Chapitre 13 Lundi, 4 avril.
Il est des innocents, et des innocentes aussi, n’en doutez pas, qui ne se gênent en rien pour dire que, s’il y a quelque chose de facile au monde, c’est de faire une chronique.
Ah ! Il faut les entendre :
— Une chronique ? Attendez donc un peu : c’est simple comme bonjour. On prend du papier, de l’encre, une plume, oui, une plume, et l’on n’a qu’à écrire, écrire jusqu’à ce que l’on ait couvert des pages et des pages… et v’lan, la chronique est faite.
Ce n’est guère malin comme vous voyez.
C’est comme la recette pour faire un canon. On prend un trou et l’on met du bronze à l’entour. C’est pas plus difficile que ça.
Il ne reste plus qu’à le charger d’une poudre de l’invention de ces bonnes gens, et le tour est fait. Mais la décharge ne produit pas grands dégâts, j’en réponds.
Il y en a comme ça, bonté divine, qu’il y en a ! qui blâment pour le seul plaisir de trouver à redire, qui critiquent tout et ne précisent rien, qui conseillent sans cesse et ne suggèrent pas davantage.
Et quand vous hasardez pour votre défense, qu’à la longue, les sujets deviennent rares, qu’il y a des mortes-saisons dans ce métier, comme ailleurs, ils semblent surpris que cela puisse vous embarrasser un seul instant.
— Allons donc, dit-on, les sujets courent les rues. Parlez de ceci, de cela…
« Ceci, cela », c’est un peu vague. Poussez-les au pied du mur, pour obtenir plus de détails, et la source des informations est déjà tarie.
Alors vous suggérez vous-même quelque chose.
On se récrie vivement :
— N’entamez pas ce sujet, c’est trop délicat : vous blesseriez sans même vous en douter. Ne parlez pas de cette affaire, vous froisseriez quelque susceptibilité. Ne traitez pas cette manière, ce n’est pas assez féminin… cette autre n’est pas de votre ressort.
Tant à la fin, que, si on les écoutait, il ne resterait que des sujets de composition bons pour des petites pensionnaires, et encore !
Hé, mon Dieu ! me diront quelques sages, le mieux à faire alors, c’est de poursuivre son petit bonhomme de chemin, sans s’occuper de personne.
Ma foi, c’est aussi ce que l’on fait, je vous prie de le croire.
L’expérience commune, celle qui est plus âgée que vous et moi, démontre sans cesse qu’il est depuis longtemps impossible de contenter tout le monde et son père.
Il vaut encore mieux écrire tout simplement, comme cela vient, et s’il n’est pas permis de dire tout ce que l’on pense, je crois qu’il est toujours préférable de ne jamais dire ce que l’on ne pense pas.
De sorte qu’au lieu de fouetter son imagination pour lui faire créer des hypothèses nouvelles, et de consulter l’opinion de celui-ci, de celui-là, avant de composer la sienne, il vaut encore mieux raconter tout bonnement comme la chose nous a frappé. Cela n’engage en rien l’opinion du lecteur, et ça simplifie singulièrement la tâche de l’écrivain. Du moins, c’est mon impression.
Il ne s’ensuit pas, maintenant, que l’on n’écrive que ce que l’on a ressenti soi-même, ou que, si l’on décrit bien telle ou telle sensation c’est pour l’avoir éprouvée.
Sans doute, on peut, avant d’écrire, interroger son coeur, sa pensée, se demander comment on aurait pu agir en telle circonstance, afin de donner à son récit, la vraisemblance que le lecteur aime à retrouver partout. Mais de là à avoir nécessairement subi ces manifestations multiples de la douleur, de l’amour ou de la haine, que l’on raconte, il y a loin.
Quelques lecteurs ont déjà dit :
— L’on est toujours enclin à décrire ses propres sentiments.
Je ne le crois pas. Il est impossible, à mon avis, de livrer ainsi à un public indifférent les chers secrets de son âme, que, de crainte de les profaner, on n’a pas même confiés à une oreille amie. Il est des trésors qu’on conserve avec un soin jaloux, et dont on ne voudrait pas confier la garde à personne et surtout à des inconnus.
Faut-il, parce qu’un auteur dépeint, retrace, avec une fidélité saisissante, la peur, les remords, les hallucinations, qui hantent le cerveau du criminel, croire qu’il a lui-même éprouvé toutes ces tortures ?
En étant doué d’un esprit observateur, on n’a qu’à regarder autour de soi pour trouver les matériaux nécessaires à l’édification de n’importe quelle oeuvre. Il suffit d’étendre la main pour retenir et faire poser le personnage dont on a besoin.
L’expérience des autres, quand on se donne la peine de l’étudier attentivement, à raison de l’âge et de la diversité des personnes, sert davantage que si on ne consulte que la sienne propre. Et si on raccorde les genres divers, les physionomies variées avec le bon sens, on arrive à une harmonie qui agrée, semblant provenir tout entière d’une nature unique et vraie.
En un mot, qu’on use du coeur des autres, si on le veut, mais qu’on écrive avec sa tête. On y verra, je le crois, beaucoup plus clair.
Écrire, écrire, c’est bien beau, sans doute, mais ce n’est pas toujours facile !
Même tout en étant a labor of love, il arrive, parfois, que la tâche semble rude et ne peut s’accomplir qu’avec grande peine.
Surtout quand cette tâche s’impose, qu’elle a des heures, des jours assignés, les difficultés s’en accroissent et se multiplient. Le cerveau est un rebelle qui ne souffre pas qu’on le commande, et qui n’obéit qu’en rechignant.
Et ce n’est plus alors, le divin efflatus qui guide et qui enflamme aux heures d’inspiration. Les mots se traînent péniblement, les uns s’accrochent aux autres et servent à peine à cacher le désert d’idées qu’ils recouvrent.
Pourtant, il faut que le travail s’accomplisse quand même : vous le terminez enfin, mais au prix de quels pénibles efforts et pour quels misérables résultats !
La plaie de la chronique, – beaucoup d’autres plus compétents l’ont remarqué avant moi, – c’est la rareté des sujets à traiter. Et pour quelques personnes, les difficultés se compliquent encore. On permet au chroniqueur à barbe de traiter à peu près tous les sujets, mais il est des sentiers où, nous, femmes, ne pouvons nous aventurer à moins de relever le bas de nos jupes afin de ne les pas traîner dans la boue, et c’est ce que plusieurs n’aiment pas à faire. Qui oserait les blâmer ?
Les exagérations ne valent rien ; il y a lieu pourtant de savoir se garantir d’un excès de prudence, et de ne point se préoccuper des timorées à propos de tout, qui se voilent la face et sont toujours prêtes à crier scandale, au moindre mot qui s’écarte un peu du convenu. Il y aurait de quoi faire un cimetière, aussi grand que celui de la Côte des Neiges, avec tous les sépulcres blanchis de notre bonne ville.
Toutes ces raisons que je ne fais qu’effleurer en passant, et bien d’autres auxquelles je ne touche pas, peuvent faire comprendre que tout n’est pas rose dans le métier de la chronique. Mais, pour le moment, la mienne se trouve achevée, et j’ai devant moi une longue semaine avant de me mettre martel en tête.
Ami lecteur, nous allons nous reposer tous les deux.
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