliers ceux qui n’avaient regagné leur domicile qu’après des heures de lutte avec la glace ou le grésil, et par centaines ceux qui, plus ou moins blessés, causaient de l’inquiétude à leurs proches.
Villeroy était sorti, malgré les prières de sa fille. Un besoin irrésistible de mouvement le chassait hors de chez lui l’après-midi ; la sombre demeure lui pesait sur les épaules, malgré son courage, et il n’eut pu en supporter la tristesse pendant tout un jour. Mais il avait recommandé à Madeleine de rester au logis, de peur d’accident, et, toujours docile, elle avait obéi.
Elle laissa retomber le rideau et fit quelques pas dans la chambre avec cette impression d’ennui vague que donne la neige au dehors quand on ne peut sortir. Mlle Poulain était retenue chez elle par l’insécurité des rues ; personne ne devait se présenter ce jour-là : c’était à Madeleine de se suffire à elle-même.
Rarement elle se voyait maîtresse de quelques heures dans sa vie très occupée de cette jeune maîtresse de maison qui continue ses études. Elle avait congé… et pourtant ce congé ne lui apportait aucune satisfaction. Un peu désœuvrée, attristée sans savoir pourquoi, elle hésita entre deux ou trois occupations, puis, refermant avec lenteur le livre ouvert depuis un instant devant elle, elle se leva et ouvrit sans bruit la porte de la chambre de sa mère.
Elle n’y entrait pas souvent, dans cette chambre abandonnée : à peine pour la faire aérer ou ranger. Une impression d’horreur mystérieuse semblait être restée pour elle dans la grande glace à triple panneau. Là où l’image radieuse de Clotilde se reflétait jadis, Madeleine, qui n’était pourtant pas peureuse, avait une sorte de terreur de voir apparaître une forme… elle ne savait laquelle.
Le jour blafard décroissait déjà, bien qu’il ne fût que trois heures et demie ; la grande glace semblait d’étain. Madeleine, en passant devant, fit un effort sur elle-même pour vaincre sa crainte superstitieuse et regarda fixement… C’est bien elle-même qu’elle s’y vit refléter ; mais elle tressaillit en se trouvant si différente de l’enfant tranquille et joyeuse d’autrefois. Sans hâte, avec un léger battement de cœur, elle s’approcha pour mieux s’y voir…
Plus d’une fois elle s’était ainsi regardée dans le haut miroir, mais à côté de sa mère qui s’amusait de les y voir ensemble. Ah ! que c’était loin ! que c’était douloureux ! C’était tombé dans le gouffre, et jamais rien ne ramènerait une semblable minute.
Un coup de timbre fit tressaillir Madeleine, qui sortit de la chambre presque en courant, comme si elle avait peur d’être poursuivie. Elle ferma vite la porte derrière elle et s’arrêta sur le palier. Par un temps pareil, qui pouvait venir ? Peut-être Mlle Poulain, retardée par quelque accident ?
Un pas jeune et rapide montait l’escalier, avec un froufrou de soie. Madeleine recula, éperdue… Était-ce « Maman », revenue soudain ?… Elle eut à la fois si grand-joie et si grand-peur qu’elle s’adossa au mur, de peur de tomber quand l’apparition se dévoilerait…
Marguerite Rodange s’arrêta, indécise : on n’y voyait presque plus ; aucune porte n’était ouverte. Le domestique la suivait avec une lampe qui jeta sa lumière sur Madeleine.
— C’est moi, Marguerite. Viens ici, ma chérie.
Elles entrèrent dans la chambre de la jeune fille ; la lampe fut posée sur la table, et elles se trouvèrent seules. Madeleine n’avait pas dit un mot ; elle se sentait comme dans un rêve, un de ces rêves horribles où les choses les plus effrayantes vous arrivent sans provoquer d’autre sensation qu’une stupeur résignée.
— Ton père est sorti ? Cela ne fait rien. Ma petite Madeleine, tu es étonnée de me voir, n’est-ce pas ? Je ne pensais pas venir ce matin ; mais… Pourquoi ne parles-tu pas ? Es-tu malade ?
— Non, répondit la jeune fille avec effort ; mais je suis si surprise, par ce temps… Il est donc arrivé quelque chose ?
— Oui ; ne t’effraie pas trop…
— À maman ?
Elle fit cette question naturellement, comme si elle avait été préparée.
Marguerite la regarda avec une sorte de frayeur.
— Sais-tu quelque chose ? fit-elle indécise.
— Non… mais pour que tu viennes aujourd’hui… elle est très malade ?
— Oui. Elle a eu froid cette nuit, en revenant de l’Opéra ; elle voudrait te voir…
Madeleine était d’une blancheur de lis ; ses yeux bleus semblaient noirs dans son visage décoloré.
— Très, très malade, fit-elle sans se mouvoir. Dis-moi la vérité, Marguerite… morte ?
— Non ! Dieu merci ! fit involontairement la jeune femme.
— Allons vite ! Elle me reconnaîtra, dis ?
— Je l’espère !
