‹ Chroniques du lundiChapitre 20 sur 29 · Chapitre 20 Lundi, 11 juillet.

Chapitre 20 Lundi, 11 juillet.

Savez-vous comment on fait de la littérature aux États-Unis ?
Par quel moyen on inonde le pays d’un flot de dime novels, où toutes les aventures les plus extraordinaires sont accumulées, où tous les héros et les héroïnes meurent et ressuscitent plus qu’il ne faut, où l’on trouve enfin tous les sentiments qui n’ont pas de bon sens ?

L’Américain a le génie inventif, on le sait.

De même qu’il a ses manufactures de coton, de caoutchouc, il a imaginé en plus les manufactures de roman.

Une industrie très besogneuse et très lucrative si l’on en juge par la quantité d’histoires à sensation qui se débitent, et par le nombre incalculable des acheteurs.

Seulement, les cervelles humaines tiennent lieu de machines et sont mises en opération le jour comme la nuit.

Une romancière américaine a récemment révélé, devant le tribunal de Philadelphie, les moyens dont elle et ses congénères se servent, pour se procurer une énorme quantité de romans qu’elles signent ensuite de leur nom, afin de donner la vogue et en retirer les gains de vente qu’elles convoitent.

Elles ont établi, quoi ?

Ni plus ni moins qu’une fabrique de romans, où l’on emploie de pauvres femmes que quelques dollars, – le myghtydollar – dédommagent maigrement du plus ingrat et du plus ardu de tous les labeurs.

Et pour un si mince profit, elles sont tenues de fournir un roman complet sur tel et tel sujet qu’on leur indique.

Par contre, on leur permet d’emprunter où elles voudront les menus détails du dialogue et de l’intrigue.

Quand on songe au travail incessant de ces manoeuvres, à l’état de surexcitation intense qu’elles ont à subir, on ne peut s’empêcher de s’apitoyer sur leur triste sort.

Un roman par semaine ! Mais cela semble fabuleux.

Combien de temps leur cerveau résistera-t-il à ce surchauffage de l’imagination ? Les rouages mis en perpétuel mouvement s’useront avant l’âge, et la plupart d’entre elles iront finir le roman dans un cabanon de folles.

Triste et douloureuse perspective.

On affirme que des auteurs parisiens ne dédaignent pas de recourir aux moyens dont je viens de parler et, on pourrait même, ajoute-t-on, citer quelques noms bien connus dans le monde des lettres qui en font largement usage.

Et que ne cite-t-on pas ? Mais qu’ils en soient pour leur honte, et restent marqués au front, comme d’un stigmate, du mépris des gens de bien.

C’est une monstruosité que de spéculer ainsi sur le talent d’autrui pour aider et grandir le sien. Il y a dans ce trafic quelque chose de déloyal qui révolte et répugne toute âme droite.

On a déjà remarqué qu’après la mort de certains romanciers populaires, il surgissait tout à coup une série d’oeuvres inédites qui eussent demandé à l’auteur, pour les produire lui-même, deux fois autant que la durée de son existence.

J’avais lu cette remarque à propos des oeuvres, soi-disant posthumes, d’Alexandre Dumas père, de Ponson du Terrail, etc.

J’ai pu juger de la vérité de cette assertion en constatant, moi-même, que, depuis la retraite de Guy de Maupassant, un nombre prodigieux de nouvelles inédites signées de son nom, sont publiées presque chaque jour, dans les revues parisiennes.

Leur authenticité pourrait être mise en doute même par les gens dont la foi est encore robuste.

Combien il y a loin de ces Shylocks modernes à ces grands et nobles coeurs, qui, croyant rencontrer sur leur route un talent réel, lui tendent la main, pour l’encourager, lui ouvrent le chemin du succès, et se servent de leur nom, oui, mais seulement pour couvrir les jeunes débutants d’un peu de leur gloire et les protéger d’une manière plus efficace.

Les frères de Goncourt, – qui viennent justement de publier le sixième volume de leurs mémoires, – le dernier à publier pendant leur vie, ont réglé par leurs dispositions testamentaires l’emploi de leur remarquable et splendide collection d’oeuvres d’art.

MM. de Goncourt ordonnent que vente en soit faite et le produit destiné à la fondation et au soutien d’une académie, où douze jeunes écrivains, choisis parmi ceux dont les écrits promettent le plus, seront installés confortablement, logés, chauffés, entretenus au frais des fondateurs.

Là, dans le calme et le recueillement, les heureux élus pourront donner libre cours à l’inspiration ; développer et laisser mûrir les richesses de leur intelligence, sans être obligés de sacrifier, dans un travail hâtif, les plus belles productions de leur esprit pour se procurer le pain nécessaire à leur subsistance quotidienne.

Les deux frères, Edmond et Jules de Goncourt, ont eu cette touchante prévoyance en voyant autour d’eux des nouveaux venus supérieurement doués, céder sous l’aiguillon du besoin, se hâter outre mesure ou abandonner pour un morceau de pain des oeuvres promises à la célébrité.

Et quels étaient alors ces sujets distingués qui avaient si fort excité les sympathies de MM. de Goncourt, et qui peinaient durement dans le terre à terre du journalisme.

Des noms comme Émile Zola, Théodore de Banville, Flaubert et Alphonse Daudet.

Des protégés futurs des de Goncourt, deux ont déjà disparu de la grande scène de la vie : Théodore de Banville et Flaubert.

Tous, cependant, ont fait leur marque et sont arrivés au sommet de la renommée, sans avoir eu d’autres secours de MM. de Goncourt que leurs bonnes intentions.

Ainsi, ce sont des hommes d’une autre génération, avec d’autres goûts, d’autres idées, d’autres méthodes littéraires, peut-être, qui bénéficieront de la générosité des bienfaisants donateurs.

Il sera intéressant de suivre les débuts de cet institut d’un nouveau genre, et bien des voeux seront faits pour que le succès vienne couronner les premiers essais de cette oeuvre philanthropique.

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