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Chapitre 9

La blessure de Vevette n’était en somme qu’une égratignure, et fut bientôt guérie. Mais la gaieté de la jeune fille semblait être restée au pied du rocher qui l’avait vue tomber ; elle ne riait plus, se contentant de sourire avec une grâce attendrie, timide, presque honteuse, qui transformait complètement ce joli visage jusqu’alors enfantin.

Du jour au lendemain, la fillette était devenue jeune fille ; son éclosion tardive avait été complète, et ceux qui la virent, encore un peu pâle, les mouvements indécis, deux jours après l’accident, lorsqu’elle fit pour s’essayer quelques pas devant la porte, en furent tout surpris.

— Elle a grandi, disaient les commères. Elle a embelli, disaient les garçons. Elle fait des mines, murmurèrent les filles jalouses.

Vevette n’avait pas grandi en quarante-huit heures et ne faisait pas plus de mines qu’auparavant, mais un astre s’était levé en dedans d’elle et l’illuminait si bien de sa splendeur, que quelque chose en transparaissait au dehors.

Elle aimait Bon-Louis ; le sentiment n’était peut-être pas nouveau ; la révélation en était foudroyante.

Ce plaisir qu’elle éprouvait dans la société du jeune homme, la joie qui s’épanouissait en elle lorsqu’il entrait dans sa maison, et qui la faisait jaser et chanter comme un oiseau, c’était de l’amour !

Elle n’osa d’abord en convenir avec elle-même : élevée chastement par sa mère, honnête et simple, Vevette avait honte d’aimer, et se le reprochait comme une déchéance, presque comme une faute.

À force de mettre des œillères aux chevaux, on leur gâte la vue ; pour vouloir trop bien défendre les jeunes filles, on leur fausse parfois le sens moral, et les bons livres, ce qu’on est convenu d’appeler les bons livres, ont souvent une influence qu’on ne leur souhaitait pas.

Vevette avait entendu dire aux personnes sages, elle avait lu dans les livres qu’on lui avait prêtés, que les jeunes filles doivent se garer de l’amour comme d’un crime ; qu’aimer, c’est déchoir de sa pureté virginale ; que les hommes cessent d’aimer aussitôt qu’ils sont assurés qu’on les aime… Toutes choses vraies, sans doute, mais à condition d’être expliquées prudemment, et sagement réfléchies ; Vevette n’eut aucune explication sur ce sujet, ne parla à personne de son étrange découverte, mais seule avec elle-même, dans les longues méditations qu’elle s’accordait au haut de la falaise, elle jugea l’état actuel de son âme, et se trouva amoindrie.

Elle aimait Bon-Louis, qui sans doute ne se souciait pas d’elle ; pourquoi s’en fût-il soucié ? Elle n’était qu’une mauviette, un pauvre greluchon, toute jeunette encore, et sans apparence, alors qu’au village on n’admire et ne prône que les robustes beautés, capables aussi bien qu’un garçon d’enlever les bottes de foin au bout d’une fourche.

Elle regarda tristement ses petites mains fines et ses poignets menus ; non, elle n’était pas faite pour inspirer de l’amour, pas encore du moins. Et c’est elle qui s’était sentie remuée jusqu’au fond de l’âme parce que Bon-Louis l’avait montée dans ses bras tout le long de la falaise ? Voilà ce qui était une véritable honte !

Pourvu qu’il n’eût pas deviné ce qui se passait en elle ! Il était parti si vite, sans même entrer pour lui demander si elle n’avait pas trop mal… S’il avait soupçonné le trouble de Vevette, oh ! il y aurait de quoi en mourir de confusion !

À cette pensée, elle rougissait tout entière, comme si les huées du village avaient outragé sa pudeur. S’il savait, il la mépriserait, bien sûr ! Une fille qui s’occupe ainsi d’un garçon sans qu’il l’ait seulement regardée !

Jamais, non, jamais Bon-Louis ne saurait ce qui l’avait si profondément remuée, car, s’il la méprisait, oh ! alors, la vie ne valait pas la peine qu’on s’en occupât !

Et revenant sans cesse sur cette pensée, Vevette enfonçait plus profondément dans son âme le souvenir de l’instant où elle avait senti que tout ce qui l’avait intéressée jusque-là disparaissait de son existence, noyé dans la splendeur de l’apparition nouvelle.

C’était très vilain et très mal, de ne penser qu’à cela ; mais c’était plus fort qu’elle : elle n’y pouvait rien.

Lorsqu’elle se fut assurée que sa volonté était impuissante à chasser le cher souvenir et la pensée irrésistible, devenue maîtresse absolue de sa vie, elle se dit : – Eh bien, au moins, ni lui ni personne n’en sauront rien !

Elle se tint parole, et personne n’en sut rien.

Ces luttes l’avaient changée et pâlie ; mais dès qu’elle eut pris son inébranlable résolution, elle reconquit son empire extérieur sur elle-même et redevint une personne semblable aux autres ; seul, son sourire, qui demandait grâce, eût pu faire comprendre qu’elle s’était sévèrement jugée, – mais personne n’y fit attention.

Vis-à-vis de Bon-Louis, elle s’était imposé une attitude, qu’elle sut garder, polie et froide ; elle le reçut dorénavant avec une indifférence qui n’excluait pas les attentions d’une hôtesse, mais qui semblait les rendre impersonnelles.

— Je vous offre une chaise, disait le geste de Vevette, mais ce n’est pas parce que c’est vous, j’en offrirais une au facteur, s’il était là.

Bon-Louis fut surpris d’abord, surpris au point de rester muet et de garder les yeux baissés, pour se faire une contenance ; puis, un peu de chagrin, mêlé d’un peu de colère, surnagea dans le trouble de son esprit.

Pourquoi l’accablait-elle ainsi ? Il lui avait toujours témoigné beaucoup d’amitié ; les petites taquineries qu’on échange entre camarades ne pouvaient l’avoir offensée ; ou bien, c’est alors qu’elle avait un très mauvais caractère !

La colère est souvent d’une aide puissante, car elle empêche le chagrin de prendre trop d’empire, en appelant à son secours la dignité, ou simplement l’orgueil. La colère de Bon-Louis lui conseilla de ne plus songer à cette petite fille fantasque, dont l’humeur venait de changer sans qu’il fût possible de savoir pourquoi.

Après qu’il eut bien dépensé sa rage, il se dit que peut-être la réserve de Vevette n’était pas aussi déraisonnable qu’il voulait le croire ; le souvenir du bras de la jeune fille lui brûlait encore le cou, à la place où la peau fraîche avait touché la sienne… Si elle avait deviné ce qui se passait en lui ? À coup sûr, elle ne pouvait qu’en être offensée !

Vevette était presque un personnage à Clairefontaine ; La Haye passait pour riche, et, parmi les paysans, propriétaires de quelques vergées de terrain, il l’était assurément.

Ses prés étaient situés dans la meilleure partie de la vallée, à l’endroit où elle se creuse dans la lande ; un épais taillis de chênes et de châtaigniers, prolongation de la forêt de Beaumont, les abritait contre le vent du nord, tandis que les sinuosités du ravin les protégeaient contre le terrible vent d’ouest, qui courbe les hêtres bien loin à l’intérieur des terres. La Clairefontaine les arrosait de son cours toujours égal, et leur donnait un éclat de coloris comparable à nul autre aux alentours. La Haye vendait son foin aux comtes de Beaumont, possesseurs de plus de bois que de prairies, et ce revenu sûr lui arrivait tous les ans, sans qu’il prît d’autre peine que d’évaluer et de discuter sa récolte avec ses riches voisins. Deux ou trois champs situés un peu plus haut, près de la lande, lui fournissaient tour à tour le blé noir et les pommes de terre ; un jardinet, attenant à sa maison, lui servait de potager, et la maison elle-même, spacieuse, mieux distribuée que les maisons ordinaires du pays, avait une apparence aisée ; c’était la plus belle maison de l’endroit, quoique La Haye fût moins riche en terres que Jean Boirot.

Mais il avait sa barque, et, s’il n’en tirait pas grands profits, il n’en possédait pas moins par elle une indépendance toute particulière : les autres possesseurs de barques étaient de pauvres diables qui allaient vendre leur poisson à Beaumont, après l’avoir porté péniblement pendant plusieurs kilomètres.

Lui, La Haye, ne se dérangeait guère, à moins qu’une pièce hors ligne ne fût tombée dans ses filets, auquel cas il allait la vendre à Cherbourg. Pour le reste du temps, il pêchait en amateur, consentant parfois à obliger un voisin du surplus de sa pêche, et ne tirant de profit réel que de ses casiers à homards, toujours pleins, où de très loin les riches propriétaires venaient fournir leur table !

La situation honorable et indépendante de La Haye faisait de Vevette presque une demoiselle. Bon-Louis se dit que, si elle avait deviné le trouble où elle jetait son camarade d’enfance, elle devait se trouver grandement indignée. Lui, pauvre orphelin, le mousse de son père, qu’était-il pour cette fille unique, cette héritière de village ?

À cette pensée, le jeune homme sentit le sang lui monter jusqu’aux oreilles. L’orgueil était chez lui le défaut capital et la vertu dominante.

— Je saurai bien lui prouver, pensa-t-il, que je ne me soucie point d’elle ! Et de ce moment il fut aussi hautain que Vevette était froide.

Amis, ils eussent pu se voir presque à toute heure : ennemis, pour ainsi dire, ils ne firent plus que s’entrevoir ; ils échangeaient un salut de la tête, un mot bref, sans se regarder le plus souvent, et tiraient chacun de son côté avec la roideur d’une feinte indifférence, chacun en voulant à l’autre de n’être point plus communicatif.

C’est ainsi qu’ils passèrent l’hiver, sans se chercher, sans se fuir ostensiblement, dans le dédain et la souffrance, mécontents et presque haineux parfois, lorsque le souvenir du jour qui les avait séparés se dressait devant eux et les faisait rougir, fût-ce au plus profond de la nuit, chacun d’eux, seul avec lui-même.

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