Chapitre 27
L’enterrement de Mme Chénerol provoqua chez « Tout-Paris » une admiration sans bornes. Un tel déploiement de richesse, tant de musique ! On ne parlait pas des fleurs dont le luxe est devenu banal. Et pourtant les orchidées qu’aimait Clotilde avaient paré son cercueil jusqu’à la prodigalité.
— Comme il aimait sa femme ! dirent les uns.
— Faut-il avoir besoin de montrer sa fortune ! dirent les autres.
Madeleine pleurait dans le petit hôtel solitaire, et Villeroy la laissait pleurer sans essayer de vaines consolations : il savait que cette douleur devait suivre son cours. Ce qu’il souhaitait le plus ardemment dans son âme paternelle, c’était que Madeleine eut pardonné à sa mère ; mais, sur ce point, il ne pouvait que garder le silence, et rien ne lui ferait jamais savoir ce que la jeune fille aurait pensé.
Pour lui-même, un grand détachement s’était fait dans son âme lorsqu’il avait su Clotilde morte. Vivante, elle était, dans son bonheur insolent, une insulte permanente à son honneur de mari. La disparition de la coupable apportait un apaisement immédiat à cette blessure de son esprit. Restait le mal qu’elle avait causé : le chagrin de Madeleine, le désenchantement et l’amertume de cette enfant innocente, l’impossibilité d’un mariage qu’on eût dit fait à souhait pour la joie des deux familles. Cela, c’est ce que Villeroy ne pardonnait pas à la mère, même de l’autre côté de la vie.
Après le brouhaha qui avait suivi cette mort imprévue, un grand silence d’oubli se fit sur les survivants. L’hôtel Chénerol fermé, Mme Rodange retenue chez elle beaucoup plus par son enfant que par le deuil de sa belle-mère, tout rentrait dans l’ordre, et les conversations à ce sujet s’éteignirent faute d’aliment.
Les mois passèrent. Madeleine cessa de pleurer, sans redevenir l’enfant silencieusement contente qu’elle avait été. Dans son attitude avec son père, elle apportait cependant plus d’abandon caressant ; le poids de honte qui avait tant pesé sur ses épaules semblait s’être allégé. Avec le printemps et le soleil, elle parut reprendre goût à l’existence.
Depuis les jours malheureux où elle avait accompagné sa mère, elle n’était plus jamais entrée dans un lieu public ; elle pria son père de la conduire au concert Lamoureux le vendredi saint, et ce fut le signal, chez elle, d’une sorte de rénovation. Elle recommença avec plaisir ses études musicales, entretenues jusque-là par esprit de devoir : bref, Villeroy put comprendre que sa fille rentrait enfin dans la vie normale.
Chénerol, lui, n’oubliait pas. Il avait repris le soin de ses affaires ; on le voyait, comme autrefois, déployer son intelligente activité ; mais sa gaieté du temps passé avait disparu. Il possédait toujours le don de repartie ; mais ce n’était plus pour le dépenser en brillantes escarmouches : il caractérisait maintenant un fait ou une situation par un mot juste et amer, un de ces mots qu’on répète et dont on dit : « C’est très fort ! » Mais ce n’était plus jamais « très drôle ».
Un soir d’avril, vers sept heures, il rentra pour dîner. Depuis la mort de Clotilde, il avait son fils pour compagnon à tous les repas ; de tout le jour, c’était l’heure la plus reposante et la plus douce. Avant de franchir le seuil de l’hôtel, il regarda le ciel bleu pâle, où les étoiles apparaissaient déjà ; un frisson de jeune verdure encore presque sans couleur courait sur les arbres du parc entourés d’un cadre riche et varié par les architectures diverses ; ce paysage parisien avait une douceur particulière, un peu mordante, le charme d’un pays très civilisé, doué d’assez de goût pour admirer la nature au milieu de ses préoccupations matérielles. Songeant à d’autres horizons, que son œil ne verrait jamais et où des yeux aimés de lui se reposeraient bien des fois, il venait de l’apprendre, Chénerol poussa un soupir et entra.
Un coup de timbre retentit derrière lui, et le pas pressé de Henri le rejoignit dans la salle de billard, qu’il traversait pour gagner la chambre qu’il s’était fait récemment arranger au rez-de-chaussée. Le jeune homme passa affectueusement son bras sous celui de son père, et ils firent ainsi quelques pas. Sans être précisément des caresses, les gestes de Henri s’étaient, depuis peu, rapprochés de l’ancienne tendresse enfantine, et tous deux semblaient y trouver une satisfaction muette. Ce soir-là, Chénerol rendit avec plus d’énergie la pression du bras passé sous le sien ; mais, pendant le dîner, il resta presque tout à fait silencieux.
