Chapitre 17 Lundi, 13 juin.
Je suis allée à Valleyfield assister aux fêtes du sacre de Mgr. Émard et, vraiment, il m’arrive de regretter que tout le monde n’ait pas eu la même inspiration.
C’est dommage que l’on ne sacre pas des évêques plus souvent. D’abord, sans parler de la cérémonie elle-même, qui est grandiose et imposante, il se fait, – surtout dans ces villes-campagnes, – un tel remue-ménage, un tel va et vient joyeux, il s’y produit animation si extraordinaire, à plusieurs lieues à la ronde, que l’air même a comme un parfum de fête.
Peu s’en est fallu pourtant que le soleil nous boudât, mais réflexion faite, il est revenu à de meilleurs sentiments et il s’est pris à sourire de la manière la plus gentille du monde.
Je faisais le trajet avec une amie. C’est agréable de voyager avec une amie, – qui est aimable j’entends, – et elle l’est celle-là, j’en réponds.
Aussi avec quel entrain nous avons fait la route, causant et badinant comme deux écolières en vacances. Et tant ri que nous avons fort scandalisé un digne disciple de Thémis, – quelque futur juge, j’en suis sûre, – qui a essayé vainement un de ses plus sérieux plaidoyers pour nous ramener à la raison.
C’est un joli trajet à faire. Ces prés verts, ces arbres, ce fleuve entrevu de temps en temps dans des éclaircies, reposent les yeux fatigués des pavés d’asphalte et de bitume.
On passe devant une foule de jolies campagnes que je voyais pour la première fois, comme Laprairie, Beauharnois, etc.
C’est dans les environs de ce dernier endroit, je crois, que ma compagne de voyage m’a fait remarquer, dans les grands champs qui bordaient la route, de petites touffes d’herbes plus hautes, plus drues que le reste du gazon.
On n’a jamais pu, paraît-il, les faire disparaître et savez-vous comment on les appelle ces obstinées ? Je vous le donnerais en cent que vous ne le devineriez pas. Eh bien on les appelle : « des têtes de femmes » !
Comment trouvez-vous l’idée ?
Enfin nous arrivons. C’est joli, savez-vous, Valleyfield. Pas très bien bâti, par exemple, mais le site est magnifique.
Puis ce beau canal et cette baie magnifique rachèteraient bien d’autres défectuosités.
La gare est grande comme ma main, – laquelle n’est pas de dimension formidable, je vous prie de le croire. – Il y a une minuscule plate-forme que l’on avait bordée pour la circonstance de branches de sapin qui fleuraient bon.
Je puis bien le dire, il y avait autant de monde aux alentours de la gare qu’à l’église. Il faut ajouter, cependant, qu’il y en avait déjà tant à l’église qu’il n’y restait plus de place.
C’était un gai coup d’oeil. Partout des banderolles, des oriflammes, des drapeaux qui s’agitaient sous le souffle de la brise avec des claquements joyeux.
« Tout n’était que festons, tout n’était qu’astragales. »
Ça et là, pendaient encore, accrochées aux arbres, des lanternes chinoises et vénitiennes, et les fenêtres avaient gardé les papiers de soie de toutes couleurs dont on les avait décorées pour l’illumination du soir précédent.
Les habitants avaient revêtu leurs plus beaux habits de fête et regardaient, d’un air réjoui et content, les nombreux étrangers qui affluaient dans leur petite ville.
Deux personnages surtout ont excité au plus haut point la curiosité des naturels du pays. Ce sont deux bons frères Franciscains, nu-pieds et tête-nue, qui apparaissaient, pour la première fois, au milieu des chapeaux haut de forme et des bottes vernies, devant les yeux ébahis des habitants de Valleyfield.
Jamais ces bons Franciscains n’ont eu autant de succès. On se pressait, on se coudoyait pour mieux les voir, et les suppositions allaient leur train. Je ne crois pas qu’à l’heure qu’il est, on soit définitivement fixé sur leur compte, et le souvenir de ces deux étranges apparitions demeurera, probablement dans l’esprit de tous, inséparablement lié aux grandes démonstrations du 9 juin 1892.
Il y eut bien encore quelque méprise comme celle, par exemple, de ma voisine à l’église, une bonne vieille, qui voyant l’abbé mitré de la Trappe, tout de blanc habillé, la figure ascétique, et dont la haute taille dominait au choeur, l’appelait « le Saint-Père. »
Mais il y avait tant de chanoines, de Dominicains, d’Oblats, d’abbés de toute sorte, qu’une méprise était bien excusable.
Quant aux bonnes religieuses, il y avait une si grande variété de cornettes, de petits et de grands bonnets, que – toujours pour me servir des expressions de ma bonne femme, – « il n’y avait pas moyen de les différencier. »
Vous ne vous attendez pas, je suppose, à ce que je recommence le récit des cérémonies du sacre.
Non. Les journaux, d’ailleurs, n’ont pas laissé à ce sujet la plus petite lacune à combler.
On fait bien les choses à Valleyfield, et les visiteurs venus pour assister aux fêtes y ont été entourés de délicates prévenances et accueillis avec la plus généreuse hospitalité.
Mgr. Émard s’y trouvera bien, j’en suis sûre, et déjà le nouveau prélat semble s’être attiré toutes les sympathies.
À l’issue de la messe il y eut un magnifique banquet, sous une large tente dressée dans des champs avoisinant la gare.
Les décorations de la salle du banquet démontraient un goût exquis. J’eus le privilège, ainsi que mon amie, d’y mettre le nez, de sorte que je n’en parle pas sur la foi des on-dit. Le menu était abondant et nul doute qu’il devait être excellent aussi. Mais, de cette dernière particularité, je n’ai pas eu d’expérience personnelle. Ce sont les dames et les demoiselles de la ville qui servaient les convives, toutes de noir vêtues et parées de petites écharpes de couleur attachées au bras. Il y avait de plus une délicieuse musique d’orchestre. En un mot, l’ensemble formait un joli spectacle.
Ce banquet ne se composait pas seulement de membres du clergé ; il s’y mêlait aussi beaucoup d’éléments profanes, choisis parmi les délégués des nombreuses associations et les représentants de la presse.
On m’a même parlé d’une rencontre, – ménagée par ce savant jurisconsulte dont je vous parlais au commencement, – entre une gentille veuve et un fort galant veuf, et qui ont causé sérieusement entre la poire et le fromage.
Vous le savez, les beaux jours sont courts. Il fallait dire adieu à ses amis d’un jour, quitter Valleyfield, son ciel hospitalier, ses drapeaux flottants.
Le soleil se couchait radieux derrière la montagne, comme notre train-express entrait à Montréal.
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