‹ Chroniques du lundiChapitre 21 sur 29 · Chapitre 21 Lundi, 18 juillet.

Chapitre 21 Lundi, 18 juillet.

J’ai un gros chagrin depuis hier.
Un chagrin immense qui me pèse sur le coeur, sur la tête et sur les épaules.
Ce n’est pas un diable bleu, – est-il bien sûr, par parenthèse, que le diable soit bleu ? – qu’on peut secouer quand on veut, sortir, promener et amuser, mais une horrible sensation que rien ne sait me faire oublier.

Par exemple, si vous me demandez la cause de tout cet émoi, si votre âme sympathique, voulant s’affliger avec la mienne, veut savoir le malheur qui a fondu sur moi, ma foi ! je ne le sais pas trop bien moi-même. Cependant, comme je m’attends à toutes les calamités à la fois, je n’en suis pas moins à plaindre.

Figurez-vous que c’est une bonne action qui m’a valu tout ce mal. Ce n’est pas très encourageant, vous l’avouerez.

En sortant de la petite église de Bonsecours, un pauvre vieux, à longue barbe blanche, appuyé sur son bâton, l’air vénérable comme un Benoît Labre, et plus propre que lui, – du moins s’il faut en croire les traditions, – me tendit silencieusement sa petite sébile en ferblanc.

Il faut que je confesse mon faible pour les vieux mendiants.

Les infirmités pour moi n’y font rien. Qu’il soit bancal, tortu, bossu, cela m’attendrit peu, je l’avoue, tant que le sujet n’a pas doublé le cap de la soixantaine.

Je m’apitoie sur la vieillesse parce qu’étant la plus irrémédiable, elle devrait être, par conséquent, la plus regrettable des infirmités.

Et quand je pense à ces vieillards, qui après une longue vie de luttes et de misères sans doute, n’ont pu vaincre les rigueurs du sort et mendient le pain qui doit encore prolonger une si pénible existence, c’est de toute mon âme que je plains ces malheureux.

Qui racontera leur triste histoire ? qui pourra dire ce qui les a réduits à cette humiliante extrémité ! L’ingratitude des enfants peut-être : l’indifférence des parents bien certainement.

Il y a ici, à Montréal, un de ces vieux miséreux qui s’attirerait bien des sympathies, j’en suis sûre, si l’on connaissait comme moi à quelle famille il appartient.

De lui, je ne sais rien personnellement, mais j’ai connu les siens, qui occupent une position très enviable, dans une de nos paroisses du bas du fleuve.

Le frère de ce pauvre mendiant est mort, il y a quelques années à peine, laissant à ses enfants plus qu’une jolie fortune.

Peut-être même, depuis ce temps, quelques-uns d’entre eux ont-ils éclaboussé, au grand train de leurs équipages, ce misérable qui leur tendait la main.

Pourquoi ce pauvre disgracié de la fortune a-t-il été oublié dans la distribution des biens de famille ? Je n’en sais rien.

Pourquoi n’a-t-il pas été compris, au moins, dans les legs destinés aux oeuvres charitables ? Je l’ignore. Mais en donnant votre obole, vous feriez de sérieuses réflexions, je vous le jure, sur l’étrangeté des choses de ce monde.

Quelle longue digression ? Où en étais-je arrivée dans le récit de ma lamentable aventure ?… Ah ! m’y voici. Le vieux me tendait la main et j’y déposais ma modeste offrande.

D’une voix chevrotante et cassée il me dit :

— Dieu vous bénisse…

Certes, c’était une bonne parole et j’aime à entendre cette prière dans la bouche d’un vieillard.

— …et vous console ! continua-t-il encore.

J’eus comme un grand coup dans le coeur.

Que Dieu me bénisse et me console. Me consoler de quoi ? Les jambes me flageolaient et je dus m’asseoir quelques instants sur les marches de pierre du perron.

Là, je commençai à faire un retour sur les derniers jours qui venaient de s’écouler pour voir si vraiment quelque incident m’aurait laissée inconsolable.

J’eus beau m’interroger, je ne vis rien. La veille, la bonne avait bien, par mégarde, écrasé du bout du pied, un gentil bébé chat, mais cette mort prématurée ne m’avait pas affligée outre mesure et déjà, le « froid oubli » avait fait place à de stériles regrets.

Ça devait donc être autre chose.

Peut-être un peu d’ennui causé par une absence de quelques jours ? mais d’un voyage, on en revient et depuis la veille, j’étais heureuse.

Non, j’avais beau interroger les ciels de mes jours passés, ils n’étaient faits que de soleils.

Rien donc jusque là ne motivait le voeu du bon pauvre.

Puisque le passé n’avait pas besoin d’être consolé, évidemment c’était pour l’avenir. Rien qu’à y penser des sueurs froides me perlaient aux tempes.

Je n’ai jamais eu peur d’un ennemi qui m’attaque bien en face. Tout redoutable que peut être cet adversaire, je sais à quoi je dois m’attendre, et toujours sur la défensive, je sais riposter ou parer ses coups. Mais c’est celui que je ne connais pas que je redoute. Je ne le vois pas, mais il est là quelque part, caché, dissimulé, prêt à fondre sur moi, à me frapper au moment où je m’y attendrai le moins.

Si un malheur entrevu doit tomber sur moi, je m’aguerris d’avance, je l’attends résignée.

Toutes mes forces se concentrent vers cette partie de l’âme qui doit être blessée et vienne la douleur, elle me semble moins amère, moins cruelle.

Mais l’inconnu me fait peur. Cette angoissante sensation d’un malheur dans l’air me glace et me pénètre jusque dans la moëlle des os.

Aussi, j’ai depuis ce jour, des visions sinistres devant mes yeux et d’effrayants cauchemars hantent le sommeil de mes nuits.

J’ai des tons larmoyants quand je parle à ceux que j’aime et je me demande avec terreur si, d’ici à ce que je puisse les revoir, un épouvantable cataclysme ne les aura pas anéantis à jamais.

Intérieurement, j’adresse de solennels adieux à tout ce qui m’entoure, j’ai des attendrissements incroyables en regardant la verdure, et l’oiseau qui passe, la fleur qui se penche me mettent des pleurs pleins les yeux.

Dire que ce matin encore, j’étais si gaie, si disposée à aimer la vie que je trouvais bonne et belle.

Et brusquement sans crier gare, voilà tout mon horizon assombri, chargé de tempêtes, avec la foudre qui va gronder,… la pluie, la pluie de larmes prêtes à tomber.

Tout cela à cause d’un méchant sou.

Jugez un peu maintenant de ce que cela aurait été si j’en avais donné deux.

q