‹ Chroniques du lundiChapitre 9 sur 29 · Chapitre 9 Lundi, 22 février.

Chapitre 9 Lundi, 22 février.

Quand une femme ouvre un journal, son premier soin est de regarder tout d’abord à la colonne qui contient les décès, les naissances et les mariages.
Vous ne pourriez pas plus empêcher cela que vous ne pourriez défendre à certains galants penseurs d’écrire quoique ce soit sans parler d’amour et du beau sexe.

Il n’y a pas de mal dans l’un ou l’autre cas, je vous prie de le croire. Je constate seulement le fait, en ce qui nous concerne, pour en arriver à dire que, fidèle à cette habitude, je lisais, l’autre jour, dans un journal de cette ville, une communication de mariage, la plus cocasse que vous puissiez imaginer.

On ne saurait se figurer le tort que peut faire aux amis, ce zèle intempestif s’interposant toujours pour rendre publics les événements qui surgissent dans une famille.

Il s’en trouve qui, voulant sans doute récompenser leurs hôtes d’une hospitalité quelconque, ou qui, trouvant l’occasion de faire figurer leur nom, se chargent de reproduire l’incident en un récit ampoulé où le bon sens brille par son absence.

Telle nécrologie, par exemple, au lieu d’attendrir le lecteur, amène un sourire sur ses lèvres, ou telle description de fête couvre de ridicule les héros, ne laissant dans l’esprit qu’une bien pauvre idée des personnages en général et de l’écrivain en particulier.

Peu de journaux ont le courage moral de refuser ces élucubrations, d’abord parce qu’on ne veut pas froisser un abonné peut-être, ensuite, parce que ces annonces sont des plus rénumératoires. On est toujours sûr d’une commande de quelques centaines de numéros contenant le petit chef-d’oeuvre littéraire, que les intéressés distribuent, en guise de souvenirs, aux amis et aux parents jusqu’à la quatrième génération.

C’est pourquoi vous auriez pu lire, il y a quelques jours, dans une feuille montréalaise, un long article, s’intitulant pompeusement :

« Autour d’un mariage. »

Pour « autour » ? Je n’en sais rien. Seulement, avec un titre comme celui-là, on est toujours sûr d’attirer l’attention.

Mais au fait et sans plus tarder :

« La jolie paroisse de V… était en liesse, mardi dernier. Il y avait grand gala et réjouissance complète comme jamais, de mémoire d’homme, le village n’en fut témoin, à propos d’une fête matrimoniale… »

Une paroisse en liesse, où il y a gala et réjouissance générale à propos d’un seul et unique mariage, doit être une paroisse gaie et facile à divertir ; on serait du moins tenté de le croire si l’écrivain ne voulait simplement que distinguer ce mariage de tous les autres en ajoutant que de « mémoire d’homme » on n’avait été à pareille fête.

Hum ! ce n’est guère flatteur pour ceux qui se sont mariés avant cette époque. Je suis sûre que les nouveaux époux n’auraient pas été charmés d’entendre les réflexions qu’une partialité si flagrante a dû provoquer.

« Disons donc brièvement que l’union conjugale des nouveaux époux a été bénie par un autre cousin de l’épousée. »

C’est la première fois, je le ferai humblement remarquer qu’il est question de cousinage. Je ne saurais donc vous donner des nouvelles du premier cousin auquel il est fait une lointaine allusion.

Seulement le sens ambigu de la phrase suggère que la cérémonie a dû avoir été déjà faite par un premier cousin, et ça laisse une impression désagréable dans l’esprit du lecteur.

« La messe en musique fut une splendide messe en musique, continue le fidèle narrateur. Coïncidence digne de remarque, l’organiste de la circonstance fut la propre soeur de la mariée… »

Il y a des gens qui persisteront à ne rien voir de miraculeux dans ce fait ; il est vrai de dire que nous sommes dans un siècle où le scepticisme et l’incrédulité règnent en maîtres.

« À l’issue du repas, fort bien servi » – ceci est une attention délicate pour les garçons de table, – « et non moins goûté des convives » – cela est un compliment indirect aux marmitons, de sorte que par ce tour de diplomatie raffinée il n’y aura pas de jaloux, – « il y eut des discours élogieux sur l’héroïne du jour et sa famille. »

« L’époux répondit au nom de sa femme dans les termes les plus appropriés ; dissimulant, (fi ! le vilain hypocrite) sa légitime fierté et son contentement, sous le voile de l’éloquence qu’engendre la plus intime conviction alliée à la facilité. »

Cette phrase mériterait d’être citée comme exemple dans un traité de littérature.

« Presqu’au sortir de ces agapes patriarcales… » Vous allez croire que j’exagère, mais je vous assure que le mot y est en toutes lettres, bien que j’ignore ce qu’il peut signifier dans la présente circonstance.

« … inondés de cadeaux en grand nombre. M. et Mme X. sont partis en voyage de noces. »

Partir inondés, je ne trouve pas que ce soit agréable ; espérons que les nouveaux époux ne sont pas du même avis.

On se doute facilement que nous touchons au dénouement de cette touchante épopée.

En effet, il ne reste plus que le mot de la fin que je vous donne dans toute son intégrité.

« Comme elle a quitté le port, que leur nacelle vogue à jamais sur l’océan tranquille de la parfaite félicité ! »

On rendra cette justice au narrateur que dans tout son récit, il n’y a qu’un point d’exclamation et qu’il est placé là où le lecteur le met lui-même d’ailleurs :

À la fin.

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