Chapitre 12 Lundi, 28 mars.
Je détache d’une chronique qui a paru dernièrement, dans un journal, dont par charité, je tairai le nom, le paragraphe suivant :
« Voyez ces dames qui vont traverser la rue au moment où vous arrivez en voiture. Vous arrêtez votre cheval, elles s’arrêtent, font quelques pas en arrière et vous regardent. Vous touchez votre cheval pour aller plus vite et pour leur laisser le chemin libre, et les voilà qui en font autant : elles sont presque sous les pieds du cheval, elles jettent des petits cris effarouchés, et se rejettent de nouveau en arrière. Le lendemain et les jours suivants, elles recommenceront le même jeu, et presque toujours au même endroit. Les femmes manquent d’initiative et ne savent quel parti prendre en face d’un danger imminent. »
Évidemment, l’auteur de ce petit chef-d’oeuvre littéraire n’a pas vécu dans notre grande ville.
Il aurait vu que l’option de traverser ou non les rues sans danger, la liberté d’avancer ou de reculer, ne nous sont nullement concédées, mais que notre vie, en ces moments critiques, est absolument à la merci des cochers de place.
Et ils n’ont pas l’âme bien généreuse, car pour peu qu’elle insistât pour passer de l’autre côté, ils écraseraient sans pitié la téméraire.
À Montréal, il n’y a pas d’alternative. Il ne s’agit pas de marcher ou de s’arrêter, de faire quelques pas en arrière, de laisser aller la voiture si on le veut bien, c’est la voiture qui franchit l’espace quand même.
D’ailleurs, l’on y est tellement habitué, que, depuis longtemps, c’est chose reçue, acceptée, sans que personne songe à se rebiffer.
Vous voyez, aux coins des rues, de petits groupes de dames attendant que les voitures, les omnibus, les camions s’éloignent et, quand tous ils ont défilé, les uns au grand trot, les autres avec une lenteur qui fait bouillir d’impatience, on peut se décider à parcourir l’espace qui sépare un trottoir de l’autre. Il reste sage pourtant d’interroger l’horizon, en avant, en arrière, de chaque côté, pour voir si aucun véhicule n’arrive à toute allure, car avant que l’on ait fait la moitié du chemin, il serait prêt à vous écraser sans crier gare.
Nous en viendrons peut-être, avant longtemps, à être obligées de nous assurer d’une voiture de place, dans l’unique but de traverser d’un côté de la rue à l’autre.
Il ne suffit pas que les cochers, les conducteurs de lourdes charrettes, mettent en danger les jours des pauvres piétonnes, les jeunes dandys, eux-mêmes, ne savent plus attendre et ne modèrent en rien l’allure de leurs fringants attelages.
L’autre jour, l’un d’eux faillit jeter sous les pieds de son cheval une charmante montréalaise, et il s’en excusa auprès d’elle, avec de grands coups de chapeau, en disant qu’il ne l’avait pas reconnue.
Cette excuse me rappelle celle qu’un chef irlandais avait faite, lorsque, cité devant son roi pour avoir mis le feu à une église, il ne trouva de meilleure raison, pour pallier sa faute, que d’alléguer qu’il avait cru que l’évêque était dedans.
Pour ma part, j’avouerai que je ne traverse jamais une rue un peu fréquentée sans choisir, du coin de l’oeil, un gros monsieur, du large dos duquel je me fais un rempart et une garantie.
Le temps que l’on prendra à lui passer sur le corps, dis-je en moi-même, me donnera celui de me sauver.
Ce n’est pas très héroïque, j’en conviens, mais l’instinct de la conservation crie plus fort que tout le reste.
Il n’est pas moins certain que je ne me hasarde jamais dans les mêmes circonstances, sans recommander mon âme à Dieu, qui fort heureusement, n’en veut pas encore.
Ce qui me laisse croire que je ne suis pas mûre pour le ciel, ou que ma tâche de chroniqueuse n’est pas terminée, et que je garde quelques bonnes petites vérités à dire à mon prochain avant de quitter cette terre pour toujours.
Mais, revenant au sujet qui présentement m’occupe, je ne pourrai mieux terminer mes remarques qu’en répétant ce qu’une personne de Montréal me disait il y a quelque temps, au retour d’une promenade qu’elle venait de faire à New-York.
— Une des grandes différences entre notre ville et la métropole américaine, assurait-elle, c’est que, là-bas, on fait arrêter les chevaux pour laisser passer les dames, et qu’ici, ce sont les dames qui sont obligées de s’arrêter pour laisser passer les chevaux.
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