‹ Chroniques du lundiChapitre 25 sur 29 · Chapitre 25 Lundi, 3 octobre.

Chapitre 25 Lundi, 3 octobre.

Je pense qu’il n’est pas de contre-temps plus fâcheux pour un écrivain ou une chroniqueuse que de perdre ses manuscrits.
Il m’était déjà arrivé de voir quelqu’un dans cet embarras, et, tout en me chagrinant de son ennui, tout en unissant mes recherches aux siennes, je m’imaginais que rien n’était plus facile que de reconstituer les feuillets égarés en les recopiant de mémoire.

Aujourd’hui, je ne tiendrais plus ce langage : il n’y a rien comme la dure expérience pour faire juger sainement des choses.

Dieu sait où est allé choir ma dernière chronique, et, quand, après avoir remué, dérangé, fouillé partout, j’ai essayé de raconter de nouveau ce que j’y avais écrit, ça n’était plus ça, oh ! mais pas du tout.

En l’écrivant la première fois, je vous avouerai que rien dans le style et la manière de raconter mon histoire ne m’avait particulièrement frappée : maintenant que la copie n’est plus là devant moi, il me semble avoir écrit quelque chose de très joli, presqu’un petit chef-d’oeuvre, quoi !

Comme notre misère est toujours relative en ce monde, je me consolai de mon malheur, en pensant qu’il n’est pas aussi irréparable que celui qui arriva à un auteur dont je ne me rappelle plus le nom.

Comme notre savant venait de terminer le manuscrit d’un livre qui lui avait coûté maintes recherches et maintes sueurs, il crut devoir se reposer un peu en allant faire une petite promenade à la campagne.

Pendant son absence, la bonne, prise d’un excès de zèle subit, entreprit un grand ménage dans le cabinet d’études de son maître et fit bon marché des notes et des ratures qu’elle y trouva.

Elle se donna même, comme elle l’avoua plus tard, bien du mal pour séparer le papier barbouillé de celui qui ne l’était pas ; mais, il ne faut jamais compter sur la gratitude des gens, et, pour toute récompense, le maître, à son retour, lui signifia son congé sans beaucoup de ménagement.

Le pauvre homme dut recommencer son pénible travail et ses longues veilles.

Fit-il mieux ? fit-il pis ? c’est ce que l’histoire ne dit pas, mais, ce dont je suis sûre, c’est que son second ouvrage différait du premier sur plusieurs points.

Plus on mûrit un sujet, plus il devient susceptible de développements.

Sans compter que le temps et l’expérience sont de grands maîtres. Ils instruisent plus que ne le ferait le meilleur professeur à la Sorbonne.

Le temps surtout. Avez-vous remarqué comme il corrige et modifie tout ? les idées, les opinions et jusqu’au goût ?

Rappelons-nous nos antipathies d’enfant : quelques-unes survivent encore, mais le plus grand nombre sont allées rejoindre les neiges d’antan.

Vieillir rend plus sage, du moins, je suis tentée de le croire, et quand je pense à la grande provision de sagesse que l’on peut faire après vingt ans, je m’étonne toujours que les gens de quarante ne soient pas tous des Catons.

Peut-être, après tout, que si les choses se passaient ainsi, le monde deviendrait trop monotone. Pas un petit mot à dire contre personne : rien pour égayer une conversation, je vous demande un peu, de quoi parlerions-nous ?

Peu d’années, quelques mois souvent, apportent des changements dans notre manière d’envisager la vie.

Nos gros chagrins d’enfants nous semblent aujourd’hui bien puérils, et, c’est de l’autre côté, car, il y a un autre côté, heureusement, que nous rirons bien de nos maux présents.

En attendant, il faut les supporter, les endurer le mieux possible ; le meilleur parti à prendre est encore d’accepter sans maugréer.

Puisque les récriminations n’y font rien, qu’est-ce que cela sert alors de récriminer ?

« Grin and bear it, » dit le proverbe anglais, et il y a beaucoup de philosophie là-dedans.

Beaucoup de gens, quand ils ont du chagrin, ne voient ni autour d’eux, ni dans l’univers entier, de douleur comme la leur : ils en font le sujet de leurs conversations journalières, quand ils ne se contentent pas d’y faire des allusions fréquentes, avec accompagnements de oh ! de ah ! et de soupirs à fendre les pierres.

C’est plus que de l’égoïsme, c’est de la folie. Ce n’est pas parce qu’un nuage sombre traverse notre ciel qu’il faut faire partager notre tristesse à tout ce qui nous approche, servir d’éteignoir à toutes les explosions de gaîté et rendre la vie plus dure qu’elle ne l’est.

Et, Dieu sait qu’elle est assez triste, parfois, sans qu’on en exagère les mauvais côtés.

Ce n’est pas seulement manquer de charité envers les autres, c’est aussi en manquer envers soi-même.

Il est inutile de nourrir et d’aviver constamment une douleur par l’évocation constante des souvenirs qui s’y rattachent.

Vous énervez votre sensibilité, pour vivre dans un passé qui ne sert plus, quand le présent, l’avenir, ont autrement besoin de votre courage et de votre énergie.

Quand le malheur a frappé une famille, il est naturel que les premiers jours qui suivent cette terrible visite pèsent lourdement à tous ses membres. Mais il ne faut pas pour cela demeurer affaissé sous le poids, et chacun doit s’efforcer de rendre moins pénibles les rapports de tous les jours.

Ce n’est pas cela qui fait l’oubli ; loin de là : les souvenirs tristes ou joyeux sont de douces fleurs auxquelles on ne doit pas trop toucher avec des mains profanes, de peur de les flétrir.

Tous nos efforts devraient tendre à nous rendre la vie agréable les uns aux autres, même au prix de quelque sacrifice. La paix et le bonheur sont choses si précieuses, qu’elles valent bien quelques légers actes de renoncement de notre part…

Dites-moi un peu sur quelle herbe ai-je marché ce matin ? J’ai perdu le manuscrit de ma chronique, et, en échange, je vous donne un sermon.

Heureusement que vous pouvez vous dédommager en faisant ce qui nous arrive parfois, pendant une ennuyeuse prédication : dormir !

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