Son fils le regardait avec attention de temps en temps. Bientôt il sentit que le moment redouté depuis des mois était venu, et se prépara à subir l’assaut.
Quand ils se retrouvèrent devant le billard, le souvenir d’une ancienne soirée en ce même lieu, à cette même heure, leur revint à tous les deux ensemble. Que d’événements depuis lors ! et que de tristesses ! Chénerol parla le premier :
— On m’a dit aujourd’hui, fit-il, que tu viens de passer très brillamment l’examen pour entrer dans les consulats.
— Oui, père, répondit Henri, le cœur plein d’une émotion contre laquelle il croyait s’être mieux gardé.
— Je m’en doutais, reprit Chénerol avec un sourire forcé : ce zèle pour les langues… N’as-tu pas appris l’arabe, par-dessus le marché ? Tu vois que je suis bien informé. Tu veux donc t’en aller ?
— Pourquoi me demandes-tu cela, père ? fit Henri d’une voix moins ferme qu’il ne l’eût souhaité. Tu sais bien que…
— Que tu ne peux pas épouser Madeleine en vivant ici ? Oui, je l’avais pensé, et j’aurais été le premier à t’en parler si… si je n’étais pas resté seul. Maintenant, c’est un peu plus dur, et je ne te l’aurais pas conseillé… Mais je ne puis que t’approuver.
Pendant un instant, ils évitèrent de se regarder : leurs âmes étaient trop pleines.
— Je t’engage même à ne pas perdre de temps, reprit Chénerol. Si les choses s’arrangent, il faudra te marier bientôt ; vous avez assez attendu, il est juste que vous ayez un peu de bonheur.
Henri ne répondait pas. Leur bonheur serait payé par l’abandon des deux pères ; mais n’était-ce pas la loi naturelle ?
— Alors, fit-il après un temps de réflexion, tu m’engages à retourner chez M. Villeroy ? Et s’il refuse ?
— C’est une éventualité à prévoir, dit Chénerol sans paraître troublé. Tu lui diras, en ce cas, que quoi qu’il ordonne – car il a le droit d’ordonner – je suis prêt à le faire, comme expiation.
Son fils le regardait sans comprendre.
— Tu lui diras cela tout simplement. Il n’est pas question de fortune : Villeroy est désintéressé au-delà de toute expression ; mais il pourrait exiger autre chose…
— Quoi donc ? fit Henri, non sans un petit mouvement de révolte.
— Nous le verrons bien.
— Exiger, dit lentement le jeune homme, ce mot sonne très mal à mes oreilles… Je crois, père, que si M. Villeroy exigeait quelque chose de toi, à mon tour, moi, je renoncerais…
— Ne dis pas cela, mon brave et bon garçon, dit Chénerol en appuyant la main sur l’épaule de son fils avec une indicible tendresse. Trop de gens agissent sous l’influence de l’amour-propre et s’en repentent toute leur vie ; ne soyons pas de ceux-là, je t’en conjure. Villeroy peut faire des conditions… il en a le droit.
— Lesquelles ?
— Mais, par exemple, que je ne te revoie jamais…
— Je n’y consentirais pas ! fit Henri avec élan en jetant un bras sur l’épaule de son père.
— Je le pense bien, mon fils. Et pourtant, si, moi aussi, je l’ordonnais, me désobéirais-tu ?
— Certainement ! s’écria le jeune homme, le visage enflammé, les yeux brillants. Quelques torts que tu aies pu avoir vis-à-vis de M. Villeroy, tu n’en as aucun envers moi ; tu es mon père, je t’aime, je suis fier de toi, de ton esprit, de ton cœur, car tu as un grand cœur, mon pauvre cher père ! Je te remercie tous les jours pour l’homme que tu as fait de moi et je n’ai qu’un désir : me montrer digne de toi ! oui, digne de toi !
Chénerol s’assit : une émotion intense le faisait trembler.
— Henri, dit-il d’une voix contenue, tu es digne de moi, assurément, et, de plus, tu n’as point commis d’erreur ; tu es intact ; la vie est ouverte devant toi… Sois heureux, mon cher Henri ; prends le bonheur honnête qui s’offre à toi ; sois heureux dans le devoir : c’est la seule manière de l’être véritablement. C’est pour cela que je te dis : À quelque prix que ce soit, épouse Madeleine, puisque tu l’aimes et qu’elle t’aime… Et puisse-t-elle vivre longtemps, afin de te garder de la faute que j’ai commise ! Vois-tu, Henri, le monde juge mal ces choses-là ; tant qu’elles ne font point scandale, il ferme les yeux ; il a tort. Quand on a l’âme droite et qu’on répare l’erreur d’un moment, quand on la paie de son bonheur – et de celui des autres – comme je l’ai fait, il approuve ; il a tort également. Mon mariage avec Mme Villeroy n’a rien réparé du tout : il n’a fait qu’aggraver une situation déjà odieuse. Que fallait-il faire alors ? À cela, mon fils, il n’existe qu’une réponse : il ne fallait pas commettre la faute.
