Chapitre 8 Lundi, 11 janvier.
Est-ce l’hiver enfin qui vient de nous arriver ? Il est tombé de la neige, il est vrai, mais ne pourrait-elle pas disparaître bientôt comme celle qui l’a précédée ?
Espérons que non, toutefois, et que de nouveaux flocons viendront bientôt rejoindre les autres, pour couvrir la terre d’une bonne croûte glissante et dure.
Cela nous fera des chemins passables et on saura définitivement à quoi s’en tenir sur le genre de véhicule dont il faudra se servir. La semaine dernière encore, on essayait, le matin, les voitures sur les patins ; à midi, on les mettait sur des roues, et ni les unes, ni les autres, en réalité ne remplissaient l’office.
Ce qui portait chacun à désirer l’arrivée de l’hiver, un vrai hiver canadien, comme nous y sommes habitués, avec ses froidures, ses frimas, ses neiges, et son atmosphère pure, exhilarante, débarrassée de miasmes morbifiques, de microbes de grippe et de fièvre.
Ceux qui doivent être contents d’avoir de meilleurs chemins, ce sont les chevaux.
Surtout ceux des tramways. Pauvres bêtes, qu’elles sont à plaindre et comme elles me font de la peine !
M. Arthur Buies disait que les chiens de Tadoussac étaient si maigres qu’ils s’appuyaient sur les clôtures pour aboyer ; je soutiens qu’il faudrait également des poteaux pour y laisser, de temps en temps, les chevaux d’omnibus s’y reposer. Vous les voyez partout maigres, faire peur, suant, haletant et n’en pouvant mais.
Je croyais que les cochers avaient un peu d’affection pour leurs bêtes, mais l’exception à cette règle existe pour les chevaux des chars urbains, qui sont sans doute les parias de la race chevaline. Les mauvais traitements ne leur sont pas ménagés. Là où il devrait y en avoir quatre, six, vous n’en voyez que deux, le poil toujours noyé de sueurs, une épaisse buée les enveloppant, et l’aspect si misérable que vous éprouvez comme un remords, d’ajouter le poids de votre personne au fardeau déjà trop lourd qu’ils traînent derrière eux.
Mercredi dernier, jour des Rois, je prenais le tramway de la rue Saint-Denis. La foule revenait de la grand’messe à Notre-Dame et commençait à remplir l’omnibus.
Malgré les proportions modestes du véhicule, tous ceux qui ont voulu entrer ont été acceptés. Je crois qu’on aurait volontiers essayé d’y loger Notre-Dame, et nous étions tous là, empilés les uns sur les autres, assis, debout, suspendus aux lanières de cuir, accrochés partout, garnissant tous les espaces possibles et impossibles.
— All right ! cria le conducteur en tirant sur le cordon de la clochette.
On entend au dehors le claquement strident du fouet qui s’abat, puis, un silence.
Rien ne bougeait.
— All right ! cria de nouveau le conducteur qui feint de croire que le signal du départ n’a pas été entendu.
Mais il s’agit bien de cela. Les rues, mi-glace, mi-asphalte, sont impraticables et les chevaux, – deux seulement – misérables spécimens de l’espèce, efflanqués, rompus, fourbus, mal ferrés, après de pénibles efforts sont incapables d’enlever la voiture.
Rien n’y fait, ni les coups de fouet qu’on ne leur ménage pas, ni les cris de l’automédon, et nous y serions probablement encore, si plusieurs passagers n’eussent pris le parti le plus sage, celui de descendre et de soulager ainsi le char qui commença alors à glisser, en grattant péniblement le pavé.
Quel trajet ! Lentement, comme défilerait un corbillard, on avançait ; le conducteur à pied conduisait le deuil.
À chaque minute, l’on était arrêté.
— Allons, disaient quelques bonnes âmes, il faut donner aux chevaux une petite chance !
Comme j’étais anxieuse de savoir ce que l’on entendait par cette « petite chance, » je penchai la tête pour regarder au-dehors et je vis cinq ou six hommes qui poussaient le tramway en arrière.
Malheureusement, ils ne pouvaient le pousser tout le long du chemin ; en plein milieu de la côte Saint-Denis, les chevaux s’arrêtèrent net, et bien des femmes commencèrent à pousser des petits cris d’effroi. En effet, s’il n’y avait pas eu tant de terre et de cailloux pour entraver notre descente, nous roulions jusqu’en bas et Dieu sait dans quel état nous serions arrivés de l’autre côté.
On a beau avoir la conscience pure, personne ne songe, en prenant place, à faire le grand voyage, même pour la modique somme de cinq sous.
Moi, surtout, qui, depuis ce que m’en a dit mon rédacteur en chef, ai constamment devant les yeux, le sort réservé dans l’autre monde, aux personnes qui s’occupent de journalisme, « dans la sixième chaudière à gauche, » je tremblais de tous mes membres.
Nous en fûmes quittes pour la peur, et en arrivant à destination, nous avons pu constater qu’il y avait juste une heure et quart que nous avions laissé les coins des rues Saint-Denis et Craig.
Pour revenir, ce fut une autre histoire. Un des chevaux s’était abattu près de la pharmacie Baridon. Au lieu de l’aider à se relever, on l’a roué de coups, et le coeur me fait encore mal quand je pense aux efforts désespérés du pauvre quadrupède pour se remettre sur ses jambes et retombant lourdement sur l’asphalte glacé, sans y parvenir.
Pendant ce temps, les passagers maugréent et s’indignent non sans raison. Tous, avec une unanimité touchante, blâment la compagnie, les directeurs, les conducteurs. Ceux-ci, qui, pour être conducteurs n’en sont pas moins hommes, c’est-à-dire, pas trop patients, ripostent à leur tour, pas toujours de la façon la plus polie du monde et envoient promener leurs censeurs chez le diable bien avant le temps.
Je vous laisse à juger si tout cela est aimable pour les dames forcément devenues les témoins de cet échange d’aménités.
Pour éviter ces désagréments, il faudrait que les Montréalais exigeassent par l’entremise de leurs édiles :
Quoi ?
Les tramways électriques.
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