Chapitre 24 Lundi, 26 septembre.
Je vous avais promis de vous parler de la Beauce, je tiendrai parole et jamais sujet ne me fut plus agréable.
Seulement, je crains de ne pouvoir lui rendre toute la justice qui lui est due et les Beaucerons, très pointilleux pour tout ce qui touche leur beau pays, pourraient bien me scalper à la prochaine rencontre.
Enfin je laisserai parler le coeur, c’est de là que viennent les meilleures inspirations. Maintenant que le soleil se refroidit dans l’horizon, ces évocations estivales me redonnent comme l’illusion des beaux jours où l’air était si bon, les brises si douces et l’hospitalité si généreuse.
— La Beauce, me disait une spirituelle personne, me fait l’effet d’une jolie coquette, toujours parée pour plaire.
La définition est gentille, n’est-ce pas ? En effet, figurez-vous une large et fertile vallée traversée de toute sa longueur par une jolie rivière aux eaux profondes et limpides ; de chaque côté, une végétation luxuriante, une nature tendre, mouvementée, des points de vue pittoresques, et vous avez à peine une idée du beau pays de Beauce.
Cette vallée est divisée en quatre grands villages : Sainte-Marie, Saint-Joseph, Saint-Georges et Saint-François.
Sainte-Marie est la patrie de Son Éminence le cardinal Taschereau. Le manoir où il est né subsiste toujours, et l’on y voit un très intéressant musée de souvenirs historiques et d’antiquailles, dons faits aux ancêtres de la génération actuelle de la famille, par les anciens gouverneurs du pays et la noblesse française.
La rivière qui traverse ces villages s’appelle La Chaudière et est un affluent de notre Saint-Laurent.
C’est plutôt un pays de Cocagne traversé par le Pactole, puisque tous vous avez entendu parler des fameuses mines d’or de la Beauce.
C’est à Saint-François surtout que l’exploitation se fait sur une large échelle, mais vous comprenez que la fièvre a gagné les autres paroisses avoisinantes qui ne voient pas pourquoi elles auraient été déshéritées dans le partage, et se sont imaginées de posséder, elles aussi, des sables aurifères.
À Sainte-Marie, un mien ami me montrait avec mélancolie un emplacement où il avait cru trouver des filons d’or d’une grande richesse. Hélas ! il en fut pour ses peines et son argent ; ce qu’il avait pris pour une veine n’était qu’une déveine.
Les bords de la rivière Chaudière ne sont pas toujours uniformes : si parfois elle coule entre des prairies riantes et belles, par endroits, ses eaux ont à se frayer un cours entre deux collines.
Les deux rives, cependant, correspondent exactement l’une à l’autre ; quand les eaux ont creusé d’un côté un petit enfoncement, ou formé un coude en déviant de leur cours ordinaire, vis-à-vis de ces déplacements, une pointe de terre s’avance, comme pour combler le vide ou suivre toutes les sinuosités du cours, de sorte que si les bords pouvaient se refermer, toutes les parties s’adapteraient les unes aux autres et s’ajusteraient aussi hermétiquement qu’une boîte.
De chaque côté, sont bâties les habitations et c’est plaisir que d’admirer ces villages si proprets, si bien bâtis, aux maisonnettes enfouies pour la plupart derrière d’épais rideaux de verdure.
On a le culte des arbres à la Beauce. Les bosquets n’y sont pas rares et, par endroits même, les routes sont ombragées par des rangées d’ormes qui s’élèvent droits dans les airs, et font retomber comme une ombrelle, leur gracieux feuillage, découpé à jour.
Partout, des prairies bien cultivées, et, le sommet ou le versant des côteaux se couvrent en été d’une belle et riche moisson.
Quelles belles promenades nous avons faites à travers ces campagnes avec « Minuit, » le vaillant cheval noir qui nous conduisait si gaillardement.
Dans les champs, les femmes arrachaient déjà le lin qu’elles filent ensuite pendant les soirées d’hiver ; les petits enfants, accourus au bord du chemin par le bruit de notre voiture, relevaient des deux bras les broussailles de leurs cheveux et nous regardaient d’un air curieux.
