Chapitre 19 Lundi, 4 juillet.
Voici la saison des vacances.
Depuis une quinzaine, les colonnes des journaux n’étaient remplies que de ces mots : distribution, prix, accessits, couronnes, médailles, etc. Aujourd’hui tout cela est terminé, et, les joyeuses pensionnaires prennent leurs ébats au grand air de la liberté.
Vous les connaissez toutes à leurs petites mines éventées, à leurs yeux grands ouverts, pleins de curiosité, à leurs médailles toutes neuves et reluisantes, qu’un noeud de velours retient là, bien en vue, autour de leur joli col ou attachées sur la poitrine, comme les décorations des vieux grognards de la garde impériale.
Ma foi ! il n’y a rien à redire à cela ; elles leur appartiennent bien ces décorations, payées qu’elles sont avec les beaux écus sonnants du papa.
Cela semble un peu cocasse, de prime abord, qu’il faille acheter ainsi le mérite au poids des carats, mais vous comprenez que ça deviendrait un peu onéreux pour les bonnes soeurs – surtout quand on considère le nombre fantaisiste des médaillées, – de délier les cordons de la bourse à chaque fois.
C’est bien beau, très honorable, très émouvant même de voir sa fillette recevoir tous les honneurs de son cours, mais quand on a à acheter tout cela, l’enthousiasme et l’orgueil paternels. C’est ce qu’on pourrait appeler le revers de la médaille.
Quand j’allais au couvent, on semblait avoir pris pour principe de ne jamais renvoyer, à la fin de la journée, aucune élève, les mains vides, à la maison paternelle ; pour rendre tout le monde content, on allait jusqu’au prodige, et on fondait des prix qui faisaient certainement plus d’honneur au bon coeur qu’au bon sens des fondatrices.
C’est ainsi qu’on décernait des prix de gentillesse, d’amabilité, voire même un prix d’hygiène ( ?).
Je me rappelle d’un « prix de complaisance, » donné en faveur d’une compagne de mes premières années de pension, tellement dépourvue de talent, – l’élève et non la pension, – qu’il n’y avait pas eu moyen de lui accorder avec justice même un accessit de lecture.
Pauvre Rébecca ! – car elle portait ce nom biblique qui aurait tant excité l’ire de MM. Drumont-Morès, s’ils eussent vécu dans son intimité – je me rappelerai d’elle jusqu’à mon dernier jour, fût-il celui du jugement dernier. Jamais je n’ai vu d’enfant si inintelligente. Pas idiote pourtant, oh ! non, tout à fait ordinaire, je vous assure, en dehors des heures de classe, mais du moment qu’il s’agissait de leçon, nix ! elle n’y était plus du tout et débitait les bourdes les plus abracadabrantes qui soient au monde.
Dire le plaisir que nous avions à l’entendre réciter ses leçons est impossible, et, tous nos rires ne lui faisaient pas plus d’effet que de l’eau sur le dos d’un canard.
Au demeurant, la meilleure fille du monde et d’une complaisance ! Enfin, quand je vous dis qu’elle en a eu le prix !
À un examen de fin d’année, il lui fut demandé, une bonne fois, ce que c’était qu’un port de mer.
— Un cochon, répondit l’imperturbable Rébecca, d’un ton convaincu.
Les examinateurs, – vous ai-je dit que c’était un couvent de campagne, – s’esclaffèrent littéralement ; le bon vieux curé pleurait de rire s’essuyant les yeux avec son grand mouchoir rouge.
Quant aux élèves, elles firent une ovation à Rébecca qui accueillit assez modestement du reste les honneurs de son triomphe.
Quelques bonnes âmes cependant furent scandalisées.
Pensez-y ! depuis un temps immémorial les murs du pensionnat, où l’on ne se doutait pas encore qu’on chanterait en vers ces intéressantes bêtes, n’avaient pas entendu répéter dans toute sa crudité cette épithète malsonnante.
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