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Chapitre 10

Le mois de mai venait de revêtir la Normandie tout entière de cet incomparable manteau d’épines fleuries qui fait sa gloire et sa joie.
D’un bout à l’autre du Cotentin c’était une ivresse de blancheurs et de parfums. Les pommiers étaient cette année-là tellement chargés de fleurs, qu’on ne voyait plus du tout l’écorce, et que les branches semblaient de merveilleux rameaux de corail d’un blanc rosé.

Dans le vallon de Clairefontaine, les haies d’aubépine étincelaient au soleil comme si elles portaient encore le givre de l’hiver, et la fine odeur d’amande amère exhalée par les fleurs se mêlait à la senteur âpre des varechs jetés par la dernière grande marée d’avril, bien au-delà des grèves, sur les rochers inaccessibles de la falaise.

Une tempête épouvantable avait battu pendant quarante-huit heures le fond des grottes et la crête des roches aiguës ; de Clairefontaine, ceux que la curiosité avait rendus intrépides avaient pu voir à mainte reprise la mer s’avancer en hautes vagues pour se briser contre l’inébranlable granit et lancer à plus de quarante mètres de haut ses gerbes d’écume, qui semblaient, au-dessus du Nez de Jobourg, le bouquet d’un prodigieux feu d’artifice.

Les coups sourds des lames faisaient tressaillir les paysans dans leurs demeures. Si habitué que l’on y soit, si grande que soit la sécurité qu’inspire la roche immuable, l’assaut des vagues furieuses inquiète parfois. Plus d’un morceau de la falaise d’ailleurs s’était éboulé, entraînant des débris de pâturages, avec les moutons effarés, et, lorsque le calme s’était rétabli, plusieurs des habitants du village s’étaient trouvés appauvris et diminués dans leur propriété.

Mais ces horreurs récentes avaient disparu sous l’éblouissement du printemps, tardif dans cette rude contrée battue de tous les vents de mer.

En un clin d’œil, sous les rayons d’un soleil brûlant, la floraison s’était faite partout, dans les jardins, dans les prairies, dans les haies surtout, les hautes haies d’aubépines, couronne des talus qui bordent les chemins, et Vevette, en marchant vers l’orient, entendait craquer les bourgeons qui fendaient leur écorce noire et luisante.

La joie était tellement dans l’air, où les alouettes chantaient follement par centaines, que la jeune fille ne pouvait pas se sentir triste. La mélancolie qu’elle portait d’habitude comme un vêtement léger fait pour envelopper le mystère de son âme, cette chère mélancolie d’un rêve non encore ébauché, s’en allait dans le ciel bleu, comme des flocons de brume aux beaux jours d’été. Elle marchait vite, la poitrine gonflée, tout son être pour ainsi dire soulevé de terre à chaque pas, à chaque haleine, se demandant vaguement pourquoi la vie, un peu triste et plutôt résignée jusque-là, lui apparaissait aujourd’hui si douce, si facile, si légère.

— Le beau printemps ! se dit-elle en s’arrêtant pour regarder autour d’elle, que tout est beau ! Les petites fleurs, les oiseaux, l’herbe même, tout a l’air content… que c’est bon, le printemps !

Elle continua de marcher jusqu’au bout de la dernière prairie de son père, là où une vanne laissait entrer dans la propriété l’eau limpide de la Clairefontaine, ou la renvoyait à volonté dans le ruisseau jaseur qui descendait rapidement vers le village.

C’était sa besogne ordinaire que d’ouvrir et de fermer les vannes, suivant que les prés avaient ou non besoin d’eau. Ce jour-là, elle allait lever la petite porte de bois moussu, peut-être déformée par les longues pluies de l’hiver ; mais elle ne craignait pas un peu de fatigue ; rien ne lui pesait, par ce beau temps.

Arrivée au bout du pré, elle se retourna, pour voir si personne ne se trouverait là pour l’aider, en cas de besoin… Non, elle était toute seule dans le vallon vert et tranquille.

Une grande paix tomba sur elle. Laissant aller ses mains le long de sa jupe de laine, elle regarda ce qui l’entourait, le cœur plein de pensées confuses et très douces.

