Chapitre 23 Lundi, 1er août.
— Vaudreuil ! Vaudreuil ! dit le conducteur par la portière ouverte.
Arrachée brusquement à une demi-somnolence, je ramassai à la hâte mon ombrelle et m’élançai sur la plate-forme du char comme le train entrait en gare.
Oui, c’était bien Vaudreuil, Vaudreuil tant vanté que je voyais enfin pour la première fois.
Vous imagineriez difficilement de plus joli endroit. Tout plein de verdure, de fleurs, d’ombrage et d’horizons charmants.
De ravissants cottages, blancs aux vertes persiennes, fantaisistes d’architecture et de couleurs, piqués ici et là, irrégulièrement à travers les champs, complètent le paysage.
Une belle nappe d’eau s’étend à perte de vue : ses méandres sinueux forment mille détours, creusent mille enfoncements. Cette rivière semble, pour me servir de l’expression de Balzac, « aimer tellement le pays, qu’elle se divise en mille branches, et fait une infinité d’îlots et de tours afin de s’y amuser davantage. »
En effet, au milieu de ces eaux si limpides, sont jetées, comme échappées des mains trop pleines de la nature, de jolies petites îles, formant des corbeilles de verdure pour embellir davantage un panorama déjà si radieux.
C’est beau Vaudreuil, beau comme un rêve, « un vrai coin du paradis oublié sur la terre, » et je m’étonne de ne pas en entendre parler plus souvent.
Je ne me charge pas de réparer les lacunes ou les injustices qu’on aurait pu commettre à son sujet, j’en fais simplement un article de chronique, – puisque chronique il y aurait quand même, – et pourquoi pas ce thème-là puisqu’il est agréable ?
L’hôtel de Vaudreuil est admirablement situé. La maison elle-même, spacieuse, bien aérée, offre de tous ses côtés, des points de vue admirables.
Les alentours sont bien entretenus, partout l’herbe y est verte, soyeuse, et les beaux et grands arbres abritent sous leur toit touffu plus d’un groupe joyeux.
Tout près se trouve un charmant îlot, qu’on dirait jeté là tout exprès, et sur lequel on a construit un kiosque rustique. Il doit faire bon de pouvoir y jouir longuement de toutes les beautés qu’offre ce pittoresque paysage. Un petit pont relie entre elles les deux rives.
Deux fois la semaine, un orchestre vient à l’hôtel y faire entendre de la bonne musique. Rien de plus séduisant que de voir, au prélude des instruments, surgir des pelouses ombreuses, ces couples animés qui s’en vont, tournoyant gracieusement, sur le parquet ciré du grand salon.
Les touristes se renforcent dans ces occasions de la belle jeunesse du village, et, faut voir avec quelle ardeur joyeuse et quel entrain on conduit le bal.
Les dames et les jeunes filles font un brin de toilette, et ces fraîches robes blanches, ou bleues, ou roses, dont les reflets châtoyants se marient si harmonieusement aux reflets des lumières, sont d’un effet délicieux. Et de ces draperies vaporeuses se dégagent des fragrances qui flottent mollement dans l’atmosphère attiédie.
Aussi, il n’est pas étonnant de voir les cavaliers si empressés et attentifs autour de si attrayantes partenaires.
Le jour, l’hôtel est presque silencieux. Le matin, d’assez bonne heure, la gent masculine s’embarque pour la ville et les veuves d’occasion se consolent de leur absence comme elles le peuvent.
Les dames commencent d’interminables parties de whist ou se rassemblent sous la spacieuse véranda et disent, – comme c’est toujours l’usage d’ailleurs dans des réunions de ce genre, – toutes sortes de bonnes choses sur le compte du prochain.
Les jeunes filles vont rêver sous les grands arbres, babiller un peu, lire quelques pages de roman ou quelques bouts rythmiques d’un poète favori.
Qui n’a son poète favori ! Pas toujours couronné par l’Académie, par exemple, mais qu’importe ! souvent il nous parle plus et mieux au coeur que ne vous diraient les quarante immortels mis ensemble.
Je n’aurais garde d’oublier parmi les amusements le plus en vogue, le jeu de billard et le « Bowling Alley » : c’est le rendez-vous par excellence, et, au bruit des billes qui roulent et s’entrechoquent, se mêlent des éclats de voix et des francs rires qui s’échappent comme des fusées par les fenêtres ouvertes.
Les soirs, ah ! les soirs, parlons-en, ils sont délicieux.
La chaleur du jour est tombée et fait place à une brise tiède qui berce les feuilles en leur murmurant d’étranges choses. Avez-vous jamais compris ce bizarre langage ? ce que ce chant veut dire à la sombre ramure ? et ce qu’elle y répond dans son frissonnant trémolo ?…
Au firmament, les étoiles scintillent doucement et jettent de pâles clartés sur les eaux qui s’endorment. De temps en temps, un bruit s’élève encore. C’est le son cadencé des rames qui grincent sur les tollets des frêles embarcations.
Des groupes sont disséminés sur la pelouse. Peu à peu les conversations se font moins bruyantes. Tout est si calme, si grand dans la nature que cette splendeur majestueuse élève malgré soi.
Vous sentez que devant une telle scène, l’âme est prête à prendre des envolées sublimes dans l’infini de la voûte éthérée…
Oui, mais les maringouins se chargent du soin de nous rappeler bien vite sur la terre.
Pour échapper à leurs morsures ou pour y faire une heureuse diversion, on se promène ça et là, et on entame des conversations banales avec ces étrangers d’hier, ces indifférents de demain que le hasard vous a fait rencontrer.
J’eus cependant occasion de rompre la monotonie des lieux communs dans une tâche que la confraternité m’imposait : celle de défendre Pierre Sansfaçon des coups de scalpel portés contre lui par un jeune médecin de la rue St-Denis, qui essaya de me prouver par sel plus séné, que le Pierre Sansfaçon, dans une de ses chroniques, où il maltraite les jeunes Esculapes ayant étudié à l’étranger, avait commis un crime de lèse-patriotisme, de lèse… je ne sais trop quoi, car il y a beaucoup de partis lésés dans cette affaire.
À entendre parler mon bouillant interlocuteur, toute la clientèle, depuis l’émission de ce malheureux article, menaçait de déserter la rue St-Denis et peu s’en fallait en vérité, qu’elle ne traversât les frontières pour aller commander des pilules dans la grande république.
Si jamais mes modestes élucubrations devaient causer tant de mal, je demande qu’on me coupe la main droite, et que l’opération soit faite par ces jeunes médecins de la rue St-Denis.
Mais adieu Vaudreuil !
J’aurais voulu dans cette légère esquisse peindre avec plus d’habileté, – surtout pour vous, Madame, qui m’en avez priée, – son site enchanteur et ses paysages superbes, mais avec toutes les couleurs fines et délicates entassées sur ma palette, je n’ai réussi hélas, qu’à faire un mauvais pastiche.
J’en suis fâchée, mais qu’y faire ?
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