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Chapitre 26

Gaston Rodange entra vers sept heures dans le petit salon de sa femme avec une expression de visage qu’elle ne lui avait jamais vue : il avait l’air positivement déconfit.
— Mon Dieu ! qu’est-il arrivé ? s’écria-t-elle, troublée.

— Voilà ! C’est une difficulté de premier ordre. Je viens de faire les courses indispensables, n’est-ce pas ? les journaux, et puis j’ai passé à l’agence. Eh bien ! ils m’ont demandé les noms pour les lettres de faire part !

— Naturellement ! dit Marguerite en reprenant son sang-froid.

— Qu’est-ce que tu y mettrais, toi, sur les lettres de faire part ?

— Mais… de la part de M. Georges Chénerol…

— Très bien, et puis ?

— Ah ! fit la jeune femme en comprenant. En effet… pas nous : il n’y a pas de raison pour y mettre Henri ni moi, au fond !

— Et Madeleine ? faut-il y mettre Madeleine ?

— Je ne sais pas ! fit ingénument Marguerite en prenant son menton dans sa main.

— Vois-tu cela : « De la part de M. Georges Chénerol, député, son mari, et de Mlle Madeleine Villeroy, sa fille… » Pourquoi pas Villeroy aussi, alors, son ex-mari ?

— Oh ! Gaston ! s’écria sa femme, scandalisée.

— Que veux-tu ? Je n’ai pas l’habitude de ces choses-là ! J’ai toujours vécu dans un milieu correct, où tout se faisait suivant la règle. Si jamais je m’étais douté que mon beau-père me réservait pareille corvée…

— Tu ne m’aurais pas épousée ? fit très sérieusement Marguerite.

— Je… enfin, je ne sais pas ! Tout cela m’ennuie beaucoup. On attend pour les lettres : qu’est-ce qu’il faut que je dise ?

— Demande à Henri, suggéra la jeune femme.

Rodange prit son chapeau et disparut.

Henri était dans son cabinet, assis à sa table de travail, comme de coutume ; sur le grand divan bas, Chénerol s’était jeté en travers pour sommeiller.

La nuit d’angoisses et la terrible journée qui l’avaient suivie avaient terrassé son corps robuste. Lorsque Clotilde avait cessé de respirer, il était sorti sur-le-champ pour permettre à Madeleine de revenir et, ensuite, il n’avait plus voulu rentrer. L’événement trop subit l’avait ébranlé dans sa force et dans sa présence d’esprit ; le sommeil l’avait vaincu dès qu’il s’était assis ; son fils le trouva endormi dans cette pièce où ils avaient passé ensemble de si bonnes heures et où il était venu comme dans un refuge.

À l’entrée de Rodange, Henri se leva pour l’inviter à parler bas ; mais déjà Chénerol, éveillé, s’était mis sur son séant.

— Que veut-on ? demanda-t-il.

— C’est pour les lettres de faire part. Mme Chénerol n’avait pas d’autres parents proches que sa fille…

— Mettez « Chénerol » seulement, fit-il d’une voix brève.

Il se leva, parcourut la vaste pièce en quelques enjambées, puis, se retournant brusquement vers les deux hommes :

— « Chénerol » tout seul. Elle n’avait plus personne de qui se réclamer ; c’est moi qui la garderai, dit-il avec une sourde colère dans la voix. Je vous remercie, mon bon Rodange, et je vous demande pardon de tout ce tracas.

Il serra la main de son gendre d’une courte et nerveuse étreinte.

— « Chénerol » tout seul ! répéta-t-il, comme pour lui-même.

Brusquement, il revint à Rodange, qui se dirigeait vers la porte.

— Que ce soit très beau, n’est-ce pas ? Elle aimait les fleurs et les lumières : mettez des bougies, des candélabres, des masses de fleurs, surtout des fleurs rares. Il faut que ce soit comme une fête… qu’on ne voie pas le noir : elle avait horreur du noir. Je garde Henri… vous me le pardonnez, Rodange ? Je n’ai pas envie qu’il me quitte…

— Je comprends ça, fit le brave garçon en affectant un calme plus imperturbable encore que de coutume. À demain.

Il sortit, accompagné un instant par Henri, qui revint aussitôt vers son père.

— J’ai dormi ? demanda celui-ci. Quelle heure est-il ? Huit heures ? Comment ! il y a quatre heures seulement ? On dirait un siècle !

Chénerol s’assit dans le fauteuil de travail de son fils, devant la table couverte de livres. Au hasard, il en feuilleta un sans le voir.

— C’est trop rapide, ces choses-là, fit-il, pendant que ses doigts distraits maniaient les pages. On n’a pas le temps de penser, ni même de sentir. Je ne comprends pas encore bien ce qui est arrivé… C’est pourtant la nuit dernière, n’est-ce pas, Henri ? Nous sommes rentrés… il n’était pas minuit ? Qui est-ce qui t’a réveillé ?

— Philippe.

— Est-ce que je le lui avais dit ?

— Non ; il l’a fait de lui-même, et il a bien fait.