Chénerol s’arrêta, pensif, puis reprit à voix basse :
— Et la faute, Henri, ce n’est pas le jour où Mme Villeroy a oublié ses devoirs qu’elle a été commise : c’est le jour où j’ai regardé avec des yeux d’amant la femme de mon ami et où, pour la première fois, je lui ai dit sur sa beauté, sans penser mal faire, une parole que sa fille ou son mari ne devaient pas entendre. Souviens-toi, Henri, que dans cette voie-là il n’est pas d’erreurs vénielles, car personne – non, personne ! – ne sait quel grain de sable fera pencher le plateau de la balance… et alors dans quel abîme nous pouvons être précipités. Souviens-toi, mon fils !
— Je me souviendrai, dit gravement Henri.
Ils restèrent assis côte à côte, sans se parler, pendant longtemps. Le sacrifice de Chénerol était fait, bien plus radical que Henri ne pouvait le soupçonner, et la pensée de ce sacrifice mettait dans l’âme du père à l’égard de son fils une douceur attendrie qui, par certains côtés, touchait à l’extase. Après en avoir joui pleinement, Chénerol reprit :
— Crois-tu, Henri, qu’il soit prudent d’aller toi-même voir Villeroy ? Ne penses-tu pas que si une tierce personne se chargeait de la démarche…
— Mais, mon père, dit fièrement le jeune homme, je ne saurais admettre qu’un tiers puisse entendre des paroles désobligeantes pour nous ; malgré l’élévation de pensées de M. Villeroy, le seul fait d’un refus…
— Sans doute ; mais si tu envoyais Marguerite ?… Elle est fine comme l’ambre, et, avec cela, elle dit tout ce qu’elle veut. Ce serait, je crois, une excellente messagère.
— Pour cela, père, tu l’as dit ! Personne ne s’acquittera mieux qu’elle d’une semblable mission.
— Je la verrai demain, fit Chénerol en se levant comme un homme délivré d’un grand poids.
En effet, le lendemain, il eut avec sa fille un long conciliabule secret, dont elle sortit dans un état d’esprit bien singulier. Sa première action, se voyant seule, fut d’embrasser sa fillette avec tant de force que l’enfant en poussa les hauts cris ; la seconde fut de se mettre à pleurer elle-même en tâchant de l’apaiser, et les larmes de la maman furent beaucoup plus longues à tarir que celles de l’enfant. Sans doute, la source en était plus profonde.
Dans le plus bref délai, Mme Rodange s’assura adroitement que Madeleine était sortie et se présenta chez Villeroy, qu’elle arrêta sur le seuil de sa porte. Tout surpris qu’il fût, il savait quelle douceur apitoyée la jeune femme avait témoignée à sa fille lors de la mort de Clotilde, et il la reçut avec bonté.
Marguerite ne s’égara point en préliminaires.
— Monsieur Villeroy, dit-elle aussitôt assise, vous êtes pressé, moi aussi : allons au fait. Est-ce que vous ne trouvez pas que Madeleine a eu assez de chagrin comme ça ?
— Pauvre petite ! murmura le père.
Puis il regarda Mme Rodange d’un air qui n’avait rien d’encourageant ; mais elle n’était pas femme à se laisser décontenancer par le vieil ami de son enfance.
— Oui, pauvre petite ; c’est une parole absolument sensée ; mais il y a assez longtemps qu’on l’applique à Madeleine, et je trouve qu’il est grand temps d’en changer. Je suis venue ici, d’après le désir de mon père, pour vous supplier d’accorder à Henri la main de votre fille. Ne m’interrompez pas, monsieur Villeroy ; il n’y aurait plus moyen de reprendre l’entretien. Tant que Mme Clotilde a vécu, je comprends le scrupule qui vous a poussé à interdire tout rapprochement ; mais, à présent, franchement, je trouve qu’il y aurait de la cruauté à séparer plus longtemps ces jeunes gens qui s’aiment ! Mon père m’a chargée expressément de vous dire, et ce sont ses propres expressions, qu’il se soumettra à tout ce que vous exigerez. J’ai rempli ma mission, non sans quelque peine, je vous l’affirme ; à votre tour, donnez-moi une bonne parole.
