CHAPITRE V.
1379. PRISE PAR LES FRANÇAIS DU CHATEAU DE BOUTEVILLE.--THOMAS TRIVET REVIENT EN ANGLETERRE.--AMBASSADE DE PIERRE DE BOURNESEL; IL EST ARRÊTÉ AU PORT DE L’ÉCLUSE SUR L’ORDRE DU COMTE DE FLANDRE.--RETOUR DU DUC DE BRETAGNE EN ANGLETERRE.--_Juillet._ PAYEMENT DE LA RANÇON DU COMTE DE SAINT-POL.--1379. AFFAIRES DE BRETAGNE.--_4 juillet._ PRISE PAR LES ANGLAIS DE GUILLAUME DES BORDES.--1378-1379. RAVAGES DES GRANDES COMPAGNIES EN AUVERGNE ET EN LIMOUSIN (§§ 83 à 95).
On sait que le seigneur de Mussidan, fait prisonnier à Eymet, avait embrassé le parti français et avait séjourné plus d’un an à Paris. Mais ne trouvant pas auprès du roi l’accueil qu’il attendait, il s’enfuit et retourna à Bordeaux auprès du sénéchal Jean de Neuville[190]. P. 119, 120, 313, 314.
[190] Dès le 9 février 1377, les biens du seigneur de Mussidan avaient été confisqués et donnés en partie à Alain de Beaumont (_Arch. Nat._, JJ 112, fol. 78). Quand après la bataille d’Eymet (1er septembre), il se fut rallié au parti français, il fut bien accueilli à Paris par le roi Charles V (voy. plus haut p. XXXIV, note 90), tandis que les Anglais (4 juin 1378) donnaient à John de Shatton un droit que le seigneur de Mussidan levait autrefois sur les vins à Bordeaux (_Rec. Off., Vasc. Rolls, 1 Rich. II_, m. 2), droit qui lui fut rendu le 4 septembre 1378, après son retour au parti anglais (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Realm of Fr. 470/4_).
Des quatre seigneurs dont il a été parlé, les seigneurs de Langoiran, de Mussidan, de Rauzan et de Duras, le premier seul restait donc Français, et fortement menacé par les autres qui étaient ses voisins. Dans une expédition qu’il tente avec 40 lances contre la ville de Cadillac[191], il est blessé à mort par le capitaine de la place, Bertrand Courant, qu’il avait provoqué personnellement. P. 120 à 122, 314.
[191] Gironde, arr. de Bordeaux.
En Saintonge, la garnison anglaise et gasconne, qui occupe le château de Bouteville[192], placé sous les ordres d’Éliot de Plassac, ne cesse de venir piller la campagne sous les murs de la Rochelle et de Saint-Jean-d’Angély. Les seigneurs de Thors, de Pouzauges et autres seigneurs de Poitou et de Saintonge, résolus d’en finir, attirent les Anglais devant la Rochelle. Éliot de Plassac est fait prisonnier, et le château de Bouteville devient français[193]. P. 122 à 124, 315.
[192] Charente, arr. de Cognac.
[193] Le château de Bouteville repris aux Anglais en 1379 ne resta pas longtemps entre les mains des Français: nous voyons en effet en octobre 1385 une tentative malheureuse pour reprendre la place aux Anglais (P. Guérin, _Arch. hist. du Poitou_, t. XXI, p. 254, note 2).
A cette époque Thomas Trivet, Guillaume Elmham et les autres chevaliers qui étaient allés en Espagne servir le roi de Navarre, retournent en Angleterre[194]. Reçus à Chertsey[195] par le roi et ses deux oncles, les ducs de Lancastre et de Cambridge, ils leur donnent des détails sur les affaires d’Espagne et sur la mort du roi Henri, survenue le jour de la Pentecôte (29 mai 1379) ainsi que sur le couronnement de son fils Jean qui a eu lieu à Burgos le 25 juillet; ils parlent aussi des joutes qui furent données à Las Huelgas[196] et dont le vainqueur fut le comte de Roquebertin. Les ducs de Lancastre et de Cambridge approuvent le roi de Portugal d’avoir refusé d’assister à ces fêtes. P. 124 à 127, 315, 316.