Madeleine avait pris un manteau, une toque ; ses mains tremblaient, et pourtant elle songea à chercher des gants dans un tiroir. Sans dire un mot, elles descendirent l’escalier. Au moment de sortir, Marguerite s’arrêta.
— Et ton père ? il faut qu’il sache où tu es, fit-elle, non sans embarras.
Madeleine sonna le domestique, et de sa voix tranquille :
— Si Monsieur rentrait avant moi, dit-elle, vous lui direz que Mme Rodange est venue me chercher pour affaire urgente, et que je suis sortie avec elle.
Faisant passer son amie devant elle, Madeleine se trouva sur le perron.
Le coupé de Marguerite les attendait ; elles y montèrent. Elles ne s’y étaient plus trouvées ensemble depuis cette journée de patinage où elles avaient si gaiement joui de la vie… Mme Rodange ne put se défendre d’y songer avec un soupir. Madeleine, muette, ne pensait qu’à sa mère.
Sous le péristyle de l’hôtel Chénerol, descendre de voiture, vis-à-vis des domestiques à la figure de circonstance, monter l’escalier garni de fleurs à chaque marche, comme Clotilde en avait établi l’usage, traverser les salons, si bien connus, tout cela semblait à Madeleine la continuation de son mauvais rêve… Qu’allait-elle trouver au bout ?
La porte de la chambre s’ouvrit après un coup discret frappé par Marguerite, et Madeleine entra.
D’abord, elle ne vit rien que le grand lit bas, drapé de soies lourdes et magnifiques ; la lumière de deux lampes garnies d’écrans éclairait une table éloignée, laissant le reste dans une obscurité relative ; mais la blancheur des draps attirait le regard. Sur l’oreiller, une tête perdue dans les cheveux dénoués, les yeux fermés, la bouche entrouverte…
Madeleine glissa vers le lit, se laissa glisser à genoux et murmura :
— Maman !
Clotilde ouvrit les yeux ; une lumière habilement dirigée éclaira le visage de Madeleine, et le regard de la mère redevint humain.
— C’est toi, dit-elle d’une voix mate et sans vibration, toi, ma petite fille ; embrasse-moi.
Madeleine se pencha sur elle et posa un baiser religieux sur la joue brûlante.
— Madeleine, il ne faut pas croire… que je ne t’aimais pas… Tu vois, je t’ai fait appeler…
La voix s’éteignit, les yeux se refermèrent. La jeune fille avança la main vers les doigts de cire qui reposaient sur le drap et les prit doucement. Ils ne répondirent pas à son étreinte ; mais elle les garda pourtant.
Quelqu’un avança une chaise, Madeleine s’assit machinalement, les yeux toujours fixés sur le visage, toujours beau, mais d’une beauté visiblement condamnée à disparaître bientôt. Quelqu’un présenta une cuillerée de potion aux lèvres brûlantes, qui se détournèrent ; on mit la cuiller dans la main de Madeleine, qui se leva et, sans trembler, l’approcha de la bouche de sa mère :
— Maman, je t’en supplie…
Clotilde accepta sans ouvrir les yeux ; elle respirait avec effort, du haut des bronches seulement, sa poitrine ne pouvant plus se remplir d’air. Quelqu’un dit :
— Il faut emmener cette enfant.
Madeleine se rassit sur sa chaise, pour protester, et regarda qui avait parlé. C’était un homme qu’elle ne connaissait pas, un médecin célèbre. Elle détourna la tête pour ne pas le voir.
— Attendons encore un peu ! insista une voix.
Elle regarda avec une sorte de reconnaissance celui qui intercédait pour elle et reconnut Chénerol. Sa présence auprès de ce lit lui sembla si monstrueuse qu’elle fit un haut-le-corps ; puis, se rappelant soudain qu’il était le mari de sa mère, elle baissa la tête. Une autre voix se fit entendre tout près d’elle.
— Madeleine, chère Madeleine, venez…
C’était Henri. Une sorte de compassion pour elle-même envahit avec une certaine douceur l’âme de la jeune fille. Pauvre Madeleine ! Elle avait donc bien à souffrir qu’il lui fût permis de se trouver en ce moment au milieu de tous ces êtres qu’elle avait tant aimés ? Pour qu’ils fussent là, près d’elle, à lui parler avec tant de bonté, c’est donc qu’elle était vouée à un nouveau malheur ?
Henri l’avait prise par la main ; elle résista.
— Emmenez-la, répéta le docteur.
Il était accoutumé à des scènes de ce genre ; mais la grâce et la tendre beauté de Madeleine l’avaient ému.
— Je ne veux pas ! fit-elle avec une décision calme, en le regardant bien en face. C’est ma mère !
Chénerol fit un mouvement d’impatience désespérée. Clotilde remua.
— Georges ! murmurèrent ces lèvres, presque sans son.
Madeleine recula imperceptiblement et regarda autour d’elle.
— Georges, répéta la mourante, écoute…
La jeune fille se pencha vers sa mère, baisa encore une fois la joue et les doigts inertes, puis, cherchant instinctivement un appui, étendit une main de chaque côté d’elle-même… Deux mains répondirent à cet appel ; très lentement, elle suivit leur mouvement et se laissa emmener sans regarder en arrière.