— Marguerite, fit Villeroy en la regardant sans colère, vous êtes une brave enfant ; la démarche que vous faites a dû vous coûter. Je vous remercie pour Madeleine de vous en être chargée ; mais entendez-moi bien et répétez fidèlement mes paroles à votre père ; ce sont celles que j’ai déjà dites à son fils : Madeleine Villeroy ne peut pas épouser Henri Chénerol. Ces deux noms hurleraient de se voir accolés.
— Mais, reprit Marguerite, avec une bonne dose d’impatience, c’est que je ne vous ai pas dit : Henri entre dans les consulats ; il épouserait Madeleine à l’étranger. Et, puisque mon père dit qu’il fera tout ce que vous exigerez… Vous ne comprenez donc pas ?
— Je comprends très bien, et je répète : Madeleine Villeroy ne peut pas épouser un Chénerol.
Mme Rodange, dépitée, se leva.
— Je vous croyais bon, dit-elle avec des larmes de colère dans la voix ; mais vous faites souffrir à plaisir Madeleine ! Ce n’est pas de la bonté, cela !
Sans s’émouvoir, Villeroy la regarda.
— Vous avez un enfant, une petite fille ! Élevez-la bien, Marguerite, dit-il, enseignez-lui de bonne heure le prix du devoir et le respect de ses parents. Madeleine m’aime, elle m’aime assez pour ne pas me blâmer d’une rigueur qui la protège. Vous savez ce que c’est que le monde, Marguerite ; voyez-vous Madeleine mariée entrer dans un salon : – Mme Chénerol. – Laquelle ? – La jeune. – La femme du fils. – Ah ! la mère a épousé le père, et la fille, le fils ? Pourvu qu’elle ne rende pas au fils ce que le père…
— Assez, monsieur Villeroy, c’est horrible ! cria Marguerite en mettant ses deux mains sur ses oreilles. C’est monstrueux, ce que vous dites là !
— Ce n’est pourtant qu’une très petite partie de ce qui s’échangerait de propos méchants, de cruautés malsaines au sujet de mon innocente enfant. Non, Marguerite, dites-le à votre père. Ma fille ne s’appellera pas Mme Chénerol.
Marguerite retourna chez son père pour lui rendre compte de l’insuccès de sa mission. Elle ne le fit qu’avec les plus extrêmes précautions, se bornant au fond même de la réponse, si nettement formulée.
Contre son attente, Chénerol ne parut point surpris. Il remercia sa fille et l’embrassa avec tendresse. Comme il la reconduisait, elle s’arrêta dans le péristyle devant la porte de son ancienne demeure.
— Ce n’est pas loué ? fit-elle.
— Ni ne le sera jamais, mon enfant, dit-il d’un ton grave. J’avais songé à vendre l’hôtel en bloc, et puis la pensée que tu t’étais mariée ici, que tu y avais été heureuse, m’a retenu… Veux-tu voir ?
Il prit à son trousseau la clef minuscule de la porte, et ils entrèrent dans le logis abandonné.
— Que c’était joli, pourtant ! dit-elle avec un regret sincère ; jamais rien n’a été mieux fait pour un jeune ménage… Nous ne sommes pas si bien rue Fortuny… Il y a une pièce de plus ; mais c’est un vrai bâton de perroquet : on passe son temps à monter et à descendre. Tandis qu’ici, deux étages seulement… Et mon salon rose ! Je n’en suis pas encore consolée !
— Si tu voulais !… fit timidement Chénerol.
Elle se retourna brusquement pour le regarder en face.
— Revenir ? dit-elle. Ah ! certes, oui ! Mais que dirait le monde ?
— Le monde dirait ce qu’il voudrait. Je te donnerai trois pièces de plus au premier ; on les prendra là-haut sur ma chambre et mon cabinet… je loge en bas, à présent, près de Henri.
— Je ne sais pas, fit Marguerite, pensive, si René voudra.
Tout à coup, elle se jeta au cou de son père :
— Tu es un ange, dit-elle, de ne pas nous avoir gardé rancune. Nous avons agi un peu bêtement, tu sais…
— Non, dit Chénerol, c’était très naturel ; mais bien des choses sont changées. Et, vois-tu, je serai très content de t’avoir là, avec ta fillette, quand Henri sera parti.
— Henri ? Pourquoi s’en irait-il, s’il n’épouse pas Madeleine ?
Chénerol sourit sans répondre et se contenta d’embrasser sa fille ; mais ce sourire, elle s’en souvint plus tard, avait quelque chose de triste et de courageux à la fois.
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