— C’est donc toi qui es allé chercher le médecin ?

— Oui.

Chénerol jeta à son fils un regard reconnaissant et, en même temps, empreint d’une sorte de soumission. Il réfléchit pendant un instant, puis, rassemblant ses idées :

— C’est une congestion pulmonaire, n’est-ce pas ?

Henri inclina la tête en réponse.

— On meurt donc bien vite de cela ?

— Quelques heures.

— Crois-tu qu’elle ait beaucoup souffert ?

— Le docteur dit que non.

— Tant mieux !

Il passa la main sur son front.

— Que la vie est brève ! fit-il d’un air découragé.

Le timbre grave d’une petite pendule de voyage placée sur le bureau sonna huit heures.

— As-tu dîné ? demanda-t-il brusquement à son fils.

— Non, père.

— Et déjeuné ?

Henri fit un geste d’indifférence.

— Mais toi, père, dit-il, tu n’as rien pris depuis vingt-quatre heures ; il faut manger… Je vais sonner… le dîner doit être prêt.

— Non ! non ! pas dans la salle à manger… nous y étions hier… je ne pourrais pas. Vois-tu, Henri, je ne pourrai jamais vivre dans ces salons, cette chambre… L’hôtel me fait horreur… D’abord, Madeleine a cessé d’y venir, puis Marguerite est partie… À présent, c’est elle… Et toi, tu t’en iras aussi…

— Père, fit Henri, ne parlons pas de cela. Voici Philippe qui vient parce que j’ai sonné ; il va nous apporter quelque chose sur cette petite table.

Avec des soins maternels, Henri contraignit son père à prendre un peu de nourriture, et il eut la joie, au bout d’une heure ou deux, de le voir plus semblable à lui-même.

— Tu vas coucher dans ma chambre, lui dit-il ensuite ; on me fera un lit ici, sur le divan.

— Je veux bien, fit Chénerol ; mais, avant de dormir, il faut que je monte…

— J’irai avec toi…

— Non, mon fils… Si c’était ta mère, ce serait autre chose… J’irai seul. Sois tranquille… tu n’as rien à craindre pour moi, ajouta-t-il avec une amertume secrète.

Redressant sa haute taille, il sortit ; Henri, resté au bas de l’escalier, le vit monter lentement les degrés, où la lumière électrique, nouvellement installée, jetait son éclat cru sur le tapis chatoyant et sur les fleurs étagées. Dans cet éclat, dans cette splendeur, la silhouette fatiguée de Chénerol semblait un memento mori, un avertissement presque ironique du destin. À quoi lui servait son luxe, à cet homme, puisque tout son argent n’avait pas pu prolonger d’une heure la vie de sa femme ?

Lentement, la tête basse, il entra dans la chambre mortuaire, où tout avait été arrangé avec un goût parfait. Des fleurs et des lumières, on n’avait pas attendu ses ordres pour en mettre à profusion. Admirablement belle, parée de merveilleuses dentelles et d’un lourd brocart blanc tissé d’argent, qui avaient fait une de ses plus somptueuses toilettes d’intérieur, Clotilde semblait dormir. La mort prompte lui avait laissé sa fraîcheur, et l’asphyxie de la fin avait envoyé à ses joues une teinte rosée qui n’était pas encore devenue lilas. La prodigieuse fraîcheur qui avait couronné sa beauté durant sa vie l’accompagnait encore au cercueil.

D’un geste poli, Chénerol congédia les deux sœurs de charité qui faisaient la veillée funéraire ; lentement, il les vit s’éloigner dans les salons éclairés ; leurs robes noires frôlèrent le tapis avec un petit bruit de feuilles mortes. Il ferma la porte et se trouva seul avec sa femme.

C’était vrai, il l’avait follement et tendrement aimée… Et ce temps lui paraissait aujourd’hui aussi lointain que sa jeunesse elle-même. Il regarda les yeux fermés qui l’avaient ébloui, les lèvres froides qui l’avaient brûlé, et se demanda comment d’une telle passion il n’était resté qu’un peu de cendre.

Entre le moment où elle était tombée et celui où elle avait cessé de vivre, Chénerol avait fait pour la sauver tout ce qu’il était possible de faire, et il l’avait fait par humanité pure, sans emportement d’amour ou de regret. Il avait eu horriblement peur de la voir mourir ; mais ce n’est pas parce qu’il l’aimait : c’est, au contraire, parce qu’il ne l’aimait plus.

Dans sa terreur de la perdre, entrait pour une grande part la crainte de ne pas faire tout ce qu’il aurait fait l’ayant aimée ; sa conscience pouvait lui donner l’absolution, car, autour de lui, personne, ni Clotilde elle-même, n’avait pu se douter qu’il accomplissait seulement un devoir.

Et maintenant qu’elle était partie, que tout ce qui avait été elle disparaissait pour jamais, il regardait l’œuvre qu’elle avait faite, sans colère, sans rancune, avec une pitié profonde pour les victimes, mais une pitié qui ne s’étendait pas encore jusqu’à elle.

