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Chapitre 14 Lundi, 2 mai.

Dies irae.....

Jours de plaintes, de grincements de dents, de récriminations, de vaisselle brisée, de meubles qui s’effondrent, de verres qui s’entre-choquent, jours des déménagements !
La maison est éveillée de grand matin, le feu est éteint, l’air est cru, morne, glacial. À chaque pas les pieds heurtent des amoncellements sans nom, aux formes bizarres sous la grossière toile qui les recouvre.

Vous ne reconnaissez plus dans ces paquets qui s’en vont pêle-mêle, le fauteuil de prédilection où vous aimiez à vous délasser, le tableau charmant qui reposait vos yeux ou la petite table que vous rouliez le soir, au coin du feu, avec les journaux et les livres favoris.

Depuis des jours déjà, l’heure de l’emballage a sonné et il faut vider toutes les pièces du logis.

On a tout remué, fouillé chaque recoin, réveillé bien des choses qui dormaient là tranquillement, et, avec elles est revenue une foule de souvenirs qui sommeillaient, eux aussi, sous la poussière du temps.

On agit d’une main qui semble sacrilège. Il faut ouvrir les tiroirs, exposer au grand jour ce qui reposait là, sous clef, protégé contre les regards indiscrets des curieux ou des indifférents ; il faut en retirer, un à un, les chers objets, et, pour se défendre des encombrements, distinguer dans l’ensemble les inutilités que l’on jettera au feu.

Les inutilités ? Il n’y a rien autre, si ce n’est la correspondance intime, douillettement enveloppée et reposant silencieuse dans les cases réservées d’un secrétaire. Les feuilles qui la composent tiennent toujours au coeur. Quelques-unes des lettres qui y figurent ont été écrites par une main, hélas ! déjà froide. Celles-là, oh ! celles-là, on les conserve éternellement, car, ce sont les reliques sacrées de la sainte amitié.

Mais il faut pourtant déchirer, retrancher : on coupe, on déchire, en détournant les yeux pour ne pas voir ces débris qui font mal.

Les grandes voitures sont arrivées. Un à un on emporte les meubles ; les lustres, les grands tableaux s’entassent au hasard. Ce qui paraissait joli, coquet, dans le salon bien rangé, avec ses draperies, ses objets d’art, paraît informe, laid, dans cet affreux désordre, exposé à la crudité de la lumière du jour, sous les rayons du soleil, qui le pénètrent au travers des myriades d’atomes de poussière dansant, tenus, en interminables évolutions.

La tristesse envahit tout alors. Elle monte de l’âme et se répand dans l’être entier.

Il semble qu’on ne saura jamais ramener l’ordre dans ce chaos sans nom, parmi cette confusion d’objets qui ont momentanément perdu leur valeur en des promiscuités compromettantes : la cuisine coudoyant le salon, les riches portières frôlant les vieux linges.

Tout cela part enfin, croisant dans l’escalier l’ameublement qui, avec ses tracas et ses troubles lui aussi, vient reprendre la place à peine vide.

À la hâte, on fait une dernière visite, à travers les pièces désertes qui ont vécu de la vie des partants, auxquelles on a communiqué un peu de soi-même : témoins discrets des jeux, des joies, des tristes ou des heureux jours.

« L’homme s’attache à tout, dit Alphonse Daudet, même aux choses, même aux pierres… »

Et Lamartine s’écrie, dans un élan de sympathie pour la vieille maison de Milly :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

C’est être naïf que de s’attacher ainsi à tout, mais que voulez-vous ? Pour remédier à cela, il faudrait refaire la grande machine humaine, et qui sait si l’on gagnerait beaucoup au changement.

En attendant il faut partir. Ce n’est plus le moment de s’attarder.

Déjà les successeurs ont envahi le logement et on évite ces figures inconnues, qui, dans leur hâte curieuse, fouillent partout et ne comprennent rien aux regrets qu’on laisse échapper.

Le jour, d’ailleurs, touche à sa fin. Harassé, brisé, courbaturé, il faut gagner le nouveau logis où rien ne dit rien, où l’on croit ne pouvoir s’acclimater jamais.

Mille pressentiments sombres envahissent l’esprit et la défaillance s’empare de l’âme…

La nuit, tous les objets empilés revêtent une forme singulière. Dans le demi-sommeil qui suit ces heures d’agitation, ils ressemblent à des fantômes et prennent des voix pour se plaindre…

Bonnes gens, qui déménagez, tout n’est pas dit encore : Vous pensez changer votre logis pour un plus beau, plus spacieux, plus confortable ? Hélas ! vous ne faites que changer de misère, et vous irez ainsi, promenant vos ennuis de porte en porte, jusqu’au jour où vous serez définitivement installés dans les six pieds de terre, d’où, Dieu merci, on ne déménage plus.

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