[194] Le départ de Thomas Trivet ne dut avoir lieu qu’après le 27 juillet 1379, car un document relatif «al confessor de moss. Thomas Trevet, cavaillero ingles, capitan de Tudela», porte cette date (_Arch. de la Ch. des Comptes de Navarre_, Reg. 161).
[195] Chertsey, sur la Tamise, comté de Surrey, à 18 kil. de Londres.
[196] Monastère près de Burgos.
Charles V, désirant resserrer son alliance avec le roi d’Écosse et voulant attaquer les Anglais dans leur pays même, fait partir comme ambassadeur le seigneur Pierre de Bournesel[197], qui arrive bientôt en Flandre, à l’Écluse[198], et étonne tout le monde par son faste et ses dépenses, tandis qu’il attend un vent favorable à sa traversée. Sa présence est signalée au comte de Flandre par le bailli de l’Écluse, qui l’arrête et le conduit à Bruges devant le comte. Celui-ci l’accueille assez mal devant le duc de Bretagne et lui reproche de n’être pas venu le saluer, étant à l’Écluse si près de Bruges. Malmené d’autre part par les paroles du duc de Bretagne, le seigneur de Bournesel retourne à l’Écluse au plus vite et, craignant d’être pris sur mer par la flotte anglaise, revient à Paris auprès du roi[199]. P. 127 à 130, 316, 317.
[197] Pierre Conrart, seigneur de Bournesel, chevalier et conseiller du roi, que Charles V avait envoyé en ambassade en 1377 auprès du roi de Castille (_Mandements de Ch. V_, nº 1469) reçoit en don le 12 février 1379 les biens de Gui de Veyrac, sans doute à son retour de Flandre. Il part ensuite, avec Enguerrand de Hesdin et le seigneur de Chevreuse, porteur d’un message adressé au duc d’Anjou, que le roi mande auprès de lui pour se défendre des griefs formulés par les habitants du Languedoc (_Bibl. Nat._, ms. fr. 10 238, fol. 126).
[198] L’Écluse, en holl. Sluis, petit port hollandais, relié à Bruges par un canal.
[199] Le mauvais traitement que le bailli de l’Écluse infligea à Pierre de Bournesel donna lieu à une plainte adressée au Conseil du roi, conservée aux _Archives de Lille_ et publiée par M. Kervyn de Lettenhove (t. IX, p. 511-516). Cette plainte communiquée au comte de Flandre ne semble pas avoir été accueillie favorablement, à en juger par les réponses qui accompagnent chaque paragraphe.
Il lui raconte son aventure et lui fait part de l’hostilité du comte de Flandre que cherche à atténuer Jean de Ghistelles, cousin du comte, chambellan du roi. Provoqué en duel par Pierre de Bournesel et bientôt mal vu à la cour, Jean de Ghistelles se retire en Brabant auprès du duc Wenceslas. P. 130 à 132, 317.
Outré contre le comte de Flandre, qui vient d’empêcher le voyage de Pierre de Bournesel en Écosse et garde auprès de lui le duc de Bretagne, le roi de France écrit au comte plusieurs lettres de reproches, le considérant comme un ennemi, puisqu’il retient auprès de lui le duc de Bretagne. Le comte, avant d’aller plus loin, veut s’assurer du concours des Flandres: il part donc pour Gand avec le duc de Bretagne, et là, en présence des délégués des bonnes villes, fait lire par Jean de la Faucille[200] les lettres de menaces que lui a adressées le roi de France, et obtient d’eux la promesse de l’aider avec une armée de deux cent mille hommes. Le comte les remercie, et retourne à Bruges. P. 132 à 134, 317.
