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Chapitre 10 Lundi, 14 mars.

La science a des audaces à nulle autre pareille.
Dernièrement, on est venu nous annoncer que les singes parlent. Un savant a poussé l’amour de la linguistique jusqu’à aller s’établir chez eux, dans une cage en fer, pour y étudier leur langage à l’aide des phonographes et de divers autres appareils.

Je ne sais vraiment ce que ces intéressants animaux auront à nous enseigner et si, quand nous les comprendrons, l’humanité sera beaucoup plus sage, mais, en attendant, la chose semble assez plaisante.

Non seulement, on a réussi à trouver que les animaux possèdent un traité de rhétorique qui vaut le nôtre, peut-être, mais on a établi que les chiens, les chats, les perroquets et les chevaux possèdent les principes des sciences abstraites et savent compter.

L’homme n’a qu’à bien se tenir. Il pourrait avoir, dans le domaine de l’intellect, de sérieux concurrents.

J’emprunte à quelques journaux les détails qui suivent :

C’est à Audubon que l’on doit les premières expériences démontrant jusqu’à quel point cette idée de calcul est développée chez les animaux.

Un jour, le célèbre ornithologue, allant avec quatre camarades, faire une excursion, remarqua un perroquet qui entrait dans son chalet. Audubon et un de ses compagnons pénétrèrent dans la maison. Aussitôt le perroquet en sortit, et se mit à sautiller tout autour sans la rejoindre. L’ami d’Audubon quitta le premier l’habitation, mais le perroquet ne fit pas mine de vouloir y retourner se rappelant qu’il était venu deux visiteurs et qu’un seul était reparti. Aussi, dès que l’ornithologue fut dehors à son tour, l’oiseau revint à la maison. Audubon s’assura ensuite que le perroquet pouvait compter jusqu’à quatre, mais non au-delà.

Un médecin russe, le docteur Timofieff, a renouvelé les expériences d’Audubon sur des oiseaux, des chiens, des chats et des chevaux, et a publié le résultat de ses recherches.

Ce chercheur assure que la corneille peut compter jusqu’à dix, et en cela elle est supérieure, dit-on, à des peuplades entières de la Polynésie qui sont moins avancées en calcul.

Les observations faites par le même savant sur son chien, sont particulièrement intéressantes.

Ce chien avait la manie d’enfouir ses os, non en un endroit unique comme le font la plupart de ses congénères, mais dans des cachettes distinctes. Un jour, le médecin lui présenta vingt-six gros os que l’animal s’empressa d’enterrer en vingt-six places différentes.

Le lendemain, le maître ne lui donna rien à manger, et le laissa dans le jardin. La bête se mit sur le champ en devoir de déterrer les os. Elle en retira dix exactement, mais elle s’arrêta quelques secondes, le regard fixe, comme si elle calculait combien il lui en restait encore en réserve, puis elle se remit à l’ouvrage.

Cette fois, elle en déterra, l’un après l’autre, neuf de plus, et, après un moment de réflexion, elle en mit six autres à jour. Elle considérait sa besogne comme terminée car elle se prit à dormir. Mais, tout à coup, semblant se rappeler qu’il devait lui rester un dernier os, elle se leva, courut dans le jardin et finit par rapporter le vingt-sixième.

« Il était évident, ajoute le docteur Timofieff, que le nombre vingt-six était au-dessus de l’intelligence canine, c’est pourquoi le chien l’aurait divisé, en sa tête, en trois parts, comptant chacune séparément : malgré cette précaution, il allait commettre une erreur, et ce n’est qu’après mûre réflexion, qu’il s’aperçut de sa faute et pût la réparer.

« Le chat est moins ferré, en calcul, que le chien et ne sait point compter jusqu’à dix.

« Avant de donner à mon chat, son morceau favori je le lui mettais devant le museau et le retirais aussitôt. De cette manière, j’habituais le chat à ne recevoir son repas qu’après avoir été trompé six fois. L’animal s’accoutuma à ces cérémonies : il assistait impassible aux cinq premières offres, et ce n’est qu’après la sixième qu’il bondissait pour recevoir le morceau.

« J’ai renouvelé mes expériences pendant deux semaines, et le chat ne s’est pas trompé une seule fois. Mais quand j’essayais de renouveler jusqu’à dix mes offres dérisoires, Mimi ne pouvait plus deviner le moment où cessait son supplice, et il s’élançait, avant le temps pour happer le morceau.

« Les expériences sur les chevaux sont encore plus curieuses.

« Dans des villages du gouvernement de Pskov, le docteur a observé un cheval de paysan, qui avait pris l’habitude de faire une halte, pendant qu’il labourait, après avoir tracé vingt sillons.

« Dans un autre village, dit-il, j’ai vu un cheval qui comptait les verstes d’après le nombre de poteaux et l’heure d’après les coups de l’horloge.

« Un jour, j’allais à Valdaï, lorsqu’à la vingt-deuxième verste, un des chevaux de la troïka s’arrêta tout à coup.

« Le postillon descendit de son siège, donna de l’avoine au cheval, et l’on se remit en route. Tout jeune, ce cheval aurait été habitué par son maître à recevoir une poignée d’avoine toutes les vingt-cinq verstes, et le cheval comptait les verstes d’après le nombre de poteaux. Cette fois-ci le cheval s’était trompé de trois verstes, mais ce n’était pas sa faute. Il comptait les verstes par le nombre de poteaux et non d’après la fatigue, et, cette fois, il avait pris pour des poteaux kilométriques trois poteaux qui leur ressemblaient beaucoup, et, qui servaient à marquer la limite des bois de l’État.

« Ce même cheval s’était habitué à recevoir sa nourriture dans l’écurie dès que l’horloge voisine sonnait minuit. J’ai pu constater moi-même qu’à chaque coup de l’horloge, le cheval dressait l’oreille et écoutait : il baissait la tête d’un air mécontent lorsque l’horloge frappait moins de douze coups, puis, il manifestait clairement sa satisfaction lorsqu’enfin les douze coups annonçaient l’heure du repas. »

Après toutes ces démonstrations, ne désespérons pas de pouvoir, un jour, apprendre l’arithmétique aux femmes.

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