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Chapitre 7

— Voyons, Henri, ce n’est pas possible ! Tu rêves, tu es malade !

Marguerite, enveloppée d’un peignoir crème où les dentelles et les rubans empêchaient presque de voir l’étoffe, tisonnait avec rage le feu de sa chambre à coucher, où elle avait reçu son frère, à peine éveillée.

— Tiens ! fit simplement le jeune homme en lui présentant la lettre de leur père.

Elle la prit, la lut et la froissa dans un mouvement de colère. Il la lui retira avec douceur, la défripa soigneusement et la remit dans sa poche.

— Il n’y a pas seulement mis un mot pour moi ! dit-elle en détournant la tête.

— Écoute, Marguerite, franchement, je ne vois pas comment tu peux lui reprocher cela ! Dans un moment pareil, il avait bien le droit de ne songer qu’au plus pressé !

— Et qu’est-ce qui était le plus pressé, dans ton idée ?

— Les affaires, répondit posément Henri.

— Les affaires. Ah ! oui, les affaires !

Elle laissa tomber les pincettes et se mit à battre nerveusement du pied sur le garde-feu.

— Voilà une belle histoire ! fit-elle en petites phrases courtes, hachées comme au couteau par sa mauvaise humeur. Il n’est pas à plaindre, papa ! Ça l’arrangeait probablement, puisqu’il a fait ce beau coup-là. Filer avec une femme, c’est drôle ! Quand on s’appelle Chénerol, qu’on est un homme politique, une célébrité parisienne, c’est très gentil ! ça vous pose !

— Marguerite ! dit Henri d’un ton de reproche.

— Eh bien ! quoi ? Parce que c’est mon père ! Mais c’est justement pour cela que je suis furieuse ! Si c’était un autre, qu’est-ce que ça pourrait me faire ? C’est papa, oui, c’est convenu : faut-il adorer ses faiblesses ? La jolie situation que cela va me faire dans le monde ! Et, justement, nous dînons en ville ce soir… Tiens, je vais écrire que je suis malade…

Elle se leva et attira violemment à elle le buvard de son petit bureau.

Henri, qui l’avait suivie, arrêta sa main.

— Écoute, ma sœur, dit-il, la situation est très grave, en effet, et c’est pour cela qu’il ne faut pas agir à la légère. Où est ton mari ?

— Je n’en sais rien. Quelle heure est-il ?

— Onze heures.

— Il doit être quelque part dans la maison. Encore une jolie corvée de lui annoncer cela ! J’en entendrai, des paroles de sagesse, avant d’être plus vieille de quinze jours !

— Je m’en charge, répondit Henri sans s’émouvoir. Veux-tu m’écouter ?

Elle haussa les épaules et se rassit sur sa petite chaise basse.

— D’abord, je t’ai dit, à toi, que mon père est parti subitement ; tu en as conclu que c’était avec une femme…

— Ai-je eu tort ? riposta Mme Rodange.

— Je ne dis pas cela ; seulement, rien ne nous autorise ni n’autorise personne à le dire tout haut, ni même tout bas.

— Ah ! par exemple ! s’écria Marguerite, voilà qui est fort ! Comment, une femme, une drôlesse…

— Marguerite, ce n’est pas une drôlesse, dit Henri, blessé au cœur dans l’amour qu’il portait à Madeleine.

— Tu la connais donc ? fit la jeune femme en se tournant vers lui avec la stupéfaction la plus sincère.

— Il n’est pas nécessaire de la connaître pour affirmer que ce n’est pas une drôlesse, reprit Henri avec une prudence dont il ne se fût pas cru capable la veille encore : une femme comme tu le dis n’aurait pas cherché tant de mystère ; mon père lui-même ne se serait pas gêné de préparer son départ sous un prétexte quelconque.

— Voyons, mon frère, tu ne vas pas essayer de me faire croire que la femme en question est une sainte, digne de tous les respects ? S’il en était ainsi, elle ne serait pas partie !

Henri se tut : que pouvait-il répondre à cela ?

— Je vais bien l’arranger, moi, la belle dame. D’abord, je saurai qui elle est : ce n’est pas bien difficile, et alors…

— Marguerite, tu ne feras pas cela ! dit le jeune homme avec autorité : depuis une demi-heure, tu parles comme si tu étais méchante, et je sais très bien que tu ne l’es point. La surprise, la colère… passe ; mais la méchanceté… tu ne voudrais pas !

Boudeuse encore, mais calmée, la jeune femme mit son coude sur son genou et son menton dans sa main. De grosses larmes commencèrent à tomber sur ses dentelles.

— Ma sœur mignonne, reprit Henri, qui s’était levé pour l’embrasser, tu vas être très bonne et très raisonnable. Nous avons tous le plus grand intérêt à ce que la chose ne s’ébruite pas. Nous avons même un intérêt à ce que la dame en question puisse rentrer un jour dans la société sans qu’on la soupçonne…

Marguerite tourna vivement ses yeux interrogateurs vers son frère.