[200] Jean de la Faucille, que l’on voit plus loin jouer dans les troubles de Flandre un rôle si prudent, et même présider au paiement des gages des hommes d’armes du comte de Flandre, ayant servi à Audenarde en 1379 (_Chronique rimée_, p. p. Le Glay, 1842, p. 47, en note), ne fut pas moins compromis et emprisonné par le duc Aubert à la réquisition du comte: il fut libéré le 4 janvier 1382 (Orig. des _Arch. de Lille_, mentionné dans la _Chr. rimée_, p. 103). D’autres documents relatifs au même personnage sont encore cités par Le Glay: une lettre du duc de Bourgogne, du 3 mai 1383, remerciant Jean de la Faucille de ses bons services (p. 144); une lettre du roi Charles VI, du 18 mai, prenant Jean de la Faucille sous sa protection (p. 145); une lettre du duc Aubert, du 9 septembre, mandant à Jean de la Faucille qu’il ne pourra se rendre à la journée de bataille par lui assignée (p. 146); une lettre de Charles VI, du 7 février 1384, renvoyant Jean de la Faucille de l’accusation d’avoir participé aux troubles de Flandres (p. 148). Le combat singulier, retardé comme on l’a vu plus haut, eut lieu à Lille le 29 septembre 1384, et Jean de la Faucille succomba (Kervyn, t. XXI, p. 182).
Le roi de France, informé de ces nouvelles, en conçoit encore une plus grande haine contre le comte de Flandre, qui malgré tout soutient le duc de Bretagne. A la fin ce dernier se décide à rentrer en Angleterre, et arrive à Gravelines, où vient le chercher le comte de Salisbury avec 500 lances et 1000 archers; de là il le conduit à Calais, dont Hugues de Calverley était capitaine. Le duc séjourne à Calais cinq jours, puis s’embarque et arrive à Douvres, où il est reçu avec joie par le roi, les ducs de Lancastre et de Cambridge, et le comte de Buckingham[201]. P. 134, 135, 317, 318.
[201] C’est au plus tard au mois d’avril 1379 que le duc de Bretagne retourna en Angleterre, puisque le 4 mai suivant, ses sujets (Dom Morice, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 364) lui écrivaient en Angleterre de revenir.
On sait que le jeune comte de Saint-Pol, Waleran de Luxembourg, avait été fait autrefois prisonnier par un écuyer de Jean de Gommegnies, puis mené en Angleterre, et cédé au roi Édouard. Plus d’une fois le roi d’Angleterre avait proposé d’échanger ce prisonnier contre le captal de Buch, mais le roi de France avait toujours refusé. Le jeune comte de Saint-Pol, prisonnier sur parole au château de Windsor, devient tout à coup amoureux de madame Mathilde[202], sœur du roi. Le mariage est bientôt décidé, et la rançon du comte de 120 000 francs est abaissée par le roi à 60 000[203], qui doivent être payés avant le mariage. Le comte de Saint-Pol s’engage à revenir en Angleterre au bout d’un an, et s’embarque pour recueillir cette somme. Le comte de Flandre, le duc de Brabant et le duc Aubert l’accueillent bien, mais le roi de France, prévenu contre lui[204], et craignant qu’il ne livre aux Anglais son château de Bohain[205], occupe et garde cette place, puis fait enfermer à Mons le chanoine de Robersart, Eustache, seigneur de Vertaing, Jacques du Sart et Gérard d’Obies[206], qu’il accuse d’être les complices du comte de Saint-Pol dans ses mauvais procédés à son égard. On ne peut rien prouver contre eux; ils sont rendus à la liberté, et le comte de Saint-Pol retourne en Angleterre, où il paye les 60 000 francs de sa rançon. Il repasse de nouveau la mer, et, par crainte du roi de France, s’établit à Ham-sur-Heure[207], chez son beau-frère, le seigneur de Morialmé[208], où il reste jusqu’à la mort du roi Charles