‹ Chroniques du lundiChapitre 16 sur 29 · Chapitre 16 Lundi, 23 mai.

Chapitre 16 Lundi, 23 mai.

Après les mariages, les nécrologies. C’est dans l’ordre.
Il y a quelque temps, je vous conviais à des agapes patriarcales, données dans les environs de Montréal, à l’occasion des noces de jeunes mariés : aujourd’hui, je glane dans le recueil des notices nécrologiques.

Vous croyez que vous allez pleurer. Point.

« S’il y a quelque chose d’amusant, disait Dickens, c’est le triste quand il est ridicule. »

Et il s’y connaissait bien, lui, le grand disséqueur du coeur humain.

Je ne sais quelle mouche pique certaines gens, qui ne peuvent laisser mourir personne, sans aller troubler le dernier sommeil des réflexions les plus sottes et les plus saugrenues.

Il n’y a pas de doute que tout cela est écrit avec les meilleures intentions du monde, mais ça assomme tout de même.

Les uns croient faire plaisir aux parents, aux amis : les autres cèdent au désir secret de se lire dans l’imprimé. D’aucuns saisissent avec empressement l’occasion d’aérer toutes les sentimentalités, les oh ! et les ah ! qu’un sujet si fécond ne manque pas de leur suggérer.

J’ai devant moi au moins une douzaine de ces notices nécrologiques et je regrette que le cadre de ma chronique ne me permette pas de les donner en entier. Quand il s’agit de faire ressortir les parties les plus saillantes de ces chefs-d’oeuvre littéraires, j’hésite vraiment tant le choix est nombreux et varié.

Pour trancher la difficulté, je prends au hasard.

Les doléances adressées à une jeune mère sur la perte de son bébé sont les premières qui me tombent sous la main.

Après s’être longuement étendu, avec une complaisance presque coupable, sur la fragilité des choses humaines, et déploré l’évanouissement des projets fondés sur ces « jeunes fronts olympiens » ( ?), l’auteur s’adresse dans le transport de son émotion à la mère elle-même et s’écrie :

« Console-toi, chère cousine ! Tu n’entendras plus, il est vrai, son gentil babil, son charmant gue… gue… gue, que tu aimais tant… »

Plus loin encore, perçant d’un oeil inspiré la distance qui le sépare du céleste empyrée, il lui montre « son poupon » jouant avec les anges.

Le mot poupon, dans une circonstance aussi solennelle, donnerait aux esthéticiens des ébranlements cérébraux. Un poupon qui fait gue, gue, et qui meurt, là, qui meurt comme les autres, c’est à ne jamais s’en consoler.

Passons maintenant au décès d’un jeune écolier qui, pour me servir de l’expression du scrupuleux panégyriste « faisait ses troisièmes années française et anglaise. »

Au dernier congé « il était encore, ou du moins semblait être tout rayonnant de santé : après le souper, il fut vu suivant, mais avec une gaieté de mauvais aloi, le corps de musique du collège. »

C’est cette gaieté de mauvais aloi qui l’a tué, j’en suis sûre.

Ici, je saute une demi-colonne, bien qu’elle contienne encore beaucoup d’ineffabilités, pour en arriver aux funérailles, « où, de chaque côté, s’étendant au loin, en arrière, était une double haie formée par les élèves, silencieux, recueillis et marchant dans un ordre si parfait qu’on les eût dit exercés longtemps d’avance pour de semblables cérémonies. »

Pourquoi pas ? qui sait si un exercice de ce genre de temps en temps, comme qui dirait aux heures de récréation, par exemple, ne préviendrait pas les désordres que l’on semble craindre ?

« Sur le bord de la fosse, un dernier salut, une ardente prière, un dernier adieu muet, douloureux, puis les élèves reprirent le chemin du collège, il était onze heures quand ils y arrivèrent. »

C’était bien commencé, bien touchant : la phrase planait, quand… un grand coup de vent lui cassa les deux ailes.

Ce « il était onze heures » sent le dîner d’une lieue, et tout le monde sait que le fumet d’un hachis de collège ne favorise guère l’inspiration.

« Le petit défunt laisse deux soeurs, dont l’une est à la fin de son cours : elle gradue cette année, et l’autre est déjà avancée. »

Ce paragraphe d’un style douteux termine l’oraison funèbre du « petit défunt. » Que cette prose lui soit légère !