Saint-Joseph est le chef-lieu du comté. Comme M. le shérif Taschereau, avec une amabilité et une courtoisie charmantes, nous faisait visiter le palais de justice, la cour, la prison, nous entendîmes dans les salles des petits jurés la sentence d’un individu accusé d’avoir frappé un voisin à coups de hache. Rien que de voir la mine rébarbative de l’accusé, on pouvait le soupçonner coupable de tous les crimes. Il fut cependant acquitté à l’unanimité.
M. le shérif nous parla d’un procès célèbre qui se déroula devant les assises de cette même cour, il y a une dizaine d’années.
C’était tout un drame. Une jeune femme avait dardé – histoire d’amour et de jalousie – une autre femme à coups de couteau. Les preuves étaient accablantes ; la culpabilité de l’inculpée ne faisait de doute à personne.
L’avocat, – un Beauceron à son premier début, – fit des prodiges d’éloquence et fut si pathétique qu’il fit verser à l’auditoire des torrents de larmes, non sur le triste sort de la victime, mais sur celui beaucoup plus pitoyable de l’accusée. Bref, la fille fut acquittée séance tenante.
Que voulez-vous ? On est si bon à la Beauce, qu’on ne veut croire au mal dans personne.
Il va sans dire que la Beauce, comme tout pays qui se respecte, a son histoire, ses traditions, ses types qui lui sont particuliers.
Pour ne parler que des noms de baptême dont on affuble quelques petites chrétiennes : des noms comme Armosa, Dauphine, Maïda, Alfredine, etc., etc. Et comment aimerait-on, par exemple, s’entendre appeler : Nippolance ?
Il est joliment difficile de trouver mieux que cela, même en détaillant les Saints Innocents, les uns après les autres.
La Beauce a eu aussi ses prophètes et ses illuminés. L’un d’eux, après avoir suffisamment édifié sa congrégation de croyants pendant quelque temps, et leur avoir prêché ce qu’il ne pratiquait pas, annonça un bon jour qu’il allait prendre son envolée vers le ciel.
Il fixa à ses épaules une espèce de machine qu’il avait lui-même fabriquée à grands frais, et, par un beau dimanche, devant la foule des curieux attroupés, le nouveau Simon s’éleva dans les airs, juste assez haut pour rendre sa chute plus sensible.
On le ramassa à demi-mort, bras et jambes rompus, et la leçon fut assez bonne pour que le pauvre fou s’estimât heureux de vivre sur la terre les années que la Providence lui réservait encore.
Si vous voulez maintenant un échantillon de coquetterie féminine, voici :
Cette année, comme la moisson avait été des plus abondantes dans les greniers d’un Jean-Baptiste de la Beauce, celui-ci, mis en belle humeur, offrit galamment à sa Josephte d’aller se choisir un cadeau dans le meilleur magasin de nouveautés.
Cela ne surprendra ni les maris ni les épouses, d’apprendre que ce fut une robe et un chapeau que la brave femme alla commander, et, quelques jours après, elle commençait une ronde de visites dans le but charitable de montrer sa toilette aux amies.
Mais quelle toilette ! Toute noire, avec de larges biais de crêpe, et la tête enveloppée d’un voile long et épais. Aux personnes qui s’informaient de la cause de cette livrée de deuil, elle répondit candidement que ça avait toujours été un des rêves de sa vie d’avoir une riche toilette noire, et qu’elle était bien aise d’avoir pu réaliser enfin le plus ardent de ses désirs !
Je regrette de ne pouvoir vous raconter ces histoires avec tout le zest et l’entrain qu’y met mon vieil ami le Dr. Tancrède, alors que réunis dans la vaste salle de sa demeure,
Comme de gais oiseaux qu’un coup de vent rassemble,
nous prêtions une oreille attentive et charmée à toutes les spirituelles anecdotes qu’il narre avec tant d’aisance et d’originalité.
Oui, on passe de beaux jours à Sainte-Marie de Beauce. Quand tout est jouissance pour l’esprit et le coeur, quand la campagne est belle et qu’une franche amitié vous convie à son foyer, comment ne pas remporter de ces haltes, dans le pénible voyage de la vie, le meilleur et le plus constant des souvenirs.
Et vous savez qu’
Un souvenir heureux est peut-être sur la terre
Plus vrai que le bonheur.
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