Dans le salon, elle s’arrêta auprès de la table d’onyx. On avait oublié de donner de l’eau aux orchidées, qui penchaient lamentablement la tête ; leur parfum maladif se répandait sous les hauts plafonds avec un arrière-goût de mort. Madeleine regarda ceux qui la conduisaient ; c’étaient Henri et Marguerite.
— Merci, dit-elle en pressant légèrement leurs mains qu’elle laissa retomber.
Ils la regardaient tristement, n’osant rien lui dire, devinant qu’au fond de la douleur sacrée de l’enfant se glissait une amertume innommable. Marguerite voulut faire une diversion.
— C’est hier soir, dit-elle ; le cheval est tombé et s’est cassé la jambe en les ramenant de l’Opéra. Elle a fait un bout de chemin à pied dans la neige. Une congestion pulmonaire… Ces maladies-là vont très vite… Ma pauvre Madeleine !
La porte de la chambre se rouvrit, et dans l’air surchauffé par le calorifère passa un frisson. Malgré elle, Madeleine regarda ; elle s’était pourtant promis de ne pas le faire, mais elle n’avait pas eu le courage de résister à son désir. Le docteur sortait, et, tout au fond, sur le grand lit de la mourante, se penchait Chénerol, murmurant ses dernières paroles de tendresse, son dernier mensonge à celle qui ne l’entendait peut-être plus.
— Mon père doit être inquiet, dit Madeleine en se retournant vers Marguerite : je voudrais aller auprès de lui…
Un mouvement se fit à l’intérieur de la chambre. On courut pour rappeler le docteur, qui revint sur ses pas. Henri et sa sœur avaient repris les mains de Madeleine, qui écoutait, la tête baissée, l’oreille tendue… Ils les serraient très fort sans le savoir, ces pauvres petites mains glacées, qui ne sentaient même pas leur étreinte. Quelqu’un s’approcha et dit un mot à l’oreille de Marguerite. Un grand silence se fit ; puis une porte se referma doucement dans la chambre de Clotilde.
— Madeleine, dit Mme Rodange, c’est fini, ma pauvre Madeleine. Veux-tu la voir encore une fois ?
Lentement, sans mot dire, elle secoua la tête négativement.
— Elle est seule maintenant, insista Henri.
Toujours guidée par eux, elle revint voir le lit. Chénerol avait disparu. Clotilde, très belle, transfigurée, semblait dormir ; un ruban blanc noué sous son menton lui donnait un air mystérieux de statue antique enveloppée de bandelettes… Entraînée par Marguerite, Madeleine se mit à genoux ; mais elle ne pria pas. Son âme était pleine jusqu’au bord d’une douleur grave où le pardon n’était pas encore descendu en pacificateur : la présence de Chénerol penché sur ce dernier soupir lui avait ôté son caractère sacré de délivrance.
Presque sur-le-champ, elle se releva ; ses yeux ne quittaient pas la morte, cherchant sur son visage quelque chose de la douceur des jours perdus. Un petit signe à peine visible, près de l’œil droit, qu’elle avait embrassé bien des fois dans ses caresses enfantines, évoqua tout à coup le passé heureux ; la pitié entra en Madeleine comme un coup de poignard et, en même temps, comme la lumière.
— Oh ! maman ! maman ! fit-elle, pendant que son cœur éclatait en sanglots.
Henri passa un bras autour d’elle et l’attira sur son épaule pour l’emmener. Elle se laissa faire : ce n’était plus qu’une enfant brisée, qui venait de perdre sa mère.
Tendrement, avec un respect plein de larmes, ses deux amis l’emmenèrent entre eux, toujours dans le coupé de Marguerite. Ils ne lui parlaient pas, elle ne leur disait rien, et leurs âmes, fondues dans une douce tendresse fraternelle, se reportaient en même temps vers ces jours écoulés où ils avaient été si heureux dans l’espoir d’un bonheur encore plus complet.
Au haut du petit perron, sur le seuil, ils la quittèrent, attendant pour partir que la porte fût refermée sur elle.
Villeroy attendait sa fille, plein d’une émotion profonde : ses gens lui avaient fait part de la visite de Marguerite, et il avait deviné sur-le-champ. Ses bras ouverts se tendirent vers Madeleine quand elle entra.
— Maman est morte, dit-elle simplement, en lui rendant son étreinte, mais non son baiser.
Il resta auprès d’elle, silencieux et plein de sollicitude, aussi longtemps qu’elle le souhaita, dans sa chambrette, où elle l’avait appelé ; à la fin, elle lui dit bonsoir, et il la quitta. Mais, lorsqu’il se fut retiré chez lui, elle ouvrit doucement sa porte, plus doucement encore celle de la pièce voisine, et alla s’agenouiller près du lit, depuis si longtemps désert. Dorénavant, dans sa pensée, ce n’était pas à l’hôtel Chénerol qu’elle devait revoir les yeux fermés de Clotilde. C’était dans cette chambre, sur ce lit que la mère de Madeleine était morte.
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