Il s’assit sur la chaise qu’il avait présentée à Madeleine quelques heures auparavant et regarda la morte avec attention, comme s’il eût cherché sur cette forme mortelle et parfaite l’esprit vivant qui l’avait animée.

Ce n’était pas un esprit de paix et de dévouement : c’était un esprit d’étroite vanité, de sensualité orgueilleuse, d’égoïste indifférence. Clotilde n’avait aimé qu’elle-même ; c’est elle qu’elle avait aimé en Chénerol, dans ce qu’il avait cru l’élan d’une indomptable passion. Il l’avait senti avant leur mariage, et ce mariage, qui n’était plus que le paiement d’une dette d’honneur, avait été le premier échelon de l’échelle de misère qui s’appelle la punition.

Même à présent qu’elle était morte, il ne pouvait pas, – non, il ne pouvait pas, – lui pardonner d’être venue le trouver, ce jour de février qui les avait liés l’un à l’autre comme deux compagnons de chaîne. Elle était venue, non s’offrir, – c’eût été crâne, au moins ! – mais se faire prendre par lui, en lui donnant l’illusion d’une victoire, alors qu’il était misérablement vaincu par sa coquetterie. Et, dès qu’il avait commis l’irrémédiable faute, dès que la fuite avait été déclarée inévitable par Clotilde, qui n’osait plus, disait-elle, reparaître devant sa fille et son mari, il avait éprouvé la certitude qu’elle s’était servie de lui comme d’un moyen pour échapper à ce mari… peut-être à cette fille, dont elle était lasse !

Et il avait trahi son ami ; il avait coupé par le pied la joie et le bonheur de Madeleine, comme un jardinier donne un coup de bêche insouciant dans la racine d’une fleur précieuse. Il avait, en même temps, blessé l’amour de son fils… Mais, chose vraiment étrange, dans ses remords, il avait moins souffert pour Henri que pour Madeleine… Peut-être parce qu’elle était femme, et si délicate ! tandis que lui, c’était un homme, qui aurait la vie active, et plus tard l’oubli…

Elle avait fait tout cela, cette malheureuse femme : déshonoré le mari, ruiné l’avenir des deux enfants, chargé Chénerol du poids d’un indestructible remords et du fardeau, tout aussi pesant, d’un feint amour où l’estime n’existait plus. Et pourquoi ? Pour une année à peine, pas même une année, de luxe et de triomphe !… Pourrait-il lui pardonner jamais le mal qu’elle avait fait aux autres et à lui-même ?

Un mouvement de colère le mit sur ses pieds : le mal était irréparable, et, voyez l’injustice du sort ! c’est lui qui demeurait puni. Elle échappait au châtiment par la mort libératrice, tandis que lui vivrait pour voir souffrir ceux qu’il aimait… Car il les aimait… Oui ! il eût donné, à l’heure présente, dix ans de sa vie, les dix années les plus proches de lui, qui pouvaient être encore si belles, il eût accepté de se voir soudain vieilli, flétri, pour pouvoir serrer la main de Villeroy et le regarder dans les yeux !

Il détourna la tête avec une amertume sans fond. Était-ce bien la peine de s’approcher de la morte pour ne trouver là que du ressentiment ? Ce n’était pas pour cela qu’il était venu, certes… Il avait espéré autre chose… Il la regarda encore une fois dans son linceul princier de soie et de dentelle, et la vérité qu’il avait méconnue lui apparut soudain.

Elle était punie ! Cette créature vaine et frivole avait aimé la vie, la vie instinctive, animale, élevée au-dessus du niveau le plus inférieur uniquement par le culte des formes et un certain sens artistique. Elle s’était servie des forces intelligentes qui étaient en elle pour satisfaire ses instincts seulement, et, pendant qu’elle vivait, elle avait échappé au châtiment. Mais cette femme, pour qui la tendresse et le dévouement avaient été lettre morte, pouvait raisonnablement espérer encore une vie longue et pleine de jouissances… Elle était morte : c’est la mort qui était le châtiment !

Pour la première fois depuis bien des jours, Chénerol sentit une compassion réelle pénétrer en lui à la pensée de Clotilde. Pauvre femme, en effet, mal douée par la nature, incapable de se redresser elle-même par l’effort de sa volonté, condamnée à n’éprouver que des sentiments inférieurs, pas tout à fait irresponsable, mais non responsable tout à fait, elle avait passé dans la vie comme une de ces fleurs stériles, éclatantes et dangereuses, et rien ne resterait d’elle, ni une œuvre utile, ni une bonne action, ni une pensée généreuse… Si le néant existe, c’est bien cela, le néant ! N’être pas pleurée et ne pas laisser de mémoire…

— Pauvre Clotilde ! pensa Chénerol. Elle est partie sans avoir eu le temps de réparer… Mais moi, qui fus son complice pourtant, pour elle et pour moi, je réparerai, si je puis !

Sans autre émotion qu’une pitié presque matérielle, de celles qu’on ressent, à la vue d’un bel objet brisé, il baisa le front de la morte et retourna près de son fils.

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