— Parfaitement… afin de ne pas créer à mon père, par notre faute, un lien qui pourrait devenir une chaîne. Tu le connais, il n’abandonnerait pas une femme du monde qui se serait perdue pour lui…

— Mon Dieu ! Henri ! fit Marguerite, où as-tu été prendre tout cela ?

— Je n’ai pas fermé l’œil cette nuit et j’ai réfléchi à beaucoup de choses. Donc, nous ne dirons rien : nous ne savons rien. Notre père a été appelé subitement en province par une affaire, voilà tout. Tu comprends qu’il ne peut pas rester longtemps sans nous écrire ; il aura envie de savoir…

— Quoi donc ?

— Ce qu’on dit de lui ici… Nous verrons alors ce que nous aurons à faire. Ce soir, tu iras à ton dîner, à moins que Rodange n’en décide autrement, mais j’espère le convaincre. Tu auras l’air aussi naturel que possible. Au fond, tu sais, cela ne te regarde pas : notre père est libre de ses actions, n’est-ce pas ?

— Oh ! certainement ! Mais la femme me le payera si jamais je puis l’attraper. Tu la connais, Henri ? Dis la vérité, tu la connais ? Moi aussi, peut-être ?

— Laisse-la tranquille, la malheureuse : elle sera assez punie. Non, n’insiste pas, si je savais son nom, je ne te le dirais pas.

— Oh ! je le saurai bien sans toi !

Henri sentit le cœur lui manquer. Sa sœur n’était pas méchante, mais légère et prompte, à se dépenser en paroles. L’honneur de Villeroy, celui de la mère de Madeleine étaient à la merci d’une imprudence, moins que cela, d’un hasard, d’une coïncidence…

— Marguerite, je t’en supplie, ne dis rien, n’essaye de rien savoir ; moi, je vais m’informer et je te raconterai tout ce que j’aurai appris.

— Bien vrai ?

— Je te l’affirme. Veux-tu me donner ta parole d’honneur de ne rien dire, absolument rien, jusqu’à ce que je t’aie revue ?

— Henri, c’est donc très grave ? demanda la jeune femme, ramenée soudain au sentiment de la réalité dramatique des choses.

— C’est très grave, tout ce qu’il y a de plus grave, cela peut finir par la mort de quelqu’un…

Ses lèvres tremblaient. Villeroy lui avait promis de ne tuer ni sa femme ni l’autre, mais il n’avait pas parlé de lui-même, et, pendant la nuit, l’obsession de cette idée avait plus d’une fois fait passer un frisson sur la chair du jeune homme.

— Je ne croyais pas… je ne savais pas… fit Marguerite en baissant la tête. Je ne dirai rien. Mon frère, tu as ma parole d’honneur.

Elle lui serra la main d’une étreinte ferme et franche. Elle avait été gâtée par son père, par les amis de la maison, par Henri lui-même ; mais, au fond, c’était une bonne enfant, honnête et droite.

Fort ennuyé d’avoir à lui communiquer la fâcheuse nouvelle, mais bien décidé à ne pas s’en remettre pour ce soin à la nerveuse et rageuse Marguerite, Henri alla trouver son beau-frère.

Rodange était un garçon à tête froide, un de ceux qui s’amusent sans se laisser entraîner plus loin qu’ils ne veulent, qui ne dépassent jamais leur budget, qui ne se mettent pas en colère, qui, aux courses, parient toujours pour le bon cheval et ne parient pas du tout quand ils ne sont pas sûrs de leur fait. À un tel homme plus qu’à tout autre le récit d’une aventure romanesque devait sembler absurde et même ridicule.

— Comment ! c’est mon beau-père qui a fait cela ? demanda-t-il lorsque Henri lui eut annoncé le départ imprévu de Chénerol. Il est parti sans prévenir ? Ses affaires sont en ordre, pourtant ?

— Tout à fait en ordre, répondit le jeune homme.

— Alors, ce n’est pas sérieux.

— Malheureusement, c’est sérieux.

— Une femme mariée, en ce cas ? Diable ! Le mari court après ?

— Non.

— Alors, ce ne sera rien.

Rodange regarda ses ongles, qu’il avait fort beaux, et ajouta :

— S’il en est ainsi, ce n’était pas la peine de s’en aller ; mais j’ai toujours soupçonné mon beau-père d’un grain de sentimentalité. Il porte ses cheveux une idée plus longs qu’il ne faudrait.

On ne pouvait faire le même reproche à Rodange, assurément pas plus que celui d’être sentimental ; mais c’est peut-être lui qui avait raison, au point de vue des agréments de la vie mondaine, surtout.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? reprit l’homme positif.

