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Chapitre 11

Sous le manteau de la cheminée, assis dans un grand fauteuil de paille, matelassé de minces coussins de laine, Jean Boirot regardait fumer la marmite, d’où s’échappait l’odeur savoureuse de la soupe aux choux.

Les mains sur ses genoux, la tête penchée en avant, il avait l’air très vieux et très indifférent à toute chose ; il l’était, en effet, n’ayant plus besoin de s’occuper de rien, et étant devenu en réalité le maître honoraire de son domaine.

Véronique allait et venait, donnant à la servante des ordres clairs et concis, vite exécutés, car la jeune maîtresse savait se faire obéir. Les assiettes fleuries étaient sur la table, avec la grosse miche de douze livres, dont la croûte rousse, dorée par places, brillait comme une superbe terre cuite très ancienne.

Une volée de cloches dans l’air léger annonça midi, et Jean Boirot tourna les yeux du côté de la porte, toujours ouverte, qui laissait voir un coin de route.

— Et Bon-Louis, qui n’est pas là ? fit-il d’un air inquiet. Dis donc, Véronique, si tu nous servais la soupe tout de même ? J’ai bon appétit.

— Tout de suite, mon père ; il ne saurait tarder, répondit la jeune fille, sans faire un mouvement pour obéir.

Une main à peine appuyée sur le rebord de la table étroite et longue, l’autre pendante à son côté, elle écoutait, la tête légèrement inclinée pour percevoir le bruit des pas de celui qui se faisait attendre.

Plusieurs paires de souliers ou de sabots résonnèrent lourdement sur le chemin, sonore sous le pas, dans ce pays tourmenté où le granit natif est coupé partout de profondes crevasses souterraines ; Véronique ne bougea pas ; son oreille était trop exercée pour se laisser tromper.

Enfin la cloche cessa de tinter ; un grand bruit de marmaille déchaînée courut dans le vallon, puis s’éteignit presque aussitôt, chacun étant entré dans sa demeure, et la jeune fille se dirigea vers le foyer, en disant :

— Le voilà.

Il entra presque au même instant, l’air épanoui ; un rayon de soleil semblait être resté dans ses cheveux d’or, tant ils parurent illuminer la demeure basse et presque morose.

— Ah ! garçon, fit Jean Boirot en se levant péniblement pour aller s’asseoir au haut bout de la table, sur le banc noirci où s’étaient assis de tout temps les chefs de la famille, – tu fais bien d’arriver ! Mon estomac me faisait mal.

— Pardonnez-moi, répondit le jeune homme avec douceur, je suis en faute, mais aussi, père Boirot, vous n’auriez pas dû m’attendre.

— Si Véronique avait voulu, j’aurais déjà mangé ma soupe, fit le vieux, avec un coup d’œil de reproche à sa fille, mais elle ne veut jamais me servir que tu ne sois là.

Véronique, droite sur ses hanches, les bras serrés au coude, apportait la lourde soupière de terre brune où les légumes amoncelés formaient au-dessus du pain trempé la plus appétissante pyramide ; elle la déposa devant son père, qui se servit aussitôt et commença de manger. Bon-Louis se servit ensuite, et le silence régna dans la demeure.

Véronique, suivant l’usage du pays, était restée debout pour servir sur les hommes ; elle prit à son tour une assiettée de soupe et alla s’asseoir près du feu, sur une petite chaise basse ; la servante l’imita, et prit entre ses genoux une écuelle pleine, qu’elle entama avec la sage lenteur des gens qui n’ont guère de repos que pendant qu’ils mangent.

Quand l’appétit de Boirot se fut un peu contenté, il prit son couteau, fit le signe de la croix sur le chanteau et se coupa une grosse tranche de pain ; puis, nonchalamment, comme si, la grosse affaire du jour étant expédiée, on pouvait désormais prendre du loisir, il questionna Bon-Louis.

— Bonnes, les orges ? demanda-t-il.

— Superbes, père Boirot, répondit gaiement le jeune homme.

— Et le blé ?

Le froment seul est blé pour les paysans de ce coin de terre.

— Le blé, plus beau que tout. Il est haut comme ça !

Boirot admira la hauteur de son blé, que lui représentait Bon-Louis avec la main.

— Et les pommes, garçon, les pommes ?

— Si ça ne change pas, père Boirot, il y aura des pommes à faire rompre les pommiers. La fleur est nouée presque partout.

— C’est bon, garçon, c’est bon ! fit le vieux, enchanté. Et tu as bien travaillé dans les choux hâtifs ?

— J’ai fait de mon mieux, répliqua Bon-Louis avec une bonne humeur si brillante que Véronique, jusque-là muette, le regarda tout particulièrement. Son regard perçant l’enveloppa d’un seul coup.

— Tu étais dans les choux hâtifs ? demanda-t-elle, mais ils sont tout en haut, presque sur la lande. D’où vient alors que tu es mouillé ?

— C’est que je suis descendu par la rivière, répondit simplement le jeune homme. Je m’en revenais par le haut, quand j’ai entendu appeler ; c’était Vevette La Haye, fort en peine de sa vanne, qui ne voulait pas remonter ; alors je suis descendu pour l’aider. D’un coup de pioche, j’en suis venu à bout, comme vous pensez ; mais la rivière m’a sauté au nez, de ce qu’elle était trop contente, j’imagine !

Il riait à belles dents, et secouait ses cheveux d’or qui semblaient lancer des flammes. Véronique le regarda plus attentivement encore, et un pli rapprocha ses sourcils châtains.

Le repas terminé, la fille de ferme et le journalier s’en allèrent chacun de son côté ; le père Boirot se leva lentement, ferma son couteau qu’il mit dans sa poche, prit son bâton derrière la porte, et, sans mot dire, tira du côté des champs. Il ne travaillait plus, mais il aimait bien à voir l’ouvrage des autres, et, quoique ce fût encore pour beaucoup l’heure de la méridienne ou mérienne, comme disent les paysans en parlant de la sieste qui suit le dîner de midi, il se promenait journellement à cette heure, et gagnait les travaux commencés : là, il se faisait un malin plaisir d’être arrivé le premier et de voir venir un à un les retardataires.

Quand il fut parti, Véronique et Bon-Louis se trouvèrent seuls dans la salle, ce qui leur arrivait d’ailleurs tous les jours. La ménagère essuya la table de bois poli, sans troubler la rêverie où était tombé le jeune homme vers la fin du repas.

Le coude sur la table, les yeux perdus dans le noir de la haute cheminée, il pensait à des choses absentes, car, par deux fois, Véronique s’approcha de son bras et l’effleura sans qu’il y prît garde.

Elle le contemplait avec un mélange de crainte et de curiosité ; parfois un éclair méchant traversait ses yeux bleus, et puis une indicible tendresse venait les humecter de larmes.

Enfin, elle se décida à parler.

— Elle était donc de bonne humeur, Vevette La Haye ?

Bon-Louis ramena son regard distrait vers sa compagne d’enfance, et un flot de sang monta à sa peau, blanche sous le hâle, pendant qu’il répondait :

— Oh ! oui, gaie et mignonne, comme on ne l’avait pas vue depuis longtemps. Faut qu’elle ait été malade, j’imagine, pour avoir été si rude et si peu parlante tout l’hiver ; mais ce joli printemps lui a délié la langue, et peut-être aussi le cœur.

Véronique était devenue toute pâle.

— Le cœur ? fit-elle d’une voix éteinte.

— Mais oui ! qu’est-ce que tu as ? Tu es toute blanche !

— Je me suis tourné le pied dans mon sabot. N’y fais pas attention. Tu dis qu’elle s’est délié le cœur ? Qu’est-ce donc qu’elle t’a dit ?

— Elle m’a dit que nous étions toujours camarades, qu’elle n’avait rien contre moi ; je m’étais figuré, moi, qu’elle avait quelque chose, mais il paraît que je m’étais trompé. Et alors, maintenant que nous nous sommes expliqués, tout ira bien, et nous allons recommencer comme autrefois, comme frère et sœur ; voilà ce qu’elle a dit.

Véronique avait écouté en silence, la poitrine haute, les yeux demi-clos, en retenant sa respiration. Aux derniers mots, elle laissa l’air rentrer dans sa poitrine et rouvrit les yeux.

— Comme frère et sœur, voilà qui est bon, dit-elle avec un rire qui sonna faux, mais sans que Bon-Louis s’en aperçût. Et c’est ça qui te rend si content ?

— Dame ! fit le jeune homme, moi qui la croyais fâchée…

Véronique haussa les épaules.

— Une mijaurée, dit-elle. Tu es bien bon de faire attention à ses manières !

Il ne dit rien. Les paysans de la Hague n’ont pas l’habitude de discuter leurs opinions ni leurs sentiments ; quand ce qu’on dit ne leur plaît pas, ils se taisent, jusqu’à l’occasion d’une revanche. Bon-Louis n’était pas satisfait. Mais à quoi lui eût servi de le dire ? Véronique vit qu’elle avait fait fausse route.

Sans affectation, elle vint s’asseoir à l’autre extrémité du banc, tira à elle la corbeille d’osier où reposait un tricot commencé, jeta la laine par-dessus son petit doigt, et fit jouer les aiguilles. Bon-Louis, comme s’il se réveillait d’un rêve, passa la main sur ses yeux et se leva.

— Dis, Bon-Louis, y a-t-il longtemps que tu n’as été voir ta maison ? demanda Véronique.

— Oh ! oui ! il y a longtemps ! répondit-il avec un soupir. Il y a au moins deux ans ! Elle doit avoir besoin de réparations, la pauvre maison de ma chère mère !

— Veux-tu que nous y allions ensemble jeudi ? Je dois aller à Cherbourg porter du beurre ; si tu veux, nous reviendrons par Sainte-Croix, et tu verras ta maison.

Les yeux du grand garçon brillèrent d’une joie attendrie. Il adorait le souvenir de sa mère et tout ce qui le lui rappelait. La jeune fille le savait bien.

— Tu es bonne, Véronique, dit-il, ému : tu penses toujours à me faire plaisir.

— C’est bien naturel, répondit-elle avec un petit mouvement d’épaules.

Il resta un peu embarrassé, souhaitant de trouver quelque chose à lui dire, et ne pouvant s’exprimer ; il s’en voulait d’avoir été tout à l’heure mécontent d’une amie si fidèle et si généreuse. Enfin, il s’approcha d’elle, et posa sa main sur une de celles qui faisaient cliqueter les aiguilles.

— Depuis le premier jour, dit-il, – le soir que je suis arrivé ici, tu t’en souviens ?

Oui, elle s’en souvenait !

— J’ai toujours pensé que tu étais très bonne ; tu m’as si souvent garé de la colère de Témise Boirot ! Et depuis, tu n’as jamais manqué une occasion de m’être agréable.

Un grand flot d’émotion monta tout à coup à la gorge de Véronique, et elle ressentit une telle envie de pleurer, qu’elle fit un mouvement pour se dégager et s’enfuir ; mais elle n’osa.

— Je ne suis pas un ingrat, continua le jeune homme, et si jamais tu avais besoin de moi, Véronique, tu me trouverais.

Il retira sa main et rejeta en arrière ses cheveux d’or, dont les boucles lui étaient retombées jusqu’aux yeux, pendant qu’il était incliné. Muette, Véronique fit un signe de la tête. Si elle avait parlé, elle eût été étouffée par ses larmes.

— Tu as entendu ? fit-il, un peu étonné.

— Oui, dit-elle très bas, et je te remercie.

— Alors, nous irons à Sainte-Croix jeudi ! J’en suis bien content, Véronique, bien content.

Une joie étrange, multiple, s’était infiltrée en lui depuis sa rencontre avec Vevette, et il eût voulu pouvoir la crier ou la chanter tout haut. La chaleur de sa reconnaissance pour Véronique s’en trouvait augmentée de moitié ; la pensée de revoir la maison et le jardin de sa mère lui mettait dans l’âme mille souvenirs attendris…

Il sortit, les yeux brillants, la tête haute, et la jeune fille le vit passer l’instant d’après sur le chemin de ses champs.

Jetant vivement son ouvrage, elle courut à sa chambre, dont l’étroite fenêtre donnait sur le coteau, et l’ouvrit toute grande.

Un souffle d’air chaud, vivant, embaumé, plein de bestioles ailées, entra et l’enveloppa comme une flamme.

Sur la route se dessinait la glorieuse silhouette de Bon-Louis. Droit comme un jeune peuplier, il allait d’un pas alerte dans l’intense chaleur de ce recoin abrité, et, tout en marchant, il chantait, car une nouvelle bouffée de vent tiède apporta quelques notes de sa voix profonde et veloutée.

— Ô mon ami, ô mon amour, ô mon enfant ! s’écria Véronique en tendant les bras vers la figure décroissante ; je t’ai aimé tout petit, pauvre et orphelin ; je t’aime aujourd’hui, grand, beau, courageux ! Ô mon Bon-Louis, je t’aime, je t’aime !…

Vaincue par l’intensité de sa passion longtemps refoulée, elle se laissa glisser à genoux contre la fenêtre, les bras toujours tendus vers son idole, qui s’éloignait. Quelques pas encore, une note aiguë de la chanson, apportée par le souffle de mai, et le jeune homme disparut.

Mais, les yeux baignés de larmes heureuses, noyée dans son extase, Véronique croyait le voir toujours ; elle glissa sur le plancher, et resta étendue, immobile, les bras doucement croisés sur sa poitrine, perdue dans une indicible tendresse, presque sans souhaiter d’être aimée, tellement l’amour qu’elle ressentait lui tenait lieu de tout.

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