La vallée semblait se fermer derrière elle, close par le rideau d’arbres qui appartenait à son père ; les chênes mêlaient leurs vieilles feuilles encore rousses aux branches verdissantes des châtaigniers, et semblaient arrêter ce monde à ce rideau riche et sombre comme une très ancienne tapisserie. Vevette se détourna vers la mer.

La lande continuait en haut des deux côtés du ravin, en s’écartant un peu, de sorte que la petite rivière coulait entre deux hauteurs, s’enfonçant dans un encaissement de plus en plus profond ; une sinuosité de la roche cachait une partie du bleu triangle que formait la mer tout là-bas ; la vallée, élargie et creusée, semblait faire une chute dans l’azur.

Les pentes presque à pic étaient marbrées çà et là de blocs de granit ou d’épais buissons d’ajoncs ; une herbe courte et parfumée les tapissait partout ailleurs, et les moutons qui la paissaient semblaient suspendus au flanc de la colline…

Quel calme ! quelle sérénité !… Vevette sentit ses yeux s’emplir de larmes, sans que ces larmes eussent d’amertume.

— Il fait bon vivre ! se dit-elle ; puis, ramenée au sentiment des choses présentes, elle se pencha sur la poignée de la vanne pour la lever.

Comme elle l’avait prévu, elle trouva une forte résistance ; elle eut beau s’y reprendre à deux fois, elle n’en put venir à bout.

— Quelqu’un passera bien ! se dit-elle sans se décourager, et elle s’assit sur la traverse, pour attendre ce secours éventuel.

Une voix, une belle voix d’homme sonore et moelleuse lança dans l’air un couplet de chanson patoise. La jeune fille leva les yeux et aperçut au haut de la lande, à trente mètres au-dessus d’elle, le profil d’un gars bien découplé, qui marchait à grands pas, un outil sur l’épaule.

— Eh ! cria Vevette, venez un peu, vous, là-haut !

L’homme s’arrêta net. Elle n’en voyait que la silhouette, noire sur le fond clair du ciel ; mais, au moment où il descendait en courant l’escarpement du ravin, avec une intrépidité de casse-cou, elle reconnut Bon-Louis, et fut honteuse de l’avoir appelé.

Il ne lui laissa pas le temps de longuement réfléchir. Tout heureux de pouvoir lui rendre service, car elle l’avait appelé quoique sans le reconnaître, il s’approcha, l’air franc et bon, comme il l’avait toujours quand elle n’était pas là.

— Tu as besoin d’aide ? dit-il avant même d’être près d’elle.

— Oui, répondit Vevette sans le regarder. La vanne est accrochée quelque part ; je ne peux pas en venir à bout.

Bon-Louis tenait déjà la poignée à deux mains, et la secouait de façon à faire trembler le vieil édifice de bois moussu. Voyant qu’il n’obtenait rien, il sauta à terre, les pieds dans l’eau qui sourdait à travers les planches.

— Attends un peu, dit-il après avoir tout examiné.

Il prit la pioche qu’il avait jetée dans le gazon, et, s’en servant comme d’un levier, il fit glisser la vanne dans ses coulisses gonflées par l’humidité. Le flot clair jaillit et l’éclaboussa de la tête aux pieds ; il se jeta de côté en riant, et l’eau s’en alla dans les rigoles, avec un petit bruit joyeux et des frémissements qui la faisaient reluire au soleil.

— Tu es mouillé, dit Vevette d’une voix adoucie.

— Ce n’est rien ; le soleil m’aura bientôt séché, répondit Bon-Louis avec un regard furtif du côté de la jeune fille.

Mais elle tenait ses yeux baissés, pensant qu’elle devait le remercier, et ne sachant comment le faire. Les oiseaux chantaient haut dans le ciel bleu, au-dessus de la lande, invisibles pour les jeunes gens, qui sentaient les trilles intenses des alouettes vibrer au fond de leurs poitrines. Bon-Louis rompit le silence.

— Ta mère va bien ? dit-il, en faisant un mouvement pour s’en aller.

— Assez bien, mieux que ces jours derniers ; c’est ce beau temps-là…

Le soleil ruisselait sur le pré, semé de fleurs d’or, et les brins d’herbe semblaient vernis, tellement ils brillaient.