— Rien du tout, répondit Henri. Attendre et ne rien dire.

— Parfait. Marguerite est prévenue ?

— Je viens de la voir.

— Tant mieux ; c’est gentil à vous de m’avoir évité cela… Elle a pleuré ?

— Très peu.

— Tant mieux. Vous ne restez pas à déjeuner ?

— Non, merci, je n’ai pas faim, et puis il y a une quantité de choses à faire. Au revoir.

Henri serra la main de son beau-frère et retourna chez lui.

Il tenait sans doute de son père le grain de sentimentalité reproché par Rodange, car, en rentrant dans l’hôtel, il fut presque effrayé de le voir si vaste et si désert.

Rien n’y était changé depuis la veille, et pourtant l’idée que son père était loin, il ne savait où, que l’absence serait longue, que le retour serait pénible et dangereux, que l’avenir était gros d’angoisses, le remplissait d’une pesante tristesse.

Pour occuper son temps, il ne savait que faire. Il s’appliqua à la lecture des papiers contenus dans le bureau dont son père lui avait laissé la clef. Jusque-là, il s’était très peu préoccupé de la fortune et des affaires de Chénerol. La nécessité de connaître tout à fond s’imposait, et il passa plusieurs heures à débrouiller des choses parfaitement claires, mais où il se trouvait étranger.

Le jour baissait, Henri songea qu’il aurait dû sortir comme d’habitude et se montrer où il avait coutume d’aller ; il referma le bureau et se leva pour s’habiller. Sur le seuil, il croisa Philippe, qui venait à lui d’un air troublé.

— M. Villeroy, dit-il, demande Monsieur ; je lui ai dit que Monsieur était en voyage. Est-ce que M. Henri voudrait le voir ? M. Villeroy est en bas dans le billard.

— J’y vais, répondit promptement le jeune homme.

Il venait soudainement de comprendre deux choses : d’abord que Villeroy devait feindre d’ignorer le départ de son ami, et ensuite que le valet de chambre connaissait la cause exacte du départ de son maître, et probablement l’endroit où il s’était rendu.

Villeroy était debout dans la salle de billard, tournant le dos à la fenêtre, et pourtant Henri fut touché d’une profonde pitié en voyant la silhouette affaissée de cet homme dont vingt-quatre heures venaient de faire définitivement un vieillard.

— Je suis venu, dit-il d’une voix éteinte, après avoir répondu d’un signe de tête au salut du jeune homme, qui n’osait l’approcher, je suis venu parce qu’il faut sauver les apparences, vous l’avez compris. Entre cette maison et la mienne, c’était un échange journalier de communications ; cela ne peut pas cesser tout d’un coup. Il faut que votre sœur fasse une visite à ma fille, une seule fois, d’ici quelques jours… Vous lui direz, n’est-ce pas ? Madeleine sera sortie, bien entendu.

Henri répondit du geste.

— Et puis, continua Villeroy, il faut que vous avisiez votre père de ce que j’ai résolu : il est inutile de mettre des gens de loi dans la confidence de notre aventure. Vous lui écrirez que Mme Villeroy peut demander le divorce contre moi ; je lui fournirai toute facilité ; je vais voir tout à l’heure quelqu’un qui me donnera des éclaircissements. Mais j’y mets une condition absolue : Mme Villeroy va rentrer à Paris immédiatement et reprendre sa place dans ma maison ; j’en sortirai avant qu’elle s’y présente, elle peut en être assurée. Lorsque l’instance en divorce sera publiquement commencée, elle pourra prendre un appartement et y vivre seule ; dès qu’elle sera libre, Chénerol l’épousera. Je ne veux pas d’un scandale qui rendrait ce mariage non pas impossible, car on peut éluder la loi, cela s’est vu, mais simplement difficile. Vous avez compris ?

— J’ai compris, monsieur, répondit Henri à voix basse. Comment va Madeleine ?

Villeroy détourna la tête et fit un mouvement vers la porte.

— Monsieur Villeroy, insista le jeune homme, comment va Madeleine ? Je vous en supplie, dites-le-moi. Vous ne savez pas, monsieur, combien je l’aime, combien je vous vénère…

Le vieillard s’arrêta avant de sortir.

— Madeleine a pleuré, mais elle est courageuse ; elle contient son chagrin pour m’épargner la peine de la voir malheureuse ; mais elle souffre et ne se consolera jamais. Ceux que sollicite leur fantaisie devraient bien penser un peu à ce qu’ils laissent derrière eux… Adieu, Henri.

Il sortit, ployé par l’épreuve comme les arbres battus d’un perpétuel vent de la mer. La tempête qui venait de s’abattre sur lui n’avait fait qu’achever l’œuvre des quinze années précédentes ; l’arbre était d’avance rongé par le cœur.

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