En avez-vous assez ? Ce serait dommage, car je voudrais encore citer quelques extraits d’un article obituaire sur la mort de madame X…, une bien digne femme, que je respecte et vénère, et qui avait certainement mérité que l’on déplore sa perte en de meilleurs termes.

« La douleur est bien l’apanage de l’humanité, débute pompeusement l’écrivain. Souvent, comme le mince filet d’eau, elle trace lentement son sillon, mais le creuset n’en est pas moins profond et la peine, plus tardive parce qu’elle est continue, n’est que plus vive. »

Plus tardive parce qu’elle est plus continue ! J’avoue franchement que cela est tellement profond que je m’y perds. Ce n’est pas souvent qu’une femme reconnaît son ignorance, et, espérons que mon humilité, pour être plus tardive, n’en sera que plus continue.

« Quelle nuit terrible et quel sinistre réveil ! Deux du même coup : monsieur et madame X… Sortons-nous d’un rêve pénible et fatiguant ! Étions-nous encore sous le poids des terribles hallucinations d’une mauvaise nuit ? Hélas ! non.

« Vite, nous nous rappelons qu’à peine quatre jours auparavant, l’une des enfants de la regrettée défunte faisait bénir son union matrimoniale dans l’église de B…, et encore pour cette raison la surprise et la douleur furent générales. »

Attrapez, en passant, monsieur le marié.

« … il y a quelque chose de lugubre dans tout cela… »

Tant il est vrai de dire que le mariage rappelle l’idée de la mort puisqu’il est le tombeau de l’amour.

Viennent ensuite de longs et prolixes détails, qui ont bien aussi leur mérite, croyez-moi, et que je passe à regret. Seulement, je noterai encore :

« Nos remerciements à nos concitoyens qui ont rarement mieux fait les choses. »

Ce « rarement » a beau dorer la pilule, le fait reste toujours là : les choses ont déjà été mieux faites, et ça m’agacerait, moi, si c’était mon affaire.

Dans une autre nécrologie, je lis la terminaison suivante :

« La procession se dirigea vers le cimetière où reposera désormais le sujet de notre article. »

La périphrase peut être ingénieusement trouvée, mais ne manque-t-elle pas d’un peu d’élégance ?

Généralement ces élucubrations ne sont pas signées d’un nom connu. La plupart se cachent derrière la signature « Communiqué : » c’est le mot consacré.

Ô « Communiqué, » que de crimes, hélas ! on commet en ton nom !

Un de nos écrivains canadiens, il y a quelques années, avait frappé d’estoc et de taille le triste sire Communiqué. Pendant quelque temps on l’a cru mort, mais il y a belle lurette qu’il est ressuscité, le traître, plus fort, plus vigoureux et moins honteux que jamais.

Quel est le journal qui ne se donne pas le luxe d’un Communiqué ? La Patrie aussi s’il vous plaît. Et comment donc ! Il y en avait même un assez cocasse l’autre jour, mais comme il a déjà donné des ennuis à son auteur, et que celui-ci a d’ailleurs avoué ingénuement n’être pas habitué à rédiger ces sortes d’articles, je veux bien ne pas le taquiner davantage.

Place maintenant à la poésie. Le journal qui a publié cette merveille, sentant probablement le besoin de s’excuser, a cru devoir la faire précéder d’une petite note de la rédaction avertissant les lecteurs que « sur la demande d’un parent, (appuyée sur la douce persuasion des espèces sonnantes, je suppose,) on publiait textuellement le poème en question. »

Je ne puis mieux faire, que de reproduire, moi aussi, textuellement, laissant au lecteur le soin de faire lui-même des commentaires.

Les anges sont venus chercher notre Bien-Aimée,

Et l’ont emportée avec douceur pour se reposer ;

Les Fleurs de Lys vont fleurir aux rayons de soleil,

Comme il le dise, « Dieu connaît tout par oreille. »

Notre Édouardina se réjouit avec sa soeur,

Dans cette grande ville, aux portes dorées ;

Avec les Saints, les Saintes et tous les vainqueurs,

D’avoir marcher dans le chemin éclairé.

Elle a laissé cette tendre et dévouée mère,

Dont les pas sont faibles et peu considérables ;

Mais, cette pensée, seule reconsole cette mère ;

Elle revoyera encore cette enfant si aimable...

La rime, le bon sens, l’orthographe, les règles de la versification y sont, grâce à Dieu, dédaigneusement bannis.

Dame aussi, quand on s’appelle Édouardina !

q