— C’est du beau temps pour tout le monde, répondit le jeune homme en s’arrêtant ; on est content ; tout à l’heure, je chantais à plein gosier…

— Je t’ai entendu, fit Vevette, mais je n’ai pas reconnu ta voix.

— Il y avait longtemps que ça ne m’était arrivé, dit pensivement Bon-Louis.

Elle leva les yeux, cette fois, poussée par le désir de savoir ce qu’il voulait dire.

— J’étais triste, continua-t-il ; oui, j’avais du chagrin… C’était ta faute. Vevette, fit-il tout à coup, dans un élan de franchise irréfléchie, tu n’as pas été aimable avec moi cet hiver, et, si j’avais su que je t’avais fait de la peine, je t’en aurais bien demandé pardon ; mais je n’avais pas connaissance de t’avoir donné de l’ennui, et… et ça me paraissait tout drôle. Aujourd’hui je vois bien que je m’étais trompé, car si tu avais quelque chose contre moi, tu ne serais pas là, comme te voilà !…

Il souriait d’un air heureux, elle lui sourit en réponse.

— Je n’avais rien contre toi, Bon-Louis, dit-elle avec la même simplicité ; on n’est pas toujours de la même humeur, tu le sais bien, mais je n’avais rien de plus contre toi que contre les autres.

La tiédeur montait maintenant des herbes, chauffées depuis le matin par le soleil : l’odeur d’amande amère flottait dans l’air autour d’eux, et un calme profond régnait dans la vallée, plutôt mesuré que troublé par le bruit léger des eaux courantes.

Ils étaient debout sur la petite levée qui protégeait la vanne, en plein soleil, et pour ainsi dire vêtus de gloire ; leurs yeux cherchaient, dans l’azur du ciel, ils ne savaient quoi, peut-être un rêve…

— Une barque, dit Vevette en indiquant une voile blanche qui s’engageait dans l’espace ouvert devant eux.

— C’est quelqu’un d’Auderville qui sera allé pêcher au large, répondit Bon-Louis.

Peu leur importait ce qu’ils disaient, c’était la musique de leurs voix qui leur était douce et précieuse. Il reprit aussitôt :

— Alors, tu n’es point fâchée contre moi ?

— Tu ne m’en as pas donné sujet, répondit-elle.

Après un tout petit silence, le jeune homme ramassa la pioche ensevelie dans l’herbe déjà haute, et la rejeta sur son épaule.

— Je suis bien content, dit-il ; nous avons été élevés quasiment ensemble, comme frère et sœur, et si tu avais eu quelque pique contre moi, ça m’aurait été dur à supporter ; je sais bien que tu es une demoiselle, et que je ne suis qu’un garçon sans fortune, sans position, moitié laboureur, moitié matelot ; mais tu ne vas pas te mettre à me mépriser parce que tu es plus riche que moi ? Entre nous, est-ce que ça peut faire quelque chose ? Et ton père a été comme un père pour moi, bien plus que Jean Boirot, qui n’en peut mais, le pauvre homme ! C’est pourquoi, Vevette, je t’ai toujours respectée et considérée comme si tu avais été ma sœur, et je ne désire qu’une chose, c’est qu’il en soit toujours de même.

— Je ne demande pas mieux, répondit-elle, en le regardant cette fois de tous ses beaux yeux doux.

Une joie secrète les inondait, en même temps qu’ils étaient pénétrés de la douce chaleur, et ils restèrent un instant côte à côte, sous le ciel clément, dans l’ivresse des parfums et des couleurs, l’âme envolée au plus haut du bleu, dans la joie d’une tendresse pure et toute simple, d’une amitié sans arrière-pensée.

— Au revoir, dit Bon-Louis.

— À tantôt, répondit-elle.

En effet, n’étaient-ils pas sûrs de se retrouver plusieurs fois avant la fin du jour ?

Le jeune homme s’en alla, d’un pas égal et souple, suivant le petit sentier qui contournait les prés de La Haye, au pied de l’abrupte pente de rochers. À mesure qu’il s’éloignait, sa chemise blanche formait un point plus lumineux dans le paysage, et Vevette, restée immobile, le suivait du regard, magnétisée pour ainsi dire par cette tache brillante. Il disparut enfin au détour du vallon, sans s’être retourné une fois, et alors seulement la jeune fille prit à son tour le chemin du village.

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