Chapitre 26 Lundi, 17 octobre.
Le grand tournoi du jeu de crosse, entre les clubs Shamrocks, de Montréal et les Capitals, d’Ottawa, a eu lieu, comme vous le savez, samedi dernier.
Jamais je n’ai vu tant d’animation, de mouvement, d’enthousiasme. Ce n’était pas de l’enthousiasme ordinaire, c’était du délire. Chacun semblait littéralement hors de lui et les applaudissements, les cris, les hourrahs assourdissaient les airs.
Une foule immense encombrait les terrains. Plus de deux cents sportsmen étaient arrivés de Québec, pour être témoins de cette joute gigantesque, et le contingent d’Ottawa ne comptait pas moins de trois mille personnes.
Joignez à cela nos bons Montréalais, et, vous arrivez presque au joli chiffre de quinze mille spectateurs.
Les estrades étaient remplies jusqu’à la dernière place.
Il y en avait de juché un peu partout, et ces masses grouillantes, ces grappes humaines, accrochées ça et là, faisaient voir dans leur ensemble un drôle d’effet.
Je ne puis voir un grand rassemblement sans penser au jugement dernier. C’est stupide, me direz-vous, car, enfin, rien ne rappelle la trompette retentissante, ni les autres accessoires qui doivent accompagner notre dernière sentence, mais je crois que dans mon extrême enfance, la scène de la vallée de Josephat s’est gravée plus fortement que les autres dans mon esprit, stimulée qu’elle était surtout, par la perspective, bien consolante alors, de connaître mille petits détails cachés sur le compte de mon entourage.
Mais revenons à notre sujet.
Dès le matin, les billets d’admission faisaient prime. J’ai mis à m’en procurer un jusqu’à mon dernier sou, un vieux sou « de chance » qui m’avait été donné il n’y a pas bien longtemps encore.
Le ciel était doux, serein comme un ciel d’été ; de légers nuages floconneux comme le duvet, flottaient mollement dans l’espace.
Vous savez quelle belle température nous avons eue vendredi et samedi derniers, alors que nous jouissions du fugitif été de la Saint-Martin, – l’Indiansummer des Anglais, – qui est comme le dernier sourire mélancolique et tendre de l’été expirant.
Pendant que des groupes d’hommes étaient occupés à enregistrer leurs paris sur les petits carnets, les femmes – et on les comptait en très grand nombre, – se promettaient entre elles force paire de gants.
Enfin les combattants sont en présence les uns des autres et le signal de la lutte est donné.
Sir Adolphe Caron fait rouler la première boule aux longs applaudissements des gens d’Ottawa, venus pour se réjouir ou s’apitoyer avec les leurs.
La première partie a été gagnée par les Capitals. Grande fut la joie parmi les Ottawaïens, (ça, c’est un mot de mon invention, et je m’en vante !) et les vivats, les mouchoirs, les chapeaux se croisèrent au-dessus de leurs têtes.
Ça débutait mal pour les Montréalais, bien qu’il n’y eût pas lieu de désespérer encore.
Malgré moi, je m’intéressais vivement à la lutte et tous mes voeux étaient pour les Shamrocks, qui, en leur qualité de concitoyens et à cause de l’emblème vénéré de leur club, s’étaient attiré toutes mes sympathies.
Ma voisine de droite m’intéressait aussi très vivement.
D’abord, je n’avais pu m’empêcher d’admirer sa jolie figure, à l’ovale si pur, si gracieux, éclairée par deux grands yeux gris, qui reflétaient son âme.
Dès le commencement de la lutte, elle semblait avoir oublié ceux qui l’entouraient, et son attention tout entière était concentrée sur les jouteurs.
Il me fut aisé de juger de quel côté penchait ses sympathies.
Au premier succès des Capitals, sa figure exprima la désolation la plus sincère ; nerveusement, elle mordillait de ses dents nacrées le petit mouchoir de dentelle qu’elle tenait à sa main, et, parfois, je l’entendais murmurer d’une voix entrecoupée :
— Oh ! Jack, oh ! my poor Jack !
Sur sa figure, je pouvais lire toutes les péripéties de la lutte. Les défaites et les triomphes changeaient cette physionomie mobile et la rendaient expressive comme un livre ouvert.
Tantôt, elle frappait ses jolies mains l’une contre l’autre, tantôt elle agitait son mouchoir bien haut au bout de son bras, tandis que toute sa figure resplendissait de joie et d’orgueil.
Puis, quand les Shamrocks faiblissaient, ses sourcils se fronçaient, son frais visage prenait des contractions douloureuses et l’émotion la plus vive la faisait trembler comme une feuille.
Enfin, le sort et la valeur décidèrent en faveur de nos vaillants champions, et des cris de victoire sonnèrent la fanfare triomphale.
L’enthousiasme était à son apogée et tenait presque de la frénésie.
Comme ça sent bon la victoire ! et comme son parfum délicieux grise et enflamme mieux que la plus pure ambroisie !
Durant l’excitation des derniers instants, j’avais oublié mon intéressante voisine. Après avoir payé aux combattants le tribut de mon admiration en applaudissant de toutes mes forces, je me retournai vers la gentille enfant :
— Well, Jack has won, dis-je avec un sourire.
Elle m’adressa un regard de reconnaissance pour ma sympathie, et me serra la main, mais elle était si émue que je la sentais incapable d’articuler une parole.
Quelques instants plus tard, un beau et musculeux jeune homme, un chevalier à la verte armure, couvert de poussière, le visage encore ruisselant de sueurs, fendait la foule pour s’approcher de l’endroit où nous étions.
L’excitation n’avait pas encore diminué. On se serrait la main, on se félicitait, on se heurtait et se bousculait en regagnant les issues.
Mais, lui, ne voyait plus qu’elle, et, elle, lui. Tout le reste avait disparu à leurs yeux, et, se levant de son siège pour aller à sa rencontre, elle lui donna la plus belle récompense qu’un vainqueur puisse rêver,
... ce collier qui manque un rang suprême
Les deux bras d’une femme aimée – et qui vous aime.
Discrètement, je détournai les yeux et m’en sauvai.
Pour un rien, j’aurais pleuré comme elle.
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