‹ Chroniques du lundiChapitre 22 sur 29 · Chapitre 22 Lundi, 25 juillet.

Chapitre 22 Lundi, 25 juillet.

A-t-on jamais goûté à ces massepains de confection si étrange que les Italiens vendent au coin des rues ?
J’avoue que je n’ai jamais vu de morceaux de sucre pour me fasciner autant, et depuis des mois, je les reluque en passant, du coin de l’oeil, avec un intérêt qui va toujours croissant.

Ces petites boutiques ambulantes se propagent très rapidement et on en trouve maintenant dans tous les coins de la ville. Grâce à leur mode de construction, on peut les transporter aisément d’une rue à l’autre, choisissant les endroits les plus achalandés, les abords d’un square, la salle d’exercices, les coins de la rue St-Laurent, et à l’issue de la grand’messe, le dimanche, le voisinage de Notre-Dame.

Dans ces étalages, il y a des bananes d’abord, oh ! oui, des bananes toujours, puis, ces pains énormes, de couleurs assorties, dont on semble faire un débit extraordinaire.

Un de ces marchands ( ?) m’intéresse particulièrement : c’est celui qui se tient près des bureaux de la poste. Il est moins nomade que les autres celui-là, probablement parce que la place est plus avantageuse et plus lucrative.

Intérieurement, j’ai noté les évolutions qu’il a fait subir à ses massepains parce que c’est lui qui semble donner le ton à tous les autres. D’abord, – du moins quand je les vis pour la première fois, il y a quelque six mois, – ils étaient tous blancs, avec de grosses amandes qu’on entrevoyait par ci, par là, dans l’épaisseur du sucre. Puis sans changer de forme, ils se composèrent de trois couches superposées de couleur différente : la première blanche, la seconde rose et la troisième, chocolat foncé.

Cela faisait un joli effet, je vous l’assure, et rien qu’à l’écrire, ça me fait venir l’eau à la bouche.

Après avoir épuisé le caprice des gens, je suppose, la masse multicolore fit place à la couleur café et aujourd’hui, à côté des pains rose, blanc et café, s’étable le gâteau jaune, décoré pompeusement du nom de « Lemon cream. »

Méthodiquement, et avec un artistisme qui ferait honneur à une plus haute vocation, le monsieur Macaroni détache, à l’aide d’un couteau et d’un petit maillet, des morceaux qu’il dispose en petits paquets, après les avoir préalablement pesés dans une minuscule balance.

Ce qui me charme encore dans toute cette affaire, c’est qu’il fait la besogne avec une délicatesse louable, sans y toucher seulement du doigt. Et ceci n’est pas une mince considération, quand on songe que ces gens-là ne forment généralement pas la clientèle d’un manicure et que pour employer une expression connue : ils ont des rapports très tendus avec l’eau et le savon.

Toutes ces observations ne sont pas, comme on serait tenté de le croire, le fruit de mes nombreuses visites à leur étalage.

Non, mais si je m’en suis abstenue, je confesse humblement que ce n’est pas l’envie qui me manquait. C’est que, voyez-vous, à ma gourmandise se mêle une pointe d’amour-propre : l’endroit est trop en vue, la foule trop nombreuse et j’ai honte.

Ah ! si j’avais seulement le tiers de ma grandeur ! pardon je veux dire ma hauteur.

Une bonne fois tout de même je n’ai pu résister à la tentation qui m’aiguillonnait plus fort qu’à l’ordinaire, – c’était à l’époque où ce remarquable produit combinait les trois couleurs – et je fis un compromis entre ma dignité et ma gourmandise.

J’avisai un petit bonhomme qui musait dans la rue et lui désignant d’un geste l’objet de ma convoitise :

— Tu vois cela, dis-je, eh ! bien, prends ces dix sous et va m’en acheter. Nous partagerons ensuite.

Que croyez-vous qu’il fit ! Il alla chercher le bonbon et pendant que je me délectais par anticipation, le petit démon se sauvait en faisant la nique.

Fiez-vous aux hommes petits et grands !

Il y avait dans la rue St-Laurent, dans l’enfoncement d’une petite ruelle, un débitant de nougats. Je n’ai jamais passé devant lui sans le voir la bouche pleine. Et de fait, je crois qu’il était à la fois vendeur et consommateur.

À force de manger, il est venu, je suppose, à épuiser toute sa marchandise et comme la caisse devait s’en ressentir, il a jugé prudent de changer de genre de commerce. Ces jours derniers, il étalait modestement des bretelles et autres menus articles de toilette pour messieurs.

Par un reste d’habitude, il mâchonnait mélancoliquement un bouton de manchette.

Les négociants de crème à la glace sont aussi des personnages durant la saison d’été.

Les petits gamins leur font une cour assidue, et celui qui est installé au bas de la côte St-Lambert me semble avoir une fameuse clientèle.

Pour un sou, il donne de la crème plein un coquetier et faut voir avec quelles délices les habitués savourent ce mets délicat.

Leur méthode de dégustation est très simplifiée. D’abord, ils commencent par promener leur langue tout autour du coquetier, puis ils le creusent en forme de cuillère, et, avec une dextérité qu’on ne saurait trop admirer, le contenu disparaît dans leurs jeunes oesophages et le contenant, – toujours à l’aide de la langue devenue lavette après l’ingurgitation, – est nettoyé à l’intérieur et à l’extérieur aussi proprement que pourrait le faire le cureur de vaisselle au Windsor.

Un soir de l’hiver dernier, alors que nous revenions d’une réunion intime, j’aperçus, sur les onze heures, coin des rues St-Laurent et Ste-Catherine, un chariot de dimensions assez grandes, garni de fourneaux à travers lesquels des charbons ardents brillaient avec des lueurs fantasmagoriques. Au milieu, s’agitaient de grands fantômes, tout de blanc habillés, armés de longues spatules, versant un liquide fumant dans des tasses qu’on distribuait ensuite aux spectateurs.

Entrevu à cette heure avancée de la nuit, cela me fit l’effet d’une apparition fantastique.

J’appris que ce n’était qu’un café sur roues où se distribuait du thé, du moka et du chocolat, des gaufres et autres pâtisseries de confection française plus ou moins douteuse, je pense.

J’aurais désiré examiner de plus près ces industriels, mais ils ne sont, je crois, que des oiseaux nocturnes. Je les ai entrevus hier, après souper, comme ils longeaient une ruelle, filant grand train, avec un bruit de ferraille comme celui qui proviendrait de chaudières vides qui s’entrechoquent. Puis, ils disparurent, telle une vision.

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