Chapitre 7 Lundi, 28 décembre.
Dire comme le temps passe ! C’est incroyable. Nous voilà déjà rendus aux fêtes, il me semble qu’hier encore nous courions par les sentiers fleuris et que les feuilles bruissaient aux arbres. Il faut dire que les longs et beaux jours d’automne ont bien fait quelque chose pour nous garder longtemps l’illusion des jours radieux de l’été.
Aujourd’hui, en cette fin de décembre, nous entendons les derniers râles de l’année agonisante. Pauvre année, qui s’en va, si tôt, si vite, emportant avec elle nos joies, nos douleurs, nos rêves. Oui, nos rêves.
Si l’on pouvait « sur l’océan des âges jeter l’ancre un seul jour, » il semble que ce jour devrait être un trente-un décembre. Ce serait le moment des réflexions, des retours en arrière, des récapitulations du passé, des mille et une réminiscences à classer, à étiqueter soigneusement dans la loge aux souvenirs.
À quelques-unes de ces réminiscences nous ferions la part plus large ; elles occuperaient, tout de rose habillées, la place d’honneur, sans que les années, ô merveille, ne vinssent ternir leurs fraîches couleurs. Celles-là seraient toujours prêtes à notre appel pour illuminer notre route quand se montreraient les moments sombres.
D’autres, habillées de gris, dissimulées dans les angles, dormiraient longtemps sans qu’on songeât à les évoquer. Ni gaies ni tristes, elles relieraient entre eux les événements saillants de notre existence.
D’autres enfin, de noir vêtues et plus nombreuses que leurs soeurs roses, demanderaient plus d’espace, leurs longs voiles d’endeuillement s’épandant en frôlements sinistres pour marquer les trop fréquentes apparitions du malheur.
Voilà à quoi nous songerions en faisant nos adieux à l’année qui s’en va. Puis, nous nous disposerions à accueillir cette inconnue qui s’appelle 1892.
Une nouvelle année ! bon gré, mal gré, il faut réfléchir. Bien qu’aucun changement dans l’ordre de la nature ne marque la disparition de l’année et la venue de l’autre, cependant, notre âme est envahie par je ne sais quoi de solennel, en songeant à tous les événements que celle-ci nous apporte dans les plis de son manteau.
La raison, l’expérience nous ont appris que le sablier du Temps n’écoule pas ses douze mois sans changer, retrancher, ajouter quelque chose à notre destinée.
Ce qui fait peur, voyez-vous, c’est l’inconnu, c’est l’imprévu, « spectre toujours masqué, qui nous suit côte à côte » et que nous sommes impuissants à éloigner.
Demain, le sort peut nous favoriser, nous cajoler ou nous frapper, nous écraser, nous broyer le cœur, et, plus que tous les lendemains une nouvelle année fait peur.
Une nouvelle année ! Heur ou malheur ?…
Mais trève de réflexions. Ce qu’elle apportera tout d’abord, je le sais, moi. Ce sont les visites du jour de l’an.
Avec quelles anxiétés ce premier jour de l’année n’est-il pas attendu de tout le monde. Les femmes se demandent :
— La couturière fera-t-elle défaut ? Aurons-nous beaucoup de visiteurs ?
Les hommes, eux, disent aussi quelque chose, en faisant le noeud de leur cravate et en boutonnant leurs gants, mais je me garderai bien de l’écrire.
Jetez-moi la pierre, si vous voulez, chères lectrices, mais, le premier janvier, je plains sincèrement les hommes de la tâche qui les attend. Car, voyez-vous, quelques efforts que l’on fasse, on ne peut enlever ce je ne sais quoi d’intimidant qui fait le caractère des visites du jour de l’an.
Quels souhaits adresser ? C’est le moment de regretter la bonne salutation de jadis :
— Une bonne et heureuse année et le Paradis à la fin de vos jours !
Ce serait toujours autant de dit et pendant ce temps peut-être un autre visiteur viendrait vous délivrer.
Quelle conversation tenir pendant les quelques minutes que vous êtes sur le gril ? C’est vrai qu’il y a toujours l’inépuisable sujet de la température. Cette année fort heureusement, elle est exceptionnelle et prêtera des remarques de ce genre :
— Quel temps avons-nous ! Quelle pluie il a fait hier, la semaine dernière, à Noël, etc.
Et ces messieurs partent mécontents d’eux-mêmes, mécontents de leurs hôtesses, répéter dans la maison voisine la même ritournelle.
L’année dernière, trois amis s’engagèrent solennellement à ne pas dire un mot de la température dans le cours des cent et trente-trois endroits où il leur fallait rendre leurs hommages. Celui qui manquerait au traité recommencerait toutes ses visites, fut-il parvenu à la dernière.
On eut bien quelque peine, sans doute, à s’abstenir du thème favori, mais enfin, chacun y mettant du sien, on traita bals, concerts, voire même quelque grande nouvelle d’outre-mer.
L’après-midi s’achevait lorsqu’à la cinquante-septième visite, nos trois amis se trouvèrent aux prises avec une jeune débutante, qui babillait plus, paraît-il, aux heures du silence dans son couvent que dans le salon de sa maman.
Mademoiselle, n’ayant aucune idée à énoncer sur les fêtes passées, la conversation allait demeurer suspendue… que faire ? L’un d’eux, se dévouant pour la cause commune, aborda le sujet défendu.
À cet instant critique on annonça d’autres visiteurs. Trop tard ! Le mot fatal était lâché. Il lui fallait recommencer à gravir les stations de la voie douloureuse.
Oui, je le concède, les visites du jour de l’an sont détestables, ennuyeuses, tous les mauvais qualificatifs que vous voudrez, mais il serait dommage de voir disparaître cette antique coutume. Que de réconciliations se sont effectuées par elles ! Sans compter que le moment est propice à ces timides aspirants, qui, depuis des mois, soupirent après l’instant heureux, où, grâce à un ami compatissant, ils verront s’ouvrir pour eux le seuil d’un séjour plein d’attraits.
Le bon côté de la médaille pourrait faire oublier le revers.
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