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Chapitre 15 Lundi, 9 mai.

« Le coeur de l’homme est plein d’oubli ;

C’est une eau qui remue et ne garde aucun pli.

L’herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe

Qu’un autre amour dans l’âme, et la larme qui tombe

N’est pas séchée encor que la bouche sourit,

Et qu’aux pages du coeur un autre nom s’écrit. »

Tous les journaux ont publié dernièrement le mariage prochain de la princesse Marie Victoria de Teck avec le prince Georges de Galles.

On ajoutait, pour tout commentaire, que la reine Victoria est très heureuse de cette union en perspective, et que l’événement cause également une grande satisfaction parmi le public, où les deux fiancés sont très populaires.

De sorte que tout le monde est content… excepté, peut-être les deux intéressés, mais, ça, c’est un petit détail insignifiant et qui ne vaut pas la peine d’une considération.

Cette nouvelle, qui nous arrive d’outre-mer, ne pouvait passer inaperçue, et il serait difficile d’analyser les impressions diverses créées par la lecture du message. Il a semblé, tout d’abord, que quelque chose se froissait subitement en nous, et les réflexions qui ont suivi n’ont pas été de nature aussi réjouissante que celles qui accompagnent d’ordinaire l’annonce d’un mariage.

La princesse Marie occupe les sommets de la hiérarchie sociale, et si, pour ma part, je prends intérêt à ce changement dans sa vie, ce n’est point à cause du sang royal qui coule dans ses veines, mais parce que je vois en elle plus qu’une princesse : j’y vois une femme.

Ni la fortune, ni le rang, ni les grandeurs ne peuvent pétrir un être humain autrement que ne l’est un autre moins favorisé sous le rapport des biens de ce monde.

Nous avons tous une âme, nous avons tous un coeur, avec des facultés plus ou moins développées, et la douleur est la loi commune.

Ce que nous ressentons dans la sphère d’intelligence où Dieu nous a placés, ceux qui nous précèdent ou ceux qui nous suivent dans l’ordre social le ressentent comme nous.

Il est donc permis de juger les autres d’après nos propres sensations, et de pénétrer un peu le secret de la vie privée que recouvre le masque habituel dont il faut se servir dans les rapports avec le public.

Il n’y a pas bien des mois, quelques semaines à peine, l’univers entier s’était senti profondément ému du malheur qui venait frapper cette jeune princesse, par la perte d’un fiancé, jeune et beau, fauché en plein printemps, au moment où la vie s’offrait, pour tous les deux, si riante et si douce.

Dieu sait tous les coeurs que cette catastrophe imprévue surprit alors, et les douloureux échos que le dénouement tragique vint réveiller dans les âmes. Dieu sait tous les chants que ce triste départ a inspirés, et que, dans les nombreux et sincères témoignages de sympathie accordés à l’aïeule, au père, à la mère du royal héritier, la plus grande part revenait à la jeune fiancée, promenant, en pleurant dans les vastes salons de Sandringham, une affliction qui ne voulait pas être consolée.

Si la mort du prince Victor a produit une profonde impression, et si les peuples se sont sentis touchés quand les cloches de la cathédrale Saint-Paul ont sonné le glas funèbre, c’était surtout à cause de cette idylle si brusquement interrompue par la mort.

Le prince était relativement peu connu. D’un naturel timide, de constitution physique délicate, il vivait assez retiré, et ne s’était encore signalé par aucun acte marquant. Les journaux ne nous disaient que peu de chose sur son compte, jusqu’au jour où ils nous apprirent, tout à coup, qu’il aimait et qu’il était aimé. La reine Victoria, se souvenant sans doute, de son premier et unique amour, avait enfin donné son consentement et autorisé les fiançailles des deux amoureux.

Songez donc ! depuis des années déjà, ils s’aimaient en silence, sans cesse éloignés l’un de l’autre par la volonté royale. Malheureux incontestablement, désespérant presque de pouvoir jamais fléchir la rigide impératrice, ils ne pouvaient qu’exciter le plus vif intérêt. Puis, la sanction étant accordée, le jour des épousailles fixé, les félicitations imprimées, de tous les côtés du royaume, depuis le plus haut dignitaire jusqu’à la plus humble ouvrière, tous offrirent l’or, les bijoux, les étoffes aux fins tissus à la plus heureuse des filles de l’Angleterre.

La princesse Marie était généralement estimée, les pauvres avaient appris à bénir son nom, et le peuple vénérait cette future reine qu’il avait vu grandir, et qu’on lui présentait comme devant être un jour sa souveraine.

On peut même dire que le respect autant que la popularité dont jouissait Marie Victoria de Teck avaient rejailli sur son royal fiancé, et, lui valaient des témoignages publics pour lui jusqu’à ce moment inconnus.

Aussi, quand le malheur vint s’abattre en la somptueuse résidence du prince, quand la mort vint ravir à une tendre mère son premier-né, à une fiancée l’amour de ses jeunes années, les deux mondes s’émurent et prodiguèrent toutes les manifestations capables de compatir à une si grande infortune.

Hélas ! combien de jours se sont-ils écoulés depuis que le jeune prince repose dans sa dernière demeure, à la chapelle royale du Windsor ? A-t-on donné au temps, ce grand consolateur des inconsolables, le loisir de cicatriser la plaie faite à l’âme ?

Il semble que les flambeaux funéraires fument encore, et, qu’en prêtant l’oreille, on entendrait comme les échos des hymnes de la mort qu’on chante autour d’un cercueil.

Si la blessure a été profonde, elle devrait saigner encore. C’est trop tôt parler de réjouissances dans une maison endeuillée ; c’est trop tôt quitter les longs voiles noirs pour revêtir la blanche toilette des mariées. Et s’il faut aller à l’autel avec le bouquet d’épousée, qu’on prenne plutôt sur cette fraîche tombe les fleurs qui n’ont pas encore eu le temps de se flétrir : elles, au moins, ont su se souvenir.

Est-ce tant un époux que l’on aime qu’un trône que l’on convoite ? sont-ce tant les douceurs de l’hyménée qu’une couronne que l’on cherche ? est-ce moins le titre d’épousée que celui de reine que l’on ambitionne ?

Dans ce siècle où tout se pèse, se suppute et se vend, où l’on se sert trop souvent du flambeau de l’amour pour éclairer le contenu du portefeuille, faut-il que l’exemple parte de si haut ?

Et d’une femme !

Non. J’aime mieux croire à une volonté étrangère qui inévitablement s’impose, et force de subir ces terribles exigences d’une situation à laquelle il faut tout sacrifier.

Il est des drames intimes dont on ne soupçonne pas toute l’étendue : des luttes qui se livrent avec le devoir et d’où celui-ci sort victorieux, mais au prix de bien des souffrances. Qui dira les douleurs secrètes, les déchirements intérieurs qui agitent une âme quelquefois, et qui se cachent soigneusement, semblables à ces volcans sous-marins dont l’éruption ne se manifeste pas au dehors.

Il est bien difficile d’accuser le coeur, et on ignore souvent toutes les larmes que cache un sourire…

Mais, c’est trop tôt, oh ! oui, trop tôt encore, pour parler des nouvelles fiançailles de la princesse Marie.

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