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Chapitre 8

Sur-le-champ, Henri écrivit une lettre à son père. Sans s’arrêter à des explications ou des épanchements fort difficiles ou, pour mieux dire, impossibles, il lui exposa la visite qu’il venait de recevoir, en reproduisant entre guillemets, autant que sa mémoire le lui permit, les propres paroles de Villeroy. Le valet de chambre, qui eût refusé de livrer l’adresse de son maître, ne fit pas d’objection lorsque le jeune homme lui remit la lettre cachetée en lui disant de la faire parvenir à Chénerol.

On eût cherché celui-ci bien loin sans le trouver, alors qu’en réalité il était simplement à Marseille. À cette époque de l’année, il n’avait pu songer à s’établir sur un point quelconque du littoral méditerranéen sans être à peu près certain d’y rencontrer immédiatement quelque visage de connaissance ; aussi avait-il projeté un départ qui mit son secret à l’abri des indiscrétions.

Pendant que Mme Villeroy s’ennuyait royalement dans un appartement de l’hôtel Terminus, il cherchait un yacht à vapeur prêt à partir, pour l’emmener en Égypte, décidé à remonter jusqu’aux cataractes pour cacher son bonheur périlleux.

La lettre de son fils le troubla profondément. La vue de cette écriture lui causa d’abord une émotion bizarre, indéfinissable, une sorte de contentement bourgeois, comme en éprouvent les parents lorsqu’ils reçoivent un compliment de nouvelle année. Il s’aperçut soudain que sa fuite avait creusé un gouffre réel entre sa famille et lui. Tout sceptique qu’il fût en bien des choses, Chénerol était un père excellent ; s’il avait parfois plaisanté de ses devoirs, il ne les avait pas moins remplis de son mieux, et ce mieux était bien, surtout en ce qui concernait son fils.

L’idée que ce fils pouvait le juger, et même le blâmer, ne s’était jamais présentée à son esprit. Maintenant, il tenait cette lettre dans sa main sans oser l’ouvrir, content d’avoir des nouvelles de chez lui et peureux de ce qu’il allait peut-être lire… Enfin, haussant les épaules de sa poltronnerie, il fit sauter l’enveloppe :

« Mon cher père », disait Henri. Ces trois mots, d’une parfaite banalité, prirent pour Chénerol l’accent d’une véritable tendresse ; qu’eût-il pensé si son fils l’avait nommé simplement : « Mon père » ? Encouragé, il poursuivit sa lecture.

Cela s’arrangeait tout seul. Pas de complications, pas de poursuites, pas de colère ni de vengeance ; le mari de Clotilde acceptait le divorce : Henri n’avait pas osé écrire qu’il l’exigeait. Point d’homme de loi, pas de discussions douloureuses ou blessantes… Villeroy se conduisait bien, en vérité !

Le remords, chassé la veille, s’enfonça dans le cœur de Chénerol avec la sûreté d’un poignard manié par une main très ferme. Si c’était là ce qu’avait voulu le mari outragé, il avait réussi : le coup portait à distance. Pas un mot de reproche, pas une allusion même ! Et le retour de Clotilde dans la maison conjugale, qui sauvait toutes les apparences, qui anéantissait la trace de l’injure, quoi de plus généreux et en même temps de mieux combiné pour tout sauver ?

— Je le reconnais bien là ! pensa Chénerol : un grand cœur et un sens pratique extraordinaire. Villeroy est tout entier là dedans.

Au bout d’un instant, sa pensée ajouta :

— Comme il doit me mépriser !

Il avait beau la chasser comme une mouche importune : cette petite phrase bourdonnait autour de lui, se glissant par les moindres interstices du tissu de ses idées. Harcelé de la sorte, il abandonna la recherche de son yacht, désormais inutile, et remonta vers l’hôtel, où Clotilde devait l’attendre avec une impatience nerveuse qu’il croyait deviner.

Non, Clotilde n’était ni nerveuse ni impatiente. Sa fraîche beauté n’eût pas ainsi triomphé des années si elle avait été femme à se consumer elle-même dans l’angoisse et l’anxiété. Elle attendait paisiblement, non sans ennui ; mais l’ennui est bon pour le teint et détend les nerfs ; la preuve en est qu’on le recommande aux convalescents.

Chénerol lui tendit la lettre de Henri, qu’elle lut sans changer de visage et qu’elle lui rendit tranquillement.

— Je pensais bien que ce serait ainsi, dit-elle.

— Et qu’il vous offrirait de rentrer chez lui ? fit-il, un peu surpris.

— Non, je n’avais pas prévu cela, répondit-elle sans s’émouvoir ; c’est une très bonne idée et qui arrange tout. Seulement, il faudra que Madeleine reste avec moi ; sans quoi, cela ne servirait à rien.

Il la regarda, effrayé de son calme et en même temps saisi de sa présence d’esprit.

— Pensez-vous que le père y consente ? demanda-t-il presque malgré lui.

— Il faudra bien ; autrement, je n’accepterais pas.

— Vous n’accepteriez pas ?…

— Évidemment ; je ne veux pas avoir l’air d’une paria. Quelle serait ma situation aux yeux du monde ? Madeleine est ma sauvegarde ! D’ailleurs, ce ne sera pas long : huit jours peut-être.

— Madeleine est, en effet, votre sauvegarde, répéta lentement Chénerol. Alors, que dois-je répondre ?

— C’est moi qui répondrai, dit Clotilde : c’est moi que cela regarde. Vous, vous ne dépendez de personne.

— C’est juste, fit-il indécis.

Son esprit si clair était singulièrement troublé, et il ne savait si ce trouble venait de Clotilde ou de lui-même.

— Alors, nous n’avons pas de temps à perdre, reprit-il ; il faut répondre sur-le-champ.

— C’est ce que je vais faire, dit-elle en ouvrant son buvard.

Au moment de tremper sa plume dans l’encre, elle s’arrêta et regarda Chénerol :

— Georges, dit-elle, c’est très grave. Si, après tout, M. Villeroy allait me manquer de parole ? si ce n’était qu’une feinte pour me contraindre à revenir ?

— Oh ! Clotilde ! s’écria Chénerol, qui sentit le rouge de la honte lui monter au visage, comment penser cela ?

— Vous ne le croyez pas, vous ? Si vous saviez combien il m’a refusé cette liberté qu’il m’offre à présent, vous ne seriez pas si sûr.

— Je réponds de lui, fit chaleureusement Chénerol. Villeroy est incapable d’une action qui ne serait pas absolument honorable…

Ses oreilles devinrent brûlantes sous la poussée du sang que la honte et le remords chassaient de son cœur à sa tête. Était-ce à lui de défendre son ami, et quelle valeur ce mot « honorable » prenait-il dans sa bouche ? Ce fut un moment d’intolérable souffrance.

Résignée et placide, Clotilde écrivait déjà, légèrement penchée sur le papier ; il la regardait, partagé de sentiments très complexes et passablement douloureux.

— Clotilde, écoutez, dit-il, en se plaçant devant elle. Réfléchissez bien. Vous tenez à demander la présence de Madeleine ?

— Assurément.

— Et s’il refuse ?

— Il ne refusera pas. Cela lui sera très désagréable, mais il ne refusera pas.

— Mais enfin…

— Ne voyez-vous pas, fit Mme Villeroy d’un air un peu étonné, en levant ses fins sourcils châtains, que, si je ne rentrais pas, – et qui m’y force, je vous le demande ? – ce serait un véritable esclandre ? En rentrant, en me prêtant à sa combinaison, je sauve les apparences. C’est au moins aussi avantageux pour M. Villeroy que pour moi. Et l’intérêt de l’avenir de Madeleine…

— Oui, oui, vous avez raison, interrompit hâtivement Chénerol, je comprends. Alors, qu’allez-vous dire ?

— Que je retournerai à Paris aussitôt qu’il aura promis ce que je demande.

— Vous pouvez avoir la réponse après-demain…

— Demain par le télégraphe.

— C’est juste.

— Et alors je partirai demain soir.

— En effet.

Il resta un instant silencieux, sans pensées bien distinctes, perdu dans une sorte de mécontentement qui jetait une ombre obscure sur son esprit.

— Je devrai rester ici, moi, reprit-il, ici ou ailleurs,… plutôt à Nice, ou à Cannes, ou à Monte-Carlo,… me montrer enfin.

— Parfaitement… Vous reviendrez à Paris dans une dizaine de jours, quand j’aurai fait une tournée de visites avec Madeleine…

Toujours Madeleine ! Mais elle avait raison ; Madeleine était l’atout de son jeu, et Chénerol ne pouvait s’expliquer pourquoi il s’en trouvait irrité.

— Ce sera très court, et ensuite je serai chez moi, Georges… et, bientôt après, rien ne pourra plus nous séparer…

Elle lui souriait de ce sourire exquis, à la fois enfantin et féminin, jusqu’à l’ivresse.

— Plus rien, dit-il en se penchant vers elle, plus rien, jamais…

Elle noua ses bras autour du cou de Chénerol ; ce geste enveloppant semblait la donner tout entière ; puis, reprenant sa plume :

— Ne me dérangez pas, dit-elle ; j’écris, à présent, et c’est sérieux.

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