Chapitre 11 Lundi, 21 mars.
Figurez-vous que j’ai amené un numéro gagnant au dernier tirage de la Loterie du Peuple.
Quand je dis : j’ai, c’est une façon de parler, car la vérité vraie c’est que nous étions deux ayant droit au même billet.
Une mienne amie m’avait offert de réunir nos deux bourses, et, avec leur contenu, de tenter la fortune dans ce jeu de hasard.
Nos trésors additionnés s’élevaient à la modeste somme de dix centins : tout juste assez pour justifier nos prétentions au billet de mille.
Bref, nous achetâmes un billet. Zizitte avait quelques sinistres appréhensions à cause d’un zéro dans le chiffre numérique et secouait mélancoliquement la tête.
— Un zéro, tu sais, répétait-elle, ça veut dire : rien. Nous n’aurons donc rien et nous y aurons perdu tout notre argent !
Ce « tout notre argent », dit d’un ton lamentable, me donnait, j’en conviens, froid dans le dos. Pendant quelques secondes, des visions noires de famine, d’agonies épouvantables dans d’affreux galetas, traversèrent mon esprit.
— Changeons-le, hasardai-je.
— Non pas, reprit vivement mon amie, ça ne nous portera pas chance. Essayons plutôt de conjurer le sort…
À ce moment nous passions devant une vitrine étincelante de joaillerie, et, le nez collé sur le vitrage, un petit bossu examinait attentivement les merveilles que contenait l’étalage.
— C’est fait, ajouta-t-elle gaiement. Ce bossu est la première personne que nous avons rencontrée après l’achat de notre billet, cela va nous porter chance… Heureusement que ce n’était pas une bossue.
— Est-ce que ce n’est pas aussi chanceux ?
— Décidément non. La rencontre d’une bossue est malchanceuse aux personnes de son sexe comme elle est heureuse aux autres. Et vice-versa. Tu comprends ? Mais dans le cas où une de ces disgraciées de la nature nous croisera sur la route, n’oublie pas aussitôt de cracher par terre du côté opposé à celui où elle aura passé.
— Fasse le ciel, dis-je pieusement, que nous ne rencontrions personne qui nous mette dans cette pénible obligation.
Le reste de notre chemin s’acheva sans encombre. À la maison, on tira au sort pour savoir laquelle de nous devait garder le précieux billet. Je tombai sur la plus haute lettre, mais comme mon amie faisait déjà la moue, je proposai que chacun de nous le garderait sa quinzaine. Sur ce, nous nous séparâmes en belle humeur.
Non, je n’entreprendrai pas de raconter tous les châteaux en Espagne, toutes les espérances, tous les grands projets, tous les beaux rêves dorés que nous a donnés la possession de ce petit bout de papier.
D’abord, nos prétentions étaient assez modestes. On s’était facilement contenté de désirer cinquante dollars. Vingt-cinq dollars chacune, c’était déjà quelque chose. Mais, bientôt, nous enhardissant, nous sommes montées jusqu’à cent, cinq cents et mille. Il fallait bien s’arrêter là, puisque ce chiffre était le nec plus ultra de la limite prescrite.
À force d’en parler, nous en étions venues à considérer le lot gagnant comme notre propriété personnelle, et le 14 mars, jour du tirage, n’était que l’époque de l’échéance où nous devions entrer en possession de notre bien.
Naturellement, le partage était égal.
Zizitte, dont la vive imagination venait d’être enflammée par des récits mirobolants des beautés de l’ancien monde, ne désirait pas plus que s’embarquer au plus vite, voir par elle-même, les merveilles de Paris, gravir les cimes neigeuses et accidentées de la Suisse, promener ses illusions sur le Rhin, soupirer sur les bords de l’Adriatique, baiser la poussière sacrée des catacombes… Que sais-je encore ?
Je ne manquai pas de lui représenter tout ce que ce projet avait d’insensé.
— Voyons, lui dis-je, raisonne un peu : Cinq cents dollars, c’est une jolie somme, sans doute, mais conviens qu’avec cela on ne peut voyager bien loin. Et ton excursion terminée, que te restera-t-il ? Moi, je suggère autre chose. Par exemple, est-ce que cela ne te sourirait pas d’acheter une propriété avec notre argent ? Ça, vois-tu, c’est positif, c’est palpable. Ça durera, même plus longtemps que nous. Je t’avouerai que posséder un immeuble a toujours été un de mes plus chers désirs.
— À mon tour, reprit vivement mon amie. Comment peux-tu acheter quelque chose qui vaille, même au prix de mille dollars ? L’idée est vraiment absurde.
— Je le crois bien. Aussi ce n’est pas avec le produit d’un unique tirage que je propose de faire cette acquisition, mais avec celui de plusieurs. Puisque la chance nous a favorisées, pourquoi nous abandonnerait-elle après un si beau début. Je suis certaine de compléter la somme qui me manque dans les autres tirages qui doivent suivre.
— Alors, comme nous sommes de moitié dans les profits, je puis espérer autant que toi. Ce qui nous permettra à toutes deux d’effectuer chacune notre profit.
C’était juste et je n’avais rien à dire. Zizitte pourrait donc traverser les océans, et j’aurais pignon sur rue.
Ce n’est pas tout. Si nous voyions quelque chose, quelque objet qui nous plût, vite nous nous promettions ce luxe, ce bijou, ce meuble, cet objet d’art, jouissant de la perspective de ce plaisir, plus encore peut-être, que de la possession elle-même. Enfin, ces jours d’attente ne furent que de belles heures charmées par les plus beaux projets.
Que de riantes espérances, que de jolis nuages roses, embellissant un horizon, on peut ainsi se procurer avec un billet de loterie, de dix sous. Dix sous ce n’est pas cher pour acheter tant de petits bonheurs.
Le jour était arrivé. Après l’heure du tirage nous nous rendîmes en personne réclamer notre bien.
« Or qu’advint-il ? Je le dirai sans rire, » comme on chante dans la chanson de Nadaud.
Nous n’avions pas le bon numéro et nous n’eûmes ni mille, ni cinq cents, ni cent, ni dix, ni cinq.
Nous avons dégringolé tous les étages, jusqu’au dernier échelon : le billet d’une piastre.
Après en avoir déduit la proportion pour cent, les frais de voiture, etc., nous sommes restées à notre point de départ : dix centins.
Dire que nous n’étions pas un peu désappointées ne serait pas rendre exactement la situation.
Adieu veau, vache, etc.
Pourtant il nous restait encore un moyen de nous reprendre, de recommencer nos rêves si brusquement interrompus…
Et, avec nos derniers dix sous, nous avons acheté un autre